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L'Art d'avoir toujours raison

L'Art d'avoir toujours raison

Arthur Schopenhauer

Les ruses qu'on emploie sans le savoir

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Description

On en sort tous un jour ou l'autre — d'une discussion où l'on sentait bien, à mi-chemin, que l'autre n'écoutait plus vraiment ce qu'on disait. Il rebondissait sur un mot, déplaçait le sujet d'un cran, sortait un exemple qui n'avait qu'un rapport oblique, ou retournait notre phrase contre nous avec un sourire un peu satisfait. On a fini par hausser les épaules. Le lendemain, en repensant à l'échange, on s'est dit qu'on avait raison — sans pour autant savoir nommer ce qui s'était passé.

Au début des années 1830, un philosophe allemand presque inconnu du grand public, Arthur Schopenhauer, range dans un tiroir un petit manuscrit qu'il ne publiera pas. Il y a noté, en numérotant froidement de 1 à 38, les ruses qu'on emploie dans la conversation pour avoir le dernier mot quand on sent qu'on a tort. Le texte sera retrouvé après sa mort, en 1864, et publié sous un titre que l'auteur n'avait pas choisi : *L'Art d'avoir toujours raison*. Schopenhauer le pensait comme un manuel défensif — savoir reconnaître les coups pour ne pas s'y laisser prendre.

Le texte fait à peine cent pages. On y croise des stratagèmes qu'on a vus encore hier sur un fil de discussion, et d'autres qu'on a déployés soi-même sans le savoir. C'est ce qui rend le livre étrangement contemporain : il décrit en termes de salon des manœuvres qu'on a fini par appeler trolling, gaslighting, strawman — comme si chaque génération recroisait les mêmes ruses avec un vocabulaire neuf.

La question que l’on se pose : Pourquoi tient-on tant à avoir raison, au point d'utiliser des ruses qu'on serait gêné de reconnaître si on les nommait à voix haute ?Ce que l’on va voir : Un philosophe du XIXᵉ siècle qui a catalogué, deux siècles avant nos engueulades en ligne, les manœuvres qu'on emploie chaque semaine sans bien les voir.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un petit manuscrit sorti d'un tiroir

Schopenhauer écrit *L'Art d'avoir toujours raison* — titre posthume, son intitulé d'origine était plus austère, autour de la dialectique éristique — quelque part autour de 1830 ou 1831, période où il vit à Berlin puis à Francfort, où il s'installera pour le reste de sa vie. Il a une quarantaine d'années. Son grand œuvre, *Le Monde comme volonté et représentation*, est paru en 1818 et n'a presque pas trouvé de lecteurs. Il enseigne brièvement à l'université, programmant ses cours en même temps que ceux de Hegel pour le défier — et se retrouve à parler devant des salles vides pendant que Hegel fait amphi plein. Il en garde une rancune tenace, et une obsession : pourquoi les idées vraies perdent-elles si souvent contre les idées bien défendues ?

Le manuscrit naît de cette rumination. Schopenhauer y parle peu de logique formelle, beaucoup d'observation. Il a passé des années à voir des gens discuter — à l'université, dans les cafés, dans les salons. Il a noté que la conversation argumentée ne ressemble presque jamais à une recherche commune de la vérité. C'est une joute. Chacun défend la position qu'il a prise, et ce qui compte n'est pas que cette position soit juste, mais qu'elle tienne face à l'autre. Cette description l'a frappé comme une évidence empirique, et c'est de là qu'il part.

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02

Chapitre 2 — Trente-huit façons de gagner sans avoir raison

Le cœur du texte est une liste numérotée. Schopenhauer présente 38 stratagèmes — il aurait pu en mettre plus, il prévient lui-même que la collection n'est pas close. Ce qui frappe, c'est que la plupart sont d'une simplicité gênante. On les a vus, on les a faits. Le numéro un, par exemple : l'extension. On prend l'affirmation de l'adversaire et on l'étire — il a dit que telle politique avait des défauts, on l'attaque comme s'il avait dit qu'elle était à supprimer entièrement. La position devient indéfendable parce qu'on l'a déformée. C'est ce que les Anglo-saxons appelleront plus tard l'homme de paille.

D'autres stratagèmes jouent sur le glissement. On change la définition d'un mot en cours de route. On déplace le débat vers un terrain où l'on est plus à l'aise. On répond à une question par une autre question. On accumule de petites concessions adverses pour les présenter en bloc comme une capitulation. On force l'adversaire à généraliser son propos, puis on attaque le cas extrême qu'il n'avait jamais voulu défendre. À chaque fois, le mouvement est latéral — on ne réfute pas, on déporte.

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03

Chapitre 3 — Du salon de Francfort au fil X

Le décor de Schopenhauer est celui des conversations bourgeoises du XIXᵉ siècle : salons, correspondances, débats d'amphithéâtre. Le décor a changé. Les ruses, à peu près pas. Sur un fil de discussion en ligne, on retrouve les 38 stratagèmes presque dans l'ordre, simplement traduits dans une grammaire nouvelle. L'extension est devenue le strawmanning. L'attaque personnelle a pris le nom d'ad hominem et circule comme une accusation autant que comme une pratique. Mettre l'autre en colère est devenu une stratégie consciente — le trolling, dont les praticiens reconnaissent que le but n'est pas de convaincre, mais de faire dérailler.

Le glissement de sujet — *whataboutism* — est une signature des débats contemporains. On parle d'un problème, on répond par un autre problème supposément plus grave, et la discussion initiale se dissout. Schopenhauer l'avait noté sous le numéro 29 : la diversion, qu'il décrit comme le geste de quelqu'un qui sent qu'il perd et qui change de plateau. Le geste est resté identique. Ce qui a changé, c'est l'échelle : un fil X transforme en spectacle public ce qui se jouait autrefois entre dix personnes autour d'une table.

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04

Chapitre 4 — La volonté qui parle plus fort que la raison

Si les 38 stratagèmes traversent les époques, c'est qu'ils ne sont pas un répertoire de mauvaises manières. Ils sont l'expression visible de quelque chose de plus profond, et Schopenhauer le savait mieux que quiconque — c'est même tout le sujet de son grand livre. Pour lui, ce qu'on appelle l'esprit, la raison, l'intellect n'est pas le maître à bord. C'est une lampe que tient quelque chose de plus puissant, qu'il appelle la volonté. La volonté veut — vivre, durer, l'emporter — et l'intellect lui sert de projecteur, éclairant ce qu'elle a déjà décidé d'atteindre.

Appliqué à la discussion, ça donne quelque chose qui dérange. Quand on entre dans un débat, on croit chercher ce qui est vrai. En réalité, dans la plupart des cas, on est entré en défendant déjà une position, et notre intellect est mobilisé pour la garder debout. Les arguments qu'on trouve en cours de route ne sont pas découverts — ils sont recrutés. Les ruses du catalogue ne sont pas des défaillances morales, ce sont les manœuvres logiques qu'une volonté qui tient à sa position met spontanément en place pour ne pas céder.

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05

Conclusion

Schopenhauer n'a pas publié *L'Art d'avoir toujours raison*. Il l'a laissé dans un tiroir, peut-être parce qu'il sentait que dire ces choses-là à voix haute aurait été un mauvais geste — exposer les ruses, c'est en partie les désamorcer, mais c'est aussi les distribuer. Le texte est sorti par d'autres, après lui, et il a fait son chemin tout seul. Aujourd'hui, on le retrouve cité dans des manuels de communication, des cours de droit, des fils sur les biais cognitifs, et dans des coins plus inquiétants — des forums où l'on apprend à manipuler une discussion, le manuel défensif servant aussi de manuel offensif.

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