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Couverture de 'Le cadavre'

Le Cadavre

Louis-Vincent Thomas

Exploration du concept de cadavre dans la société

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Description

"Le Cadavre" de Louis-Vincent Thomas est une œuvre fondamentale qui explore le statut et la signification du cadavre dans différentes cultures et sociétés. Publié en 1980, cet ouvrage interdisciplinaire aborde le cadavre sous divers angles : biologique, anthropologique, sociologique et historique, soulignant sa polysémie et son rôle dans la construction sociale et culturelle de la mort.

L'ouvrage souligne l'importance du cadavre dans la réflexion sur la condition humaine, la mort et l'au-delà. Thomas démontre que le traitement du cadavre révèle les valeurs, les croyances et les structures sociales des communautés, offrant ainsi une fenêtre unique sur la manière dont les humains donnent sens à la vie et à la mort.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

L’ouvrage paraît en 1980, dans un climat intellectuel fécond et foisonnant qui favorise la transdisciplinarité au sein des sciences humaines et sociales. Si le thème de la mort est alors largement investi par des historiens, sociologues, anthropologues et philosophes, le cadavre n’apparaît pas encore comme un objet d’étude à part entière.

Il est au centre de tous les propos, mais aucun ne l’aborde frontalement, ne le traite pour ce qu’il est : une réalité bio-physico-chimique à laquelle répond tout un arsenal de pratiques sociales destinées à calmer les angoisses des vivants.

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02

Le cadavre esquivé

La façon la plus simple de se débarrasser d’un cadavre est de le dissimuler. L’esquive commence par le vocabulaire employé dans les sociétés modernes : le cadavre est rarement nommé comme tel, sauf s’il désigne un mort lointain et anonyme. Dès lors que le cadavre concerne une personne proche, famille, ami, connaissance, personnalité, il devient corps : « c’est précisément la fonction du rite que de substituer symboliquement le corps au cadavre, l’être à la chose » (p. 54).

Dans les différents rituels funéraires, le terme de cadavre est soigneusement éludé, il est question de restes, de poussière, autant de métaphores qui permettent de ne pas nommer la pourriture. Le cimetière est étymologiquement le « lieu où l’on dort », pas celui où l’on se putréfie. Ce contournement linguistique se retrouve même dans la nourriture : il n’est pas question de manger du cadavre animal, mais de la viande, même lorsque celle-ci est faisandée. Ainsi, le cadavre est selon Louis-Vincent Thomas « outre-signifiant », il renvoie à des signifiants qui ne le désignent pas.

L’esquive du cadavre dans les traitements funéraires consiste à le dissimuler, à le soustraire aux regards et aux odorats. En cela, l’inhumation, c’est-à-dire le placement sous terre et souvent dans un contenant, permet de refouler la représentation de la déliquescence. Au niveau symbolique, la terre accueille le mort dans son giron, pour reprendre les termes de Gaston Bachelard, sa valence maternelle tout comme celle de la mort rejoint le mythe ancestral de la Terre-Mère. L’enterrement organique, à même la terre, sans cercueil ni caveau « exprime mieux que toute autre sépulture le lien fusionnel terre-mort » (p. 74).

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03

Le cadavre détruit

La façon la plus radicale et définitive de se débarrasser d’un cadavre consiste à le détruire. Pour Louis-Vincent Thomas, les deux principaux types d’intervention visant à la destruction du corps et à la maîtrise de sa décomposition sont le cannibalisme et la réduction en cendres. Ces deux pratiques funéraires ont en commun d’accélérer voire d’annihiler le processus naturel d’entropie.

L’incorporation cannibalique rituelle consiste à manger collectivement les chairs des cadavres appartenant soit à des ennemis (exo-cannibalisme), soit à des membres du groupe (endo-cannibalisme). Qu’il y ait ou non sacrifice, la finalité de ces deux formes d’anthropophagie reste la même : « faire participer chaque individu à la régénérescence du groupe » (p. 161). La ritualisation implique la création de règles parfaitement définies, qui peuvent varier selon les cas : quel individu est mangé, quelles parties de son corps sont ingérées et éventuellement préparées, qui peut les consommer et de quelle manière ?...

Dans certains groupes, tout est ingurgité, même les os sont réduits en poudre afin d’être mélangés à des plats cuisinés. Si ce type de pratiques est tout à fait marginal, les substituts ne manquent pas, en premier lieu dans l’Occident chrétien. L’eucharistie est par exemple une forme sublimée de cannibalisme qui permet aux pécheurs de transcender la mort et d’obtenir un gage d’immortalité. L’ingestion de la chair et du sang du Christ ressuscité efface la rupture entre vie et mort et symbolise par là même une renaissance. Ainsi, que le cannibalisme rituel soit réel ou fantasmé, il permet aux vivants une incorporation du principe vital et aux morts une esquive de la putréfaction.

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04

Le cadavre pétrifié

La dernière façon de se débarrasser d’un cadavre consiste paradoxalement à le conserver de manière artificielle, pour un temps plus ou moins long. Ni vraiment vivant, ni vraiment mort, il demeure figé dans un entre-deux qui nie le caractère inéluctable de l’entropie. Les deux principaux types de conservation volontaire sont la thanatopraxie, qui embellit l’image du mort pour les survivants et la cryogénisation, version moderne de la momification, qui augure d’une renaissance future au mort, par le biais de la croyance ou de la science.

Toutes les techniques conservatoires, quelles que soient leurs finalités, plongent leurs racines selon Louis-Vincent Thomas dans l’horreur universelle de la pourriture, qui engendre un souci constant de conservation des cadavres. Toilette rituelle, friction d’huiles et d’onguents, fumigation ou éviscération pratiquées depuis longtemps sur les corps morts participent ainsi de ce besoin de ralentissement de la corruption. La thanatopraxie, néologisme créé dans les années 1960, consiste en une chirurgie post-mortem permettant de repousser les signes de la thanatomorphose et de livrer une image supportable aux survivants. Il s’agit d’un procédé moderne d’embaumement consistant à injecter dans les artères un produit antiseptique et conservateur. Il permet, avec les soins esthétiques de « restituer au cadavre l’apparence de la vie » (p. 133).

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05

Imaginaires et fantasmes autour du cadavre

L’abjection de la pourriture entraîne pour Louis-Vincent Thomas tout un arsenal de rites funéraires parfois complexes, mais également une multitude de fantasmes construits autour d’oppositions binaires : le propre et le sale, le beau et le laid, le pur et l’impur, la minéralisation et la pourriture, la chose et la personne.

La notion de souillure attachée à la décomposition est très vive dans la plupart des sociétés, traditionnelles comme modernes. Pris dans la tempête de l’entropie, le cadavre est à la fois sali et salissant, les proches étant soumis à de nombreuses contraintes de deuil les plaçant en dehors de la vie sociale tant que la minéralisation n’est pas achevée. Ainsi, la toilette du cadavre est partagée par la majorité des sociétés puisqu’elle permet une purification symbolique, apaisant le mort comme les vivants dans leur culpabilité latente. Que les motivations soient mystiques, religieuses ou liées à l’hygiène, tout est fait pour que le cadavre soit propre, mais également beau, rappelant les mythologies primitives qui lient le destin eschatologique du défunt à son apparence au moment de sa venue dans l’au-delà.

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06

Conclusion

Dans son ouvrage, Louis-Vincent Thomas traite de la place qu’occupe le cadavre dans les représentations sociales et dans les pratiques des sociétés traditionnelles comme modernes et contemporaines. Le cadavre est ambivalent : présence qui signe une absence, réalité bio-chimique, fait socio-culturel, source de fantasmes, prétexte à tout un panel de rites funéraires. Il fascine tout autant qu’il dégoûte et les vivants, au travers d’attitudes et de pratiques parfois élaborées, n’ont de cesse de contrôler son processus de décomposition, seul moyen d’occulter l’horreur de la pourriture et de maintenir l’illusion de leur propre continuité.

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07

Zone critique

Le Cadavre, de la biologie à l’anthropologie a été publié dans une petite maison d’édition belge et ne fut pas réédité, malgré plusieurs tentatives, rendant l’ouvrage particulièrement précieux. Son influence dans toutes les disciplines de sciences humaines et sociales qui traitent de la mort, ancienne et actuelle, proche et lointaine, est indéniable.

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08

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Le Cadavre : de la biologie à l’anthropologie, Paris, Éditions Complexe, 1980.

Du même auteur – Anthropologie de la mort, Paris, Payot, 1975. – Mort et pouvoir, Paris, Payot, 1978.

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