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La Terre est plate

La Terre est plate

Thomas Friedman

La mondialisation et ses aplatisseurs

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Description

Il y a un moment précis, raconté par Thomas Friedman lui-même, où lui vient l'image du livre. C'est en 2004, à Bangalore, dans les locaux d'une entreprise indienne de services informatiques. Un dirigeant lui glisse une phrase pendant une partie de golf : le terrain de jeu de l'économie mondiale est en train d'être nivelé, aplati, et l'Inde compte bien y courir aussi vite que tout le monde. Friedman, chroniqueur au New York Times, rentre à Washington avec cette formule en tête. Il en tirera un gros bouquin publié en 2005, traduit dans une quarantaine de langues, qui deviendra l'un des textes les plus lus sur la mondialisation.

Sa thèse tient dans le titre, volontairement provocateur : la Terre est redevenue plate. Non pas au sens des platistes, évidemment, mais au sens où une série de bouleversements technologiques et politiques auraient effacé les barrières qui séparaient les acteurs économiques. Un ingénieur de Bangalore, un radiologue de Bombay, un centre d'appels de Manille peuvent désormais travailler pour une entreprise de l'Ohio comme s'ils étaient dans le bureau d'à côté. Le lieu où l'on naît compterait moins que jamais.

Friedman raconte cette bascule comme un reporter, pas comme un économiste : par des scènes, des visites d'usines, des conversations avec des patrons. Le livre a autant enthousiasmé qu'agacé, et vingt ans plus tard, on peut le relire avec ce que l'histoire a réellement fait de ses prédictions.

La question que l’on se pose : Qu'est-ce qui a vraiment « aplati » le monde selon Friedman, et cette platitude a-t-elle tenu ses promesses ?Ce que l’on va voir : Comment un chroniqueur a transformé une intuition indienne en grand récit de la mondialisation, et où ce récit s'est trompé.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Bangalore, un soir de 2004, et une phrase qui reste

Friedman n'est pas un théoricien. C'est un chroniqueur des affaires internationales, prix Pulitzer, qui a passé sa carrière à traduire des sujets lourds en récits accessibles. Quand il débarque à Bangalore au début 2004, il vient documenter le phénomène de l'externalisation : ces emplois de bureau américains qui migrent vers l'Inde parce qu'on y trouve des diplômés anglophones payés une fraction du salaire occidental. Ce qu'il découvre le dépasse. Des immeubles vitrés, des open spaces à l'américaine, des jeunes gens qui prennent l'accent du Midwest pour répondre au téléphone.

La phrase du dirigeant de la société Infosys, Nandan Nilekani, fait mouche : « le terrain de jeu est en train d'être aplati ». Friedman la retourne toute la nuit. Si le terrain est plat, alors la compétition mondiale n'est plus une pente favorable aux pays riches — c'est une surface où chacun part avec les mêmes outils. Le titre du livre naît de ce renversement d'image, avec un clin d'œil assumé à Colomb, parti prouver que la Terre était ronde et revenu, cinq siècles plus tard, avec l'idée inverse.

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02

Chapitre 2 — Les dix forces qui ont aplati le terrain

Le cœur du livre, c'est une liste. Friedman identifie dix « aplatisseurs », dix forces qui, en s'additionnant, auraient nivelé le terrain. Il commence par une date symbolique : le 9 novembre 1989, la chute du mur de Berlin. Pour lui, l'événement ne fait pas que réunifier l'Europe — il valide un modèle, celui du marché et de l'information libre, et fait basculer des milliards de personnes dans le même système économique.

Vient ensuite la vague technologique. La mise en service du navigateur web Netscape en 1995 et son entrée en Bourse rendent Internet grand public, accessible à qui sait cliquer. Puis les logiciels de travail collaboratif, ce qu'il appelle le workflow, qui permettent à des machines et des équipes de dialoguer sans intervention humaine constante. À ces fondations s'ajoutent des pratiques nouvelles : l'open source, où des inconnus construisent ensemble des outils gratuits ; l'outsourcing, la délocalisation de tâches vers l'Inde ; l'offshoring, le déplacement d'usines entières vers la Chine après son entrée à l'OMC en 2001.

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03

Chapitre 3 — Quand tout se convertit en signal

Si ces dix forces ont pu s'additionner, c'est qu'une même mutation les traverse : la numérisation. Friedman insiste sur ce point souvent oublié dans les débats sur la mondialisation. Ce qui circule à travers le monde aplati, ce ne sont pas d'abord des marchandises, ce sont des données. Une déclaration fiscale, un plan d'architecte, une radiographie, une ligne de code, un dossier médical — tout ce qui peut se réduire à une suite de zéros et de uns peut désormais être découpé, expédié à l'autre bout du globe, traité, et renvoyé dans la nuit, à un coût qui tend vers zéro.

De là découle une idée que Friedman martèle auprès de ses lecteurs américains : ce n'est plus le métier qui protège, c'est la partie du métier qui résiste à la numérisation. Un radiologue peut voir la lecture de ses images filer vers l'Inde ; le chirurgien qui opère un corps réel, non. La question à se poser, pour un travailleur, n'est plus « quel diplôme ai-je ? » mais « ma tâche peut-elle être numérisée, automatisée, délocalisée ? ». Il invente pour ça la catégorie des « intouchables » — ceux dont le travail est ancré, spécialisé ou profondément local.

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04

Chapitre 4 — Ce que l'apla­tis­se­ment laisse sur le carreau

C'est en prenant du champ que la thèse montre ses fêlures, et Friedman, à son crédit, en anticipe quelques-unes. Il consacre lui-même un chapitre aux « non-aplatis » : les milliards de gens que la fibre optique n'a jamais reliés, trop pauvres, trop malades, trop mal gouvernés pour entrer dans le jeu. Le monde plat, reconnaît-il, ne l'est que pour une minorité connectée. Pour le reste, la géographie, la maladie et la misère restent des murs bien réels. Il évoque aussi le revers sécuritaire : le même réseau qui permet à un ingénieur de Bangalore de collaborer permet à des réseaux terroristes de se coordonner. La platitude arme aussi ceux qui veulent détruire.

Mais l'angle mort principal, le temps l'a révélé mieux que lui. Friedman a surestimé la disparition de la friction. Il a raconté un monde où la technologie effaçait la politique, la géographie et les frontières — or ce sont précisément elles qui sont revenues au premier plan. Les guerres commerciales, le retour des droits de douane, la volonté de relocaliser des industries jugées stratégiques, la fragmentation d'Internet en espaces nationaux surveillés : rien de tout cela ne cadre avec un terrain durablement nivelé. La pandémie a montré qu'une chaîne d'approvisionnement optimisée à l'extrême était aussi une chaîne fragile, dont un maillon bloqué paralysait le reste.

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05

Conclusion

Reste une image, et une image forte : celle d'un dirigeant indien expliquant à un journaliste américain que le terrain de jeu s'était nivelé sous leurs pieds. Friedman en a tiré un grand récit, généreux et daté, qui a donné à des millions de lecteurs une grille pour comprendre pourquoi leur métier changeait de nature. Les dix aplatisseurs qu'il a alignés — de la chute du Mur au smartphone — décrivent réellement quelque chose qui a eu lieu : la numérisation d'une part croissante du travail humain et la mise en concurrence directe de gens que des océans séparaient.

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