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Couverture de 'Larme invisible de la francafrique'

L’arme invisible de la Fran­ça­frique

Fanny Pigeaud, Ndongo Samba Sylla

Les coulisses des relations entre la France et l'Afrique

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Description

Cet ouvrage constitue une synthèse à la fois technique et critique sur le franc CFA. Mêlant analyse de ses rouages et dénonciation de ses fondements coloniaux, il met en lumière l’aberration autant économique que politique que constitue cette monnaie.

Largement contrôlée par le Trésor français, indexée sur l’euro, elle contribuerait à maintenir quinze anciennes colonies de la France dans le sous-développement et à favoriser l’accaparement de leurs richesses par les puissances étrangères. Configuration unique dans le monde, le franc CFA permet donc à la France de limiter l’indépendance réelle de ses anciennes colonies d’Afrique subsaharienne.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Le titre de l’ouvrage en résume bien le propos. Au croisement des spécialités des deux auteurs, le franc CFA constitue un instrument aussi puissant que peu connu par lequel la France maintient dans le sous-développement quinze de ses anciennes colonies. Afin de saisir pleinement les enjeux de cette monnaie, cet ouvrage propose d’une part d’en retracer l’histoire, et d’autre part d’en décomposer finement les mécanismes. Créé en 1945, imprimé en France, le franc CFA a survécu aux indépendances, constituant aujourd’hui la seule monnaie coloniale encore en circulation.

La zone franc se compose de quinze États, rassemblant environ 62 millions de personnes et utilisant trois francs distincts. Le Mali, le Togo, le Niger, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Bénin, le Burkina Faso forment l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), utilisant le franc de la Communauté financière africaine (CFA donc) émis par la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Le Tchad, le Cameroun, le Gabon, la République du Congo, la Guinée équatoriale et la République centrafricaine appartiennent quant à eux à la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC) où circule le franc de la Coopération financière en Afrique centrale (CFA encore) émis par la Banque centrale des États d’Afrique centrale (BEAC). Ces deux francs CFA, bien qu’ayant rigoureusement la même valeur, ne sont pas directement échangeables entre eux. Enfin, le franc comorien est utilisé par l’Union des Comores, garanti par la Banque centrale des Comores (BCC). Les trois monnaies obéissent à des principes similaires. Elles sont notamment directement indexées sur la monnaie française : le franc, puis l’euro.

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02

Un héritage de la co­lo­ni­sa­tion

Le franc CFA constitue l’aboutissement d’un long processus d’imposition par lequel la France, du milieu du XIXe siècle à l’entre-deux-guerres, a progressivement imposé sa monnaie aux territoires africains qu’elle avait conquis. La colonisation s’est en effet accompagnée d’une lutte contre les monnaies locales telles que les cauris, coquillages utilisés jusqu’alors comme monnaie dans une grande partie de la future zone franc, interdits à partir de 1922.

La création d’un franc propre aux colonies françaises d’Afrique (signification originelle de « CFA ») est décidée en 1945. Il permet alors de garantir à la France des débouchés et des sources d’approvisionnement dans un contexte de reconstruction de son économie. Alors que la zone sterling disparaît avec les indépendances, la France parvient à maintenir presque en l’état le « système CFA » (p. 35).

Celui-ci s’appuie sur quatre principes. Du fait de la fixité des parités, les variations du taux de change de l’euro affectent directement celui des francs CFA et comorien. Le principe du libre transfert exempte de frais de change les flux commerciaux et financiers au sein de la zone franc et avec la France (aujourd’hui la zone euro). Le principe de convertibilité permet aux francs CFA d’être convertis en monnaie française sans restriction. Concrètement, le Trésor français s’engage à avancer autant de monnaie que nécessaire dans le cas où les réserves en devises étrangères des banques centrales de la zone CFA seraient épuisées.

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03

Une monnaie des pays pauvres ?

Les partisans du franc CFA le présentent comme un outil de développement économique, d’intégration régionale et d’attractivité des investissements. Ces trois arguments sont autant de « mythes à déconstruire » (p. 162). Dix des quinze États de la zone franc font partie du groupe des « pays les moins avancés », créé par l’ONU. Sur l’ensemble de la période 1960-2016, le taux de croissance moyen du Sénégal a été de 0,02%.

En Côte d’Ivoire, le revenu moyen en 2016 était inférieur d’un tiers à celui de la fin des années 1970. Par ailleurs : « les pays africains restent […] des producteurs de matières premières non transformées et commercent plus avec l’Europe qu’entre eux-mêmes » (p. 165). Enfin, les investisseurs étrangers semblent plus intéressés par la présence de ressources minières et d’hydrocarbures que par la stabilité monétaire : en 2016, l’UEMOA a reçu seulement 3% des investissements étrangers réalisés en Afrique.

Par ailleurs, le franc CFA présente de nombreux inconvénients. Il s’agit en premier lieu d’une monnaie excessivement forte, peu adaptée aux besoins des pays concernés. Du fait de la parité fixe avec le franc puis avec l’euro, le taux de change du franc CFA a varié dans les mêmes proportions que ces monnaies. Le développement économique important de la France depuis les années 1960 s’est traduit par une forte appréciation de sa monnaie (le franc, et maintenant l’euro) – ce qui a également fait du franc CFA une monnaie forte. Une monnaie qui s’apprécie favorise les importations et pénalise les exportations. Or, les pays de la zone CFA cherchent précisément à stimuler leurs exportations afin de recueillir les fonds nécessaires à leur industrialisation. Dans la situation actuelle, il est paradoxalement moins cher pour ces pays d’importer des biens manufacturés depuis la Chine que de les fabriquer sur leur propre territoire.

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04

Le système CFA au service des intérêts français

S’il constitue un obstacle au développement économique des pays africains, le franc CFA constitue en revanche un atout stratégique pour la France. Il permet en premier lieu d’améliorer sa balance commerciale, c’est-à-dire d’importer et d’exporter à meilleur prix. Le principe de parité fixe atténue, pour les Européens, les variations des prix des produits africains, ce qui rend plus commode leur commerce.

En outre, les importations depuis la France coûtent souvent aux pays africains entre 20 et 30% de plus que les prix du marché quand les exportations leur sont achetées à moitié prix. Bien que la zone franc ne représente au total que 1% du commerce extérieur français, cette part concerne des biens stratégiques. Les mines du Niger produisent 30% de l’uranium civil et 100% du militaire, uranium qui permet à la France de disposer à la fois de l’arme nucléaire et de l’autonomie énergétique. Les redevances, très faibles, versées par Orano (ex Areva) au Niger en contrepartie de l’uranium « ne compensent pas les problèmes écologiques et sanitaires causés par son exploitation » (p. 143). Les tentatives du gouvernement nigérien d’obtenir une hausse du prix de l’uranium n’ont pas abouti. Paris fait parallèlement pression pour écarter les entreprises chinoises, qui proposent des prix d’achat de l’uranium beaucoup plus avantageux.

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05

Des États dépossédés de leur monnaie

Le système CFA aboutit in fine à dénuer les pays de la zone franc de toute souveraineté monétaire. En témoignent notamment les discussions sur le passage à l’euro, au terme desquelles les pays de l’Union européenne ont accepté le maintien du franc CFA et sa parité avec la nouvelle monnaie sans jamais avoir inclus les gouvernements africains dans les négociations. L’exemple le plus flagrant de cette absence de contrôle se retrouve dans la dévaluation de janvier 1994 qui a vu la valeur du franc CFA brusquement divisée par deux.

D’après les autorités françaises, cette décision a été prise par les chefs d’États africains – la France n’aurait que donné son accord. Les auteurs, s’appuyant sur des témoignages et des publications de l’époque, montrent au contraire que la décision de dévaluer le franc a bien été imposée par la France, avec le soutien du FMI, aux pays de la zone franc (Édouard Balladur, alors Premier ministre, aurait même déclaré : « La dévaluation, c’est moi »).

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06

Un instrument de domination néocolonial et néolibéral

En plus de servir directement les intérêts français, le franc CFA constitue un instrument plus général de consolidation de la domination française et un outil de néolibéralisation des économies africaines. Le cas récent de la Côte d’Ivoire en offre une illustration particulièrement nette. L’élection présidentielle, qui avait vu s’affronter le président sortant Laurent Gbagbo et l’ancien gouverneur de la BCEAO, et ami de Nicolas Sarkozy, Alassane Ouattara, a donné lieu à une crise politique grave. Alors que Gbagbo est désigné vainqueur par le Conseil constitutionnel, Ouattara est donné gagnant par la communauté internationale. La France joua un grand rôle dans l’accession finale au pouvoir du second.

Après avoir fait fermer les agences ivoiriennes de la BCEAO, Paris suspendit le compte d’opération du pays, bloquant ainsi les importations et exportations de celui-ci. Devant l’entêtement de Gbagbo, la France envoya finalement son armée. Le système CFA peut ainsi servir d’arme diplomatique à Paris.

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07

Conclusion

Le franc CFA s’inscrit pleinement dans la continuité du « pacte colonial », qui organisait jusqu’en 1945 la dépendance des colonies d’Afrique vis-à-vis de la métropole. Historiquement, crée comme monnaie des colonies françaises d’Afrique, sa conservation a contribué à limiter la souveraineté des pays qui l’utilisent par-delà leur indépendance nationale. Frein au développement et instrument de dépossession pour les Africains, le système CFA a été maintenu par la France, grâce à différents moyens de pression.

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08

Zone critique

L’ouvrage de Pigeaud et Sylla a été salué pour la solidité de son argumentation. Très documenté, pédagogique, il constitue à la fois une synthèse très complète de la littérature académique et journalistique sur le sujet et une charge virulente contre le franc CFA. Il s’agit à ce titre d’une référence difficilement contournable pour comprendre le contexte politico-économique des pays de la zone franc. Cet ouvrage poursuit une visée avant tout politique et, en cela, n’apporte pas de véritable contribution théorique. Il n’ouvre pas de nouvelle perspective de recherche, ne propose aucun concept inédit et ne se revendique d’aucun courant de pensée particulier.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA, Paris, La Découverte, « Cahiers libres », 2018.

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