
La Théorie du Donut
L'économie de demain en sept principes
Description
L'économie s'est pensée comme une science, elle est devenue illusion. Voire religion, avec un dieu nommé croissance. À l'heure où les inégalités ravagent le monde, et des menaces sans précédent pèsent sur la planète, changer de logiciel ne suffira pas à nous éviter l'abîme. Ces défis d'une ampleur inconnue obligent à refonder les principes mêmes de l'économie. À abandonner des « lois » mythiques au profit d'une discipline respectueuse des hommes et de leur environnement.
Ces deux horizons délimitent les limites inférieure et extérieure d'un nouveau schéma pour penser une activité soutenable et formuler les interventions du XXIe siècle : le donut.
Sommaire
01Introduction
Adam Smith, le père de l'économie, considérait que la richesse d'une nation reposait d'abord sur son climat et sur son sol. Pour les classiques, la terre était un facteur de production au même titre que la main-d’œuvre et le capital. À la fin du XXe siècle, cependant, la terre a disparu du tableau. L'économie est enseignée sans que soit mentionnée la planète qui nous accueille, alors qu'elle forme un système fermé : aucune matière n'y arrive ou n'en sort.
Comme l'y incite Herman Daly à l'heure où nous dépassons la capacité régénérative de la Terre, il faut « redessiner l'économie comme sous-système ouvert d'un système fermé. » Ce changement de paradigme s'impose, d'autant que rien ne peut se déplacer, croître ou fonctionner, sans une énergie qui provient, directement ou indirectement, du soleil, ce que la macroéconomie a totalement négligé.

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02Revenir aux fondamentaux
Adam Smith considérait également que l'humanité avait d'autres motivations que l'intérêt personnel.
Mais depuis un Jevons inspiré par les lois de Newton « qui avait su réduire le monde physique à des atomes », les économistes ont construit l'homo œconomicus, qui réduit l'homme à une calculatrice, un concurrent solitaire, un être insatiable doté d'une prévoyance sans faille, qui lui permet de comparer les biens et les prix, partout et tout le temps. C'est sur de telles bases que les partisans du laissez-faire ont développé leur doctrine, qui a guidé les politiques de Reagan et de Thatcher : le marché est efficace, le commerce gagnant-gagnant, l'État incompétent, la terre inépuisable car les ressources rares sont régulées par les prix, les communs (ressources partagées) sont une tragédie, etc.
Il faut sortir de ces schémas « périmés, partiels ou carrément faux » que nous avons en mémoire. Au point que le modèle de l'homme est devenu un modèle pour l'homme, avec des comportements normatifs éloignés de la volonté des pères fondateurs de la science économique.

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03La boussole du XXIe siècle
Le Donut retient les 12 domaines définis par les Nations unies au titre des objectifs du développement durable :
• Nourriture (car 11 % de la population souffre de malnutrition). • Santé (pour 46 % de la population, le taux de mortalité des moins de cinq ans dépasse 25 naissances sur 1 000). • Éducation (17 % des enfants de 12 à 15 ans ne sont pas scolarisés.). • Revenu et travail (29 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, soit 3,10 $/jour). • Eau et assainissement (9 % de la population n'a pas réellement accès à l'eau potable). • Énergie (38 % de la population n'a pas un accès suffisant à une cuisine propre). • Réseaux (24 % n'ont personne à qui demander de l'aide, si besoin). • Logement (24 % de la population urbaine vit dans un bidonville) • Égalité des sexes (écart des salaires entre hommes et femmes : 23%) • Équité sociale (écart entre riches et pauvres, etc.) • Représentation politique (car la gouvernance joue un rôle capital) • Paix et justice (corruption, taux d'homicide...)

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04Le bien-être, pas la croissance
Le Donut se pose en alternative au PIB, instrument de mesure devenu objet de culte, en l'absence d'objectif(s) associé(s) à l'économie. La croissance, c'est-à-dire l'augmentation du PIB, est ainsi devenue un but en tant que tel, même si aucun économiste n'a osé dessiné sa courbe à long terme. Et pour cause. Au rythme de 3 %, les 80 billions de dollars du PIB mondial seront multipliés par trois en 2050, par dix en 2100, etc. La courbe tend donc vers l'infini. Comment la planète pourrait-elle suivre ?
En 1972, Donella Meadows avertissait déjà que « la croissance est l'un des objectifs les plus stupides qu'une culture ait jamais inventés .» Reste que le monde financier, les gouvernements et les entreprises sont adeptes d'un revenu monétaire croissant. Car ce dernier génère des financements sans augmenter les impôts et il ne remet pas en cause la redistribution des revenus. La croissance accentue même les inégalités : entre 1998 et 2008, plus de 50 % de la hausse du revenu global ont été accaparés par les 5 % les plus riches de la planète.

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05Redistribuer
Entrer dans le Donut suppose de surmonter l'addiction financière, politique et sociale au PIB. Cela ne condamne pas la croissance si elle permet de construire une économie qui permet de nous épanouir. Mais il faut découpler le PIB et l'usage des ressources, ce que la « croissance verte » n'assure pas. Il faut donc s'orienter vers une économie stationnaire, comme l'avaient envisagé David Ricardo et surtout Adam Smith. Sans perdre de vue que les communs, par exemple, peuvent créer une richesse non monétaire.
Cette économie doit être redistributive. Comprenez que sa « dynamique tend à disperser et faire circuler la valeur à mesure qu'elle est créée, au lieu de la concentrer dans des mains toujours moins nombreuses » (p. 211). Elle doit se déployer dans cinq domaines différents : l'entreprise (où les coopératives montrent la voie), la technologie (en imposant les ressources non renouvelables et non plus la main-d’œuvre, ce qui permet de partager le travail), le savoir (selon le modèle de l'open source, avec des lieux publics d'expérimentation), le contrôle de la terre (dont le stock est limité) et la création monétaire, partant de l'idée que la monnaie est d'abord une relation sociale fondée sur la confiance.

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06Un nouveau moteur économique
Autre idée à mettre au musée : la croissance serait bénéfique à l'environnement, car l'industrie laisse place à des services et la technologie résout les problèmes. On sait ce qu'il en est : notre empreinte est telle, que nous entrons dans l'Anthropocène, première ère géologique façonnée par l'homme. Notre schéma industriel étant toxique, il faut recycler avec l'impact zéro en ligne de mire. Et donc dépasser les taxes mises en place pour lutter contre les « externalités négatives ».
Cette approche que l'auteure définit comme « design généreux » en opposition au « design dégénératif », est une révolution industrielle, qui conduit à calquer l'activité économique sur le fonctionnement d'un écosystème. Pourquoi généreux ? Parce qu'une entreprise ou une ville généreuse (comme Oberlin, dans l'Ohio) contribue à nous ramener en deçà du plafond écologique du Donut.
Mais « pourquoi devrai-je fournir de l'air pur au reste de la ville » ? demande un promoteur à qui l'on proposait de construire des murs séquestrant le dioxyde de carbone. On mesure le chemin à parcourir : il faut redéfinir l'entreprise et la finance. Si des indicateurs sont déjà en place, ce « processus de redesign émergera […] des expériences innovantes de ceux qui essayent de le concrétiser » (p. 308).

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07Conclusion
Kate Raworth ne livre pas de recettes toutes faites. Face un risque d'effondrement de nos sociétés, elle redessine le monde avec un crayon, rappelant que l'humanité est à un moment clé de son histoire. Nous pouvons être – ou pas – la génération pivot qui remet l'humanité dans le droit chemin, en donnant un rôle central à la réflexion économique. Il nous appartient de revenir aux fondamentaux pour « satisfaire les droits humains de chaque individu dans la limite des moyens de notre planète ».

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08Zone critique
D'une certaine manière, ce livre prolonge une réflexion émise par Jacques Mistral : pourquoi l'économie néolibérale pèse-t-elle si lourd, alors que la majorité des économistes ne partagent pas ses points de vue sur l'efficience des marchés ? La lecture critique de l'histoire économique à laquelle se livre l'auteure est ici particulièrement éloquente.
Curieusement cependant, Kate Raworth, qui prône le réseau et le collectif, s'appuie sur Rostow, dont l'ouvrage avait pour titre complet : Les étapes de la croissance : un manifeste anti-communiste, avec des thèses contestées, en particulier parce que Rostow assimilait croissance et développement.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Kate Raworth, La Théorie du Donut, l'économie de demain en sept principes, Paris, Plon, 2018.

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