
L'Adieu au corps
Nouvelles pratiques liées à la gestion du corps
Description
"L'Adieu au corps" de David Le Breton est un essai anthropologique qui explore les attitudes contemporaines envers le corps et la corporalité. Le Breton, anthropologue et sociologue, s'intéresse à la manière dont le corps est perçu et vécu dans les sociétés modernes, souvent marquées par une tendance à la dévalorisation du corps au profit de l'esprit et de la virtualité. L'auteur analyse les pratiques corporelles telles que les modifications corporelles, les régimes, le sport, et les comportements à risque, en les interprétant comme des tentatives de réappropriation ou de fuite du corps.
Sommaire
01Introduction
Le corps renvoie à l’activité perceptive que l’homme déploie afin de poser des significations sur le monde. Ainsi, le corps s’avère la première interface de l’individu avec son environnement extérieur. Aborder le corps, c’est d’emblée parler d’identité, de constitution du sujet et de processus d’individuation. De fait, « [le corps] est un analyseur essentiel de nos sociétés contemporaines du fait de la fragmentation du sujet, à la fois toujours plus isolé et toujours plus branché, inscrit dans nos sociétés au sein d’un individualisme atteignant un point limite et l’amenant à se soucier toujours davantage de son corps comme ultime butée, ultime souveraineté personnelle » (p. 229).
Une ambivalence profonde réside entre, d’une part, le maintien du corps à tout prix, via sa glorification et son entretien poussé à l’extrême, et, d’autre part, l’exclusion du corps, relégué au virtuel. Selon David Le Breton, la passion grandissante pour le corps est une conséquence directe de la structure individualiste de la société : on attribue au corps une valeur de partenaire privilégié. Le corps est devenu le nouvel alter ego dont on prend soin ; on trouve en lui le partenaire qui manque à nos côtés. Il est l’alter ego d’un ego confiné à l’isolement. On assiste à l’exclusion du corps d’autrui, indigne d’intérêt, et les propositions cybersexuelles sont programmées pour répondre à des fantasmes à la carte.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02Façonner le corps
Le façonnage rassemble les marques corporelles, les signes distinctifs et les choix d’interventions techniques sur les corps, englobant les tatouages, les piercings, le brandind (inscription sur la peau au fer rouge ou au laser), les suspensions, les lacérations, les implants, la chirurgie esthétique et tout ce qui relève d’une incise technique sur le corps.
Les représentations attachées aux marques corporelles ont largement évolué durant ces dernières décennies : une fois la culture punk inculturée, on assiste à la banalisation de ces marques corporelles qui ne font plus l’objet de stigmatisations (alors que le tatoué était identifié à la figure du prisonnier ou du marginal). Le tatouage donne lieu à un double discours dont l’incohérence demeure inaudible pour le locuteur même qui dit se tatouer afin de se différencier tout en admettant se référer à des modèles.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03S’augmenter soi-même et programmer ses humeurs
Le corps est customisé, designé, à l’instar de n’importe quel objet. Il est pris comme un processus, une unité physique imparfaite qu’il nous revient de nous approprier. Le corps se travaille, il se gagne au mérite. Il s’agit littéralement de se prendre en main et de donner forme à ce corps brouillon. Sa malléabilité devient le lieu d’une mise en scène agrémentée d’effets spéciaux. L’identité choisie s’affiche et peut être révoquée, remplacée, ravalée. L’idée est de se fabriquer soi-même.
L’auteur appelle « production pharmacologique de soi » la consommation de produits de synthèse visant à augmenter ses facultés et à être plus performant. Cela implique les drogues mais aussi les médicaments dès lors que la visée de la consommation dépasse l’idée de soin : « Les psychotropes (hypnotiques, tranquillisants, barbituriques, antidépresseurs ou stimulants) sont devenus des techniques banales de modélisation du comportement et de l’humeur, des produits de consommation courante, bien souvent hors de tout contexte pathologique » (p. 59). Cela fait écho à l’« orgue d’humeur », concept développé en science-fiction par Philip K. Dick où à chaque envie correspond une pilule.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04Procréation hors-norme et hors-corps
« La mère est la porteuse embarrassante dont on rêve la disparition radicale. Avec le fantasme de l’utérus artificiel qu’appellent de leurs vœux certains médecins, elle est évincée d’un bout à l’autre du processus. L’enfant naîtrait sans mère, hors corps, hors sexualité, dans la transparence d’un regard médical maîtrisant chaque instant de son développement. La souillure du corps maternel serait effacée par l’hygiène de la procédure et la surveillance sans relâche des machines signalant toute anomalie. » (p. 77)
David Le Breton craint l’effacement des repères symboliques de la parenté traditionnelle depuis que l’on peut « avoir trois mères (génétique, utérine et sociale) et deux pères (génétique et social) » (p. 69), voire trois si l’on prend en compte le médecin comme opérateur dont l’intervention compte autant que celle des deux autres protagonistes. L’auteur dresse un bilan très pessimiste des pratiques d’assistance médicale à la procréation (AMP) qui, selon lui, forcent le vivant. Ce constat le conduit à soulever des questions quant aux bouleversements d’ordre symbolique (relatifs, notamment, à la parenté) que ces mutations opèrent. « La contraception et l’IVG ont ontologiquement modifié le rapport au corps et à l’enfant en les rendant l’un et l’autre programmables […]. Le corps est un instrument à disposition. Sa rebuffade est perçue par le couple comme une anomalie sollicitant le soutien du médecin plutôt que la patience ou la parole. Le temps est devenu une pathologie. » (p. 76)

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05Le cybersex, un érotisme sans corps
« Le cyberspace est un outil de multiplication de soi, une prothèse d’existence, quand ce n’est pas le corps lui-même qui se transforme en prothèse d’un ordinateur tout puissant. » (p. 150) Le cyberspace se veut un espace qui libère les corps et facilite la communication sans crainte de l’obstacle de la rencontre et du regard de l’autre.
Dans cet espace, le corps n’est plus soumis à la pesanteur, si ce n’est celle de l’internaute devant son écran qui déporte son esprit. Le développement de l’intelligence artificielle (IA) et des dispositifs de « réalité virtuelle » ne font qu’accroître l’envahissement de cet espace dénué de dimension physique. Avec l’IA, le corps devient « une limite intolérable, une perte de temps, un gâchis de forces qui pourraient être employées plus à propos » (p. 221).
Les interrogations sur l’autonomie des machines posent la question de leur responsabilité, de leur capacité à se gérer et du droit de vie et de mort que les humains ont sur elles. On peut supposer que, bientôt, il deviendra légitime de se demander ce qu’il en est du droit des machines sur l’homme. La science-fiction de Philip K. Dick a déjà anticipé la question en proposant un monde dans lequel une machine à coudre pourrait porter plainte pour viol.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
06Conclusion
Le corps est un facteur d’individuation, il me définit par rapport à l’autre, mais la dissociation dualiste en a fait la première altérité que je côtoie. Nouvel alter ego, façonnable à l’envi, le corps est devenu « une entreprise à diriger » (p. 33).

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
07Zone critique
Les constats établis par l’auteur laissent entrevoir son effarement, son regard ethnographique se veut parfois un peu virulent, notamment à propos du transsexualisme ou de la crainte de l’exc

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– L’Adieu au corps, Paris, Métailié, 1999.
Du même auteur
– La Chair à vif. Usages médicaux et mondains du corps humain, Paris, Métailié, 1993. – La Peau et la Trace. Sur les blessures de soi, Paris, Métailié, 2003. – Anthropologie du corps et modernité, Paris, Presses Universitaires de France, 2013. – La Sociologie du corps, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2018.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !












