
La Vie liquide
Description originale du monde en mouvement
Description
Pour Zygmunt Bauman, nous vivons désormais dans un monde liquide. La vitesse, l’éphémère et la mobilité sont les maîtres mots de la modernité, dans laquelle le consumérisme exacerbé a tout rendu consommable et jetable, y compris nos identités. Autour de son concept de « liquidité », Bauman œuvre à une description originale du monde et propose quelques solutions pour contrer le mal-être qu’il provoque.
Sommaire
01Introduction
L’œuvre de Zygmunt Bauman est résolument critique du monde contemporain qu’il dénonce comme la source d’un mal-être généralisé. La modernité liquide, comme l’appelle le sociologue, est caractérisée par un ensemble d’états qui sont à la fois des valeurs de notre temps pensées comme positives et des éléments indéniablement à l’origine de souffrances et d’inégalités : précarité, éphémérité, flexibilité, effrénée, etc.
En forgeant le concept de liquidité, Bauman se joint à ceux qui s’interrogent sur les conséquences culturelles de la globalisation néolibérale en y ajoutant une dimension critique : l’aspect liquide associé au social étant forcément synonyme d’un délitement. Son travail brille en premier lieu par la richesse d’une description de la vie moderne qui ne dissimule pas l’ensemble de ces mal-être et de ces inégalités. Il s’attache, en particulier, à la question de l’identité dont les modes et les rythmes de construction se trouvent modifiés.

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02Du monde solide à la vie liquide
Zygmunt Bauman est le sociologue d’un bouleversement de la société et de l’entrée dans ce qu’il appelle la « modernité liquide ». Mais si celle-ci naît d’un changement d’état (la liquéfaction), son facteur premier semble résider en un changement de rythme. Ce que le néolibéralisme et le consumérisme font à la société porte d’abord sur les durées : « La survie de cette société et le bien-être de ses membres tient à la rapidité avec laquelle les produits sont jetés aux ordures, et à la vitesse et à l’efficacité du broiement des déchets » (p.10).
Friand des métaphores, et en particulier de celle du recyclage, Bauman lie étroitement le destin des individus à celui des objets. Propulsés dans une course effrénée pour ne pas devenir déchets, les hommes et les femmes de la société moderne liquide doivent parvenir à leur propre recyclage. C’est le problème de l’identité qui se trouve au centre de l’analyse de Bauman. Les valeurs de solidité et de durabilité, autrefois de mises, n’ont plus la même importance dans le monde moderne qui valorise la vitesse et la volatilité. Bien sûr, les inégalités sociales ne sont pas effacées dans un tel monde. Les plus riches, aussi globalisés et vifs que les flux financiers, ont davantage de chance de réussir leurs perpétuels recyclages que les plus démunis. Pour beaucoup de ces derniers, ils se retrouvent propulsés sur les routes de l’exil et doivent parfois lutter pour rester accrochés à la seule identité qui leur est disponible.

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03Un monde de consommateurs
Pour Bauman, la modernité liquide est la conséquence de la généralisation de la consommation comme principe régulateur de la société mondiale. Ici, il ne s’agit plus seulement de pointer comment la société transforme l’ensemble des choses (la nature y compris) en objets.
En effet, la vie liquide « traite le monde et tous ses fragments animés et inanimés comme autant d’objets de consommation (…). Elle façonne le jugement et l’évaluation de tous les fragments animés et inanimés du monde suivant le modèle des objets de consommation » (p. 19). Si bien que d’une société de consommation, nous serions passés à une société de consommateurs, c’est-à-dire un monde dans lequel toute la vie sociale est organisée autour de la consommation et chaque membre est interpellé en qualité de consommateur. La société de consommateurs « juge et évalue ses membres presque uniquement d’après leurs capacités et conduites relatives à la consommation » (p. 131).
Cela se traduit par la propagation et la généralisation des principes et valeurs liés à ce que Baumann appelle le « syndrome consumériste » : vitesse, péremption, profusion, nouveauté, etc. Ainsi, « dans la hiérarchie héréditaire des valeurs reconnues, le “syndrome consumériste” a détrôné la durée et exalté l’éphémère. Il a placé la valeur de la nouveauté au-dessus de celle du durable » (p. 100).

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04Liberté, inégalité et liquidité, vivre sans les clefs/les peurs du monde moderne
Parmi toutes ces caractéristiques, le monde moderne liquide se définit avant tout par l’incertitude dans lequel il plonge toutes choses, êtres humains y compris.
Les idées de liberté et de sécurité entretiennent un rapport ambivalent. Bauman oppose les deux notions, pointant comment plus de liberté équivaut le plus souvent à moins de sécurité, et vice versa. Or, si la liberté est un idéal plus ouvertement valorisé dans le monde moderne, il s’agit, pour le sociologue, de l’interpréter sous l’angle d’une domination.
En effet, la liberté du choix est un principe que valorisent en premier lieu ceux qui sont le mieux armés pour nager dans les méandres de la vie liquide. Bauman distingue donc deux parties de l’humanité, l’une qui « entend par “identité” un passeport pour l’aventure » alors que « la seconde pense en termes de défense contre les aventuriers » (p. 64). De ce point de vue, les appels à plus de liberté semblent faire le jeu du néolibéralisme et de son syndrome consumériste, si bien que, pour Bauman, ils « ressemblent de manière suspecte à une idéologie de l’élite globale naissante » (p. 234). De fait, l’écart entre l’’accroissement de liberté et l’avènement de l’incertitude ou de l’insécurité de l’existence oppose celui qui en tire profit à celui qui en subit les conséquences.

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05Penser les solutions
De l’avènement du règne de la mobilité permanente, de la liquidité des rapports et des identités aux transformations de l’insécurité et de la peur en capital marchand, Bauman pointe une société mondiale dans laquelle il est de plus en plus difficile d’espérer contrôler les dérives. Les luttes sociales qui pouvaient autrefois limiter les dérives du capitalisme n’ont plus la même efficacité dans la globalisation, si bien que la culture contemporaine semble, selon Bauman, avoir capitulé face au « syndrome consumériste », moteur du capitalisme à l’état liquide.
Dans un chapitre intitulé « Apprendre à marcher sur des sables mouvants », Bauman propose de réfléchir sur la place de l’éducation dans le monde moderne liquide. Il remarque d’abord comment l’idée « d’éducation tout au long de la vie » tend à s’imposer de nos jours. Pour nous adapter à un monde en mouvement perpétuel, nous devons être capables d’acquérir rapidement de nouvelles compétences. En effet, les connaissances accumulées dans les premiers temps de notre existence ne suffisent plus à rester capable d’exercer un métier toute sa vie.
De plus, le monde moderne liquide encourage et pousse les individus qui en ont les moyens à changer de profession. L’idée d’éducation continue ne rencontre pas, dans l’absolu, de résistance de la part de Bauman qui semble favorable à l’acquisition par les individus des armes nécessaires à leur adaptation constante à la vie liquide. Cependant, il pointe l’aspect individuel de cette solution qui ne modifie en rien le cadre général. Au contraire, la formation devient également un enjeu de marché qui profite aux mieux armés pour lutter et tirer des avantages de la liquidité du monde. Rappelant que, selon lui, « le consommateur est l’ennemi du citoyen » (p. 200), Bauman plaide en faveur d’une éducation durable à la citoyenneté qui permettrait de contrebalancer le désintérêt et l’ignorance croissant pour la politique. Une éducation politique et civique tout au long de la vie serait, selon le sociologue, seule à même d’assurer notre adaptation aux règles mouvantes de la vie démocratique, unique cadre de contrôle disponible face à la diffusion du syndrome consumériste à tous les domaines de la vie.

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06Conclusion
Ouvrage théorique de portée générale, La vie liquide présente bien la pensée singulière de son auteur. De ses contemporains, Zygmunt Bauman se distingue d’abord par le vocabulaire qu’il a formé. Depuis la fin des années 1990, le concept de liquidité a remplacé celui de postmodernisme dans le cadre d’une sociologie du monde contemporain dont la caractéristique principale réside sans doute dans une inquiétude marquée face à la fragilisation de la société.

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07Zone critique
L’œuvre de Zygmunt Bauman est très utile à la compréhension du monde contemporain. Une partie de son intérêt réside sans doute dans les enneigements tirés par Bauman de son parcours douloureux à travers les totalitarismes (en Pologne puis en URSS). Pourtant, sa traduction en France a été tardive et si son succès, ici, est donc tout relatif, c’est peut-être en raison du statut particulier de l’auteur. Professeur de sociologie, Bauman correspond sans doute davantage à la catégorie du philosophe.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– La Vie liquide, Paris, Fayard/Pluriel, 2013.
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