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Couverture de 'Le bluff technologique'

Le Bluff tech­no­lo­gique

Jacques Ellul

Dévoilement des dessous de la révolution numérique

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Description

"Le Bluff technologique" de Jacques Ellul est un essai critique sur l'impact de la technologie sur la société contemporaine. L'ouvrage dénonce la croyance aveugle dans le progrès technique comme solution à tous les problèmes de l'humanité. Ellul argumente que cette foi dans la technologie est un "bluff", qui masque les conséquences négatives de la technologisation sur l'environnement, la liberté individuelle et les relations sociales.

Il explore la notion de "technique" comme un ensemble de pratiques et d'outils qui s'autonomisent et deviennent une force dominante dans la société, échappant au contrôle humain. Ellul critique la vision technocentrique et appelle à une prise de conscience des limites de la technologie et à une réflexion éthique sur son usage.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Dès La Technique ou l’Enjeu du Siècle, en 1954, Jacques Ellul avait magistralement montré que la technique constituait un système se développant indépendamment des régimes politiques et sociaux. En communisme comme en capitalisme, elle avance, personne ne sait vers où, selon une trajectoire imposée, jamais discutée. On peut se féliciter d’avoir des institutions démocratiques, rien n’y fait, ce sont les techniciens qui ont le pouvoir. Non pas, d’ailleurs, qu’ils soient libres. Pas plus que le capitaliste, ils ne peuvent prendre de décisions qui seraient contraires aux volontés de la divinité qu’ils servent.

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02

L’autonomie de la technique

C’est au XIXe siècle qu’apparurent les premières machines à vapeur, engendrant la prolétarisation des travailleurs. De là, le socialisme et les mouvements révolutionnaires. Marx et ses disciples ont cru que cette aliénation frayait la voie à la liberté. Il n’en fut rien. La Révolution ne fit que substituer à la classe capitaliste une nouvelle classe non moins oppressive : la bureaucratie. On n’avait changé que l’étiquette. Le principal restait le développement des forces productives. Ce n’est donc pas le capitalisme qui serait en cause mais la « technique », c’est-à-dire l’ensemble des applications pratiques nées de la science, et dont la science à son tour a besoin pour se développer.

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03

Le pouvoir confisqué

Pour assurer l’innovation technique qui est à la base de tout, les pouvoirs politiques constituent, à l’exemple de la Silicon Valley, des technopoles, qui sont véritablement les centres du Système technicien. On ne regarde pas à la dépense. L’argent coule à flots. Dans ces étranges cités, les techniciens, les savants, les technocrates et les financiers se rencontrent et élaborent des projets, qui sont notre avenir. Ici, il ne peut être question de démocratie. Les orientations étant imposées, le seul rapport au peuple qui subsiste, c’est la pédagogie. Il faut dresser les jeunes générations par l’école et les anciennes par la peur du déclassement, l’horreur du ridicule et toutes sortes d’opérations publicitaires et de propagande. De toute façon, celui qui déciderait de vivre autrement serait bientôt un paria, un homme fini, un exclu. Terrorisme technicien : il n’y a pas d’alternative. Mais tout ceci n’est qu’un énorme bluff.

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04

Les Voies du progrès

Pour Ellul, on est sorti du capitalisme, en ce sens qu’aucun agent économique privé ne pourrait prendre sur lui de financer les projets titanesques du laser, de l’atome, de l’informatique, de la conquête spatiale ou du génie génétique. L’État finance l’innovation ; l’innovation booste l’économie ; l’économie finance l’État. Le moteur du système, c’est le développement technique. S’il s’arrête, tout s’effondre. Quand il écrit son livre, en 1985, les techniciens ne rêvent que d’informatique. On mobilise les ressources, on établit des plans, on fabrique. On lance le Minitel et le Personal Computer. On câble à tour de bras. Et on fantasme sur la nouvelle société, que l’on promet moins lourde, plus démocratique et pourvoyeuse d’emplois, à charge pour l’État d’adapter les citoyens.

Mais l’ordinateur fonctionne non pas en minutes ou en heures, ce à quoi l’homme moderne est habitué, mais en nanosecondes, c’est-à-dire qu’il s’agit là d’un temps proprement inhumain. Se met en place, par les réseaux informatiques, la synchronisation générale et absolue de tout le système, selon le temps de la nanoseconde. Inévitablement, l’homme, ses institutions et ses traditions devront s’accoutumer à ce nouveau temps. Cela engendrera un bouleversement complet de toutes les habitudes de vie et de pensée, par destruction des rythmes naturels. Ce qui n’ira pas sans souffrances ni sans d’incalculables conséquences psychologiques, médicales, sociologiques et politiques.

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05

L’empire du non-sens

On le voit, cette expansion technique est profondément absurde. La chose grossit, se complexifie. Plus cela va, plus elle rend le monde instable et dangereux. Et, surtout, elle ne sert à rien, sinon à gagner du temps. Télécommunications, ordinateur, transports, tout cela vise à réduire les distances, à, dit-on, rapprocher les choses et les hommes. On communiquerait plus et mieux. Tout cela est faux. Tout cela est bluff, dit Ellul. Car le gain de temps en question, d’une part ne correspond à aucune amélioration substantielle, mais encore détruit la vie, qui a besoin de temps, de recul, de calme et de méditation pour vraiment valoir d’être vécue. Et, plus prosaïquement, si l’on prend en compte tous les coûts du progrès technique (dépollution, investissements, chômage, survie des inaptes…), alors il ne se réduit à rien. Même du point de vue comptable.

Plus fondamentalement, la technique dirige notre attention vers d’insondables futilités. D’une part, on est bien obligé de se demander comment faire marcher le nouvel aspirateur, comment résoudre telle panne, mais encore nous voici pris dans le réseau de l’universel spectacle. « Le bonheur n’est plus un état intérieur mais une activité de consommation » (p. 471). Ici, Ellul rejoint Debord et Castoriadis. Cinéma, télévision, radio, ordinateur, tout cela nous détourne du réel, nous fait entrer dans le monde factice du gadget, de la publicité et du spectacle permanent et obligatoire que le système organise à sa gloire.

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06

Conclusion

Tout ce progrès technique est financé par un endettement faramineux gagé sur des profits futurs supposés, et de moins en moins certains. Depuis la fin de la convertibilité en or du dollar, les monnaies sont gagées sur la valeur des biens en circulation. Si la masse de ces biens ne croît pas en valeur, ce sera la faillite. Or, les investissements nécessaires à la poursuite du progrès sont toujours plus énormes pour des rendements toujours plus faibles. Fatalement, il arrivera un jour où le fossé entre investissements et bénéfices ne pourra plus être maquillé par les jongleries financières et la gadgétisation de la vie. Ce jour-là, ce sera fini. La rationalité totale aura accouché de son contraire : l’irrationnel de la crise universelle. Si toutefois l’apocalypse nucléaire n’est pas venue avant mettre un terme à la vie sur terre.

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07

Zone critique

S’il affirme que l’on est sorti du capitalisme pour entrer dans l’âge de la technique, Ellul note tout de même que le système technicien n’est destiné « à produire, ni des biens de consommation, ni du bien-être, ni une amélioration de la vie des gens, mais uniquement à produire du profit. Exclusivement. Tout le reste est prétexte, moyen et justification » (p. 571) Par conséquent, le moteur du système technicien, c’est bien le capital, au sens de Karl Marx. Pas le capitalisme, pas la société bourgeoise, pas la lutte des classes : le capital, pure quantité dont la vie n’est que la reproduction à l’identique du même, par le moyen de la technique. Logique implacable : le néant produit le gadget et, pour finir, la mort. À cela, Ellul opposait un christianisme très personnel, anarchisant, écologiste, anti-technicien, aussi anticapitaliste qu’anticommuniste, vision du monde qui se retrouve chez Ivan Ilitch et, Christ à part, chez les partisans de la décroissance ou de l’écologie radicale, chez des groupes comme Pièces et Main d’Œuvre ou des auteurs comme Pablo Servigne et Raphaël Stevens, les prophètes de l’effondrement prochain de la civilisation industrielle.

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08

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– Le Bluff technologique, Paris, Fayard, coll. « Pluriel », 2010 [1988].

Du même auteur

– La Technique ou l'Enjeu du siècle, Paris, Economica, 2008 [1954]. – L'Illusion politique, Paris, La Table Ronde, 2018, [1965]. – Le Système technicien, Paris, Le Cherche-midi, 2012[1977].

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