
Le champignon de la fin du monde
« Comment vivre sur les ruines du capitalisme » ?
Description
« Comment vivre sur les ruines du capitalisme » ? Cette question, sous-titre français du livre d'Anna Tsing, interroge sur les conditions de la vie humaine post-capitaliste. En effet, si le capitalisme est encore à l'ordre du jour, il génère, dès à présent, des ruines, des friches industrielles et des environnements dévastés. De là se pose déjà la question de l'après, de l'adaptation de la vie. Et, si l'on en croit le livre d'Anna Tsing, il y a bien une vie après le capitalisme.
C'est un champignon, le mastutake, ne poussant que dans ces environnements abîmés par l'activité humaine, qui va nous en convaincre. À travers lui, mais aussi ceux qui les cueillent, les vendent et les consomment entre les États-Unis et le Japon, Anna Tsing propose une anthropologie des interstices de la globalisation et du capitalisme.
Sommaire
01Introduction
Cet ouvrage permet de dépasser la dichotomie entre capitalisme et post-capitalisme en s'intéressant à la vie qui, dès aujourd'hui, s'organise dans ses marges. De cette vie des interstices, le matsutake est un exemple saisissant.
Né des perturbations induites par l'industrie forestière, unique cadre de son émergence, il est à la fois dedans et en dehors du capitalisme. Résistant à sa production artificielle, sa collecte (observée par Anna Tsing dans les forêts de l'Oregon) ne coïncide pas avec le schéma classique du travail.

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02Le matsutake, champignon symbole de l'hybridité
Le choix d'aborder les interstices du capitalisme par le biais d'un champignon obéit à plusieurs motivations, toutes plus ou moins liées à l'hybridité qu'incarne le matsutake. L'évocation du marché contemporain du matsutake ne peut se faire que dans le cadre imposé par la globalisation. Il est un aliment convoité au Japon, sujet de poèmes dont certains sont rapportés par Anna Tsing, particulièrement prisé pour son odeur et sa rareté. En effet, l'une des spécificités du matsutake réside dans son impossible domestication : malgré de nombreuses et coûteuses tentatives, personne n'est parvenu à recréer artificiellement les conditions de sa production. Les forêts d'Oregon, aux États-Unis, représentent aujourd'hui le lieu où est assuré l'essentiel de sa cueillette à destination du marché japonais. Le matsutake entretient avec l'espèce humaine un double rapport. D'un côté, il est un symbole de ce qui résiste à l'ère de l'anthropocène, cette nouvelle ère géologique dans laquelle l'Homme a acquis une telle affluence sur la biosphère qu'il en est devenu l'acteur central.

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03Liberté, les cueilleurs de l'Oregon
Les forêts de l'Oregon dans lesquelles s'attarde une bonne partie du livre d'Anna Tsing sont des forêts de pin ayant connu une longue et vaste exploitation avant d'être abandonnées. Une telle histoire en fait un territoire propice à la collecte des matsutakes. L'organisation de celle-ci montre une grande diversité qui tient à la variété des parcours de celles et ceux qui s'y livrent tels les immigrés d'Asie du Sud-Est (principalement Hmong et Mien), quelques blancs « traditionalistes » se détournant des villes ou encore des vétérans hantés par la guerre du Vietnam.
La collecte des matsutakes assure à ces groupes marginalisés une subsistance indissociable d'une certaine précarité : ils ne sont jamais certain de trouver des champignons et la saison de la collecte ne dure que deux mois pendant l'automne.
Néanmoins, les profits générés par la revente des matsutakes peuvent être conséquents et sont parfois supérieurs aux revenus d'un emploi salarié, ce dont témoignent plusieurs personnes interrogées. Mais la perspective de revenus élevés n'est pas la seule raison pour laquelle les cueilleurs de matsutakes privilégient cette activité. En effet, si la collecte est appréciée, c'est aussi comme mode de vie opposé au travail et caractérisé par une quête de liberté qui prend des formes culturellement variées à l'intérieur de ce même espace.

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04Le capitalisme de captation
L'observation de la vie des cueilleurs et acheteurs dans les forêts de l'Oregon montre donc que la collecte des matsutakes s'écarte sensiblement du capitalisme. De même, les champignons terminent le plus souvent leurs parcours au Japon en qualité de cadeaux, là encore dans une économie de don. Pourtant, le matsutake est bien intégré au sein du système capitaliste, mais seulement le temps de leur trajet lorsqu'il devient un stock négocié entre exportateurs et importateurs.
C'est alors un moment-clef qui consiste en la « création de valeurs capitalistes à partir de régime de valeurs non capitalistes » (p. 201). Il s'agit d'un phénomène qu'Anna Tsing nomme « capitalisme de captation » et qui représente une étape nouvelle, caractéristique de notre temps. Le capitalisme, en effet, ne peut plus simplement vivre de l'organisation rationnelle du travail. Pour survivre et prospérer, « le capitalisme dépend d'éléments non capitalistes » (p. 127). Il transforme des relations non-marchandes en valeurs sans se soucier de leur contrôle ou de leur reproduction. Le cas des forêts de pins où l'on cueille les matsutake est exemplaire en ce sens de ces sites qu'Anna Tsing nomme « péricapitalistes » et qui sont « simultanément internes et externes au capitalisme » (p. 108). Ils sont externes parce qu'ils en sont les ruines, les marges, et parce qu'on y mène une vie précaire, mais libérée de l'aliénation. Mais ils sont aussi internes en tant que point de départ d'un commerce international qui génère d'importants profits. Là encore, Anna Tsing plaide pour la complexité et continue de développer le thème de la contamination.

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05Une anthropologie de l'agencement
L'anthropologie d'Anna Tsing est une invitation à considérer l'hybridité et la précarité comme composante essentielle de notre monde. Elle met au premier plan les relations de contamination et rompt avec une pensée, souvent dualiste, qui ne considère les choses que comme des entités séparées. Ici encore, c'est le matsutake qui nous guide. Son existence, d'une extraordinaire précarité, dépend d''une relation de contamination qu'il entretient avec les pins qui, eux-mêmes, dépendent de la perturbation humaine.
Or, si l'irruption des champignons est conditionnée par le passage humain, elle ne peut être provoquée volontairement ni reproduite artificiellement. C'est justement pour cette raison que les matsutakes intéressent Anna Tsing : la relation qu'ils entretiennent avec les humains n'est pas marquée par le contrôle rationnel des derniers mais par l'interconnexion, la sérendipité et la précarité.

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06Conclusion
Le récit d'Anna Tsing est à l'image de ce qu'il décrit, c'est-à-dire une histoire en rhizome où tout est fait d'agencements, une polyphonie dans laquelle se mêlent les espèces. En définitive, il une entreprise résolument nouvelle de description d'un monde contemporain.
Ce monde n'est plus tout à fait celui du capitalisme et du progrès, il n'est pas encore celui du post-capitalisme. Refusant toutes dichotomies de ce genre, Anna Tsing tourne nos regards vers les interstices dans lesquels un capitalisme nouveau, qu'elle nomme « capitalisme de captation », cohabite avec des formes de vie qu'il a lui-même créées mais qui s'en détournent radicalement. Ces formes de vie ne sont plus celles de la reproduction rationnelle qu'incarnaient parfaitement les plantations de canne à sucre du Nouveau Monde, ce sont celles des agencements précaires, des relations fragiles tissées entre humains et non-humains, débarrassées des promesses du progrès. La vie après le progrès est celle de la survie collaborative.

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07Zone critique
Le champignon de la fin du monde a rencontré un succès international. Il le doit d'abord à l’originalité de son sujet et la force de l'ethnographie qui en compose les 400 pages, faisant voyager le lecteur à travers les continents à la recherche des matsutakes. Mais son succès « grand public » est aussi lié à l'actualité des questions qu'y soulève Anna Tsing : les conditions de la survie dans le monde post-capitaliste.

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08Pour aller plus loin
Ouvrages de la même auteure – In the Realm of the Diamond Queen : marginality in an out-of-the-way place, Princeton, Princeton University Press, 1993. – Friction : an Ethnography of Global Connection, Princeton, Princeton University Press, 2005.

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