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Couverture de 'Lart de fuir'

L'Art de fuir

Alice Goffman

Enquête sur une jeunesse dans le ghetto

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Description

Au cours des quarante dernières années, la population carcérale des États-Unis a quintuplé. Pour Alice Goffman, il s’agit d’une incarcération de masse qui cible prioritairement les populations noires défavorisées : alors que seulement deux jeunes hommes blancs sont en prison quand un jeune noir sur neuf est incarcéré.

L’art de fuir raconte les effets du système pénal et carcéral sur la vie des communautés noires de Philadelphie.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Cet ouvrage est tiré d’une ethnographie menée par Alice Goffman pendant six années dans un ghetto noir de Philadelphie. Il dépeint la vie de jeunes hommes et femmes en proie aux tumultes causés par la présence quotidienne de la police dans leurs quartiers et leurs allers-retours fréquents en prison. Rarement théorique, L’art de fuir se compose de scènes décrites par la sociologue qui développe principalement son récit autour de quelques personnages et de leurs familles.

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02

L’in­car­cé­ra­tion de masse des jeunes noirs américains

Principalement ethnographique, l’ouvrage d’Alice Goffman s’appuie néanmoins sur quelques données quantitatives qui montrent de manière édifiante que les jeunes noirs américains sont la cible d’un phénomène d’incarcération massif. Alors que les Noirs ne représentent que 13 % de la population américaine, ils forment 37 % de la population carcérale.

Cette nette disproportion raciale est doublée d’un déséquilibre de classe. En effet, 30 % des hommes noirs non diplômés font un séjour en prison avant l’âge de 35 ans et un « enfant sur quatre né en 1990 a vu son père emprisonné avant l’âge de quatorze ans » (p. 19).

Pour Alice Goffman, cette situation est le produit de l’histoire américaine de la seconde moitié du XXe siècle. Or, la coïncidence de deux processus interpelle : d’un côté, les années 1960 et 1970 voient les Noirs américains accéder à leurs droits civiques après des siècles d’esclavage puis de ségrégation ; de l’autre, c’est à partir des années 1970 qu’est lancée la « guerre contre la drogue ».

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03

Une fuite permanente

La politique répressive menée aux États-Unis depuis les années 1970 ne se limite pas à l’incarcération de ceux qui sont reconnus coupables de crimes ou de délits : ses effets sont structuraux et impactent profondément tous les aspects de la vie des quartiers comme la 69e rue de Philadelphie. Les personnages principaux de l’ethnographie menée par Alice Goffman sont préoccupés en permanence par la menace d’être arrêté, de sorte qu’ils forment ce que la sociologue nomme « une communauté en fuite ».

L’ouvrage s’ouvre sur le récit d’un incident révélateur des situations d’isolement causées par le parcours pénal des jeunes de la 6e rue. Après une partie de dés entre amis, Alex est agressé. Frappé à coup de crosse de revolver par son agresseur qui lui a écrasé la tête sur le sol, il est dans un état inquiétant. Mais, parce qu’Alex est en liberté conditionnelle, il est inconcevable pour lui de se rendre à l’hôpital.

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04

Une culture de la fuite

L’un des intérêts de l’ouvrage d’Alice Goffman réside dans la manière avec laquelle elle inclue l’ensemble de la communauté de la 6e rue dans l’analyse des conséquences du système pénal américain. En effet, l’état de fuite permanent n’impacte pas seulement la vie des jeunes en proie à des problèmes judiciaires, mais a des répercussions sur la vie quotidienne de tous les habitants du quartier. D’abord, les catégorisations sociales à l’intérieur même de la communauté de la 6e rue sont fortement liées par la façon dont les individus se situent vis-à-vis du système pénal.

Alice Goffman dépeint plusieurs catégories. La dichotomie fondamentale s’opère entre les clean, ceux qui ne font l’objet d’aucun mandat et ont toutes les chances de demeurer en liberté à la suite d’un contrôle de police, et les dirty pour qui le moindre contact avec les autorités conduirait à une arrestation. La catégorie dirty se divise elle-même en deux ensembles : les hot qui font l’objet d’une recherche active par la police et les cool qui sont moins menacés.

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05

Un harcèlement policier

Par son ethnographie qui adopte le point de vue des jeunes de la 6e rue, Alice Goffman dénonce ce qui constitue un véritable harcèlement d’une police qui ne cesse de perfectionner ses méthodes.

Outre la dénonciation des agressions répétées lors des arrestations en pleine rue, la sociologue utilise sa propre expérience pour montrer la violence de certaines pratiques. Arrêtée et interrogée par la police à la recherche d’un de ses compagnons, elle raconte les pressions que les agents ont exercées sur elle et la manière dont, à plusieurs reprises, ils usent d’insultes à caractère sexuel pour commenter sa présence auprès de jeunes noirs recherchés par la police. La violence physique et morale qu’exerce la police sur les individus recherchés et leur entourage ne se fait pas uniquement sentir dans des situations où elle s’exprime de manière particulièrement visible. Ce qui marque surtout le harcèlement, c’est l’omniprésence de la police depuis le tournant des années 1990 quand, notamment, elle commença à utiliser des programmes statistiques pour mesurer la performance des agents et les dota de tout un appareil technique et informatique pour multiplier les arrestations.

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06

Une eth­no­gra­phie de la 6e rue

L’ouvrage d’Alice Goffman est le fruit d’un long travail de terrain au cours duquel la sociologue a dû surmonter diverses difficultés. À travers une « note méthodologique », elle revient sur le récit de son ethnographie, celle d’une jeune femme blanche venue d’un milieu privilégié, et explicite comment son identité a influencé la constitution de ses données. Ce récit méthodologique est d’abord celui de l’établissement de relations avec différents personnages dont la rencontre transforme progressivement l’objet même de la recherche d’Alice Goffman. C’est avec la rencontre de Mike, jeune homme respecté de la 6e rue, que l’ethnographie connaît un tournant décisif. Auprès de lui, puis de ses amis, la sociologue fait l’expérience directe de leurs démêlés judiciaires et se trouve confrontée à un monde dont elle ne connaît pas les codes.

Trouver sa place dans la 6e rue nécessite d’abord pour elle d’acquérir des connaissances pratiques nécessaires à la vie quotidienne dans le quartier et à la confrontation avec l’appareil judiciaire. Sa compréhension progressive de ce nouvel environnement et, surtout, sa présence quotidienne dans la 6e rue lui permettent d’accomplir son but : « devenir une petite souris » (p. 303).

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07

Conclusion

La vie des jeunes hommes noirs de la 6e rue est marquée par leurs démêlés avec la justice et une surveillance qui s’exerce non seulement sur tous les aspects de leur vie sociale, mais également sur celle de leur entourage.

Par une longue ethnographie minutieusement restituée, et qui prend parfois la forme d’un roman, Alice Goffman entraîne le lecteur dans leur quotidien. Elle montre comment les relations sociales, amicales, amoureuses et familiales, se développent au fil des arrestations et dans un effort sans cesse répété pour fuir la police.

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08

Zone critique

L’art de fuir, premier ouvrage d’Alice Goffman, a connu une vie mouvementée que commente Didier Fassin en postface. D’abord, il a rencontré un grand succès, rare pour un ouvrage de sciences sociales, qui tient en grande partie de la qualité d’écriture de la sociologue qui retranscrit six années d’ethnographie auprès d’une communauté peu visible et difficile d’accès.

Cependant, il a été, dans un second temps, l’objet de nombreuses critiques qui ont accusé Alice Goffman d’avoir romancé certains passages de l’ouvrage. Plus graves encore, certaines participations de la sociologue ont été jugées illégales, notamment lorsqu’elle raconte avoir accompagné un groupe de jeunes dans une expédition punitive. Enfin, la police s’est défendue en mettant en cause la véracité de certains propos et, en particulier, en niant la pratique consistant à consulter les registres des hôpitaux.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – L’art de fuir, Paris, Seuil, 2020.

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