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Couverture de 'La societe decente'

La Société décente

Avishaï Margalit

Lutter contre l’humiliation sociale

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Description

On tente depuis l’Antiquité de théoriser ce que serait une société idéale sans toutefois y parvenir. Margalit refuse donc de s’engager dans cette quête et s’attaque dans son ouvrage à une plus grande urgence : savoir comment vivre dans une société non pas parfaitement juste, mais au moins décente.

Autrement dit, une société dont les institutions n’humilient pas les individus. À travers une argumentation limpide et une attention fine aux détails de la vie quotidienne, il montre que la lutte contre l’humiliation est le véritable défi politique à résoudre et le critère le plus pertinent pour juger de la valeur d’une société.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

On pourrait schématiser l’histoire de la pensée politique comme étant la recherche de l’équilibre entre égalité et liberté. Celui-ci étant difficile à établir, toute philosophie politique et plus encore tout régime a dû privilégier l’un au détriment de l’autre : une tradition allant de Hobbes au socialisme a fait le choix de l’égalité, tandis qu’une tradition allant de Rousseau au libéralisme a préféré garantir la liberté des individus.

Mais un auteur a fait le pari d’atteindre l’équilibre idéal : il s’agit de John Rawls, dans Théorie de la justice (1971). Il y parvient en se demandant sous quelles conditions et en suivant quelles procédures les citoyens choisiraient une société réalisant cet équilibre. L’ouvrage, bien qu’ayant eu une grande importance pour la pensée politique du XXe siècle, est d’une grande complexité, si bien qu’on peut se demander si ce qu’il défend est réalisable.

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02

Qu’est-ce que l’humiliation ?

Le choix de l’humiliation comme critère d’évaluation de toute société peut surprendre : il ne s’agit en apparence que d’une émotion, que l’on aurait donc tendance à classer parmi les expériences privées et non pas politiques, et qui par définition est subjective, donc variable.

Mais Margalit analyse finement ce concept et montre qu’on ne peut en réalité l’assimiler aux émotions courantes et en apparence proches, telles que la gêne ou la honte. On peut en effet être gêné d’avoir taché un vêtement, mais si personne n’utilise cette maladresse pour nous heurter, on ne se sentira pas humilié. Elle n’est pas non plus la simple honte, car on peut commettre un geste grossier et réaliser avec grande honte que quelqu’un nous a vus , mais si la personne n’évoque pas cette scène pour nous rabaisser, elle ne nous aura pas humiliés.

La caractéristique essentielle de l’humiliation est qu’elle ne renvoie pas à une simple action ou réalisation, c’est-à-dire à une chose que l’on pourrait mettre à distance de nous-mêmes. Elle désigne une appartenance, c’est-à-dire ce que l’on est, indépendamment de ce qu’on fait. Par exemple, si un collègue moque le fruit de mon travail, cela ne constitue pas au sens strict une humiliation. Ma performance professionnelle ne me définit pas en tant que personne, je peux la mettre à distance. Humilier quelqu’un, c’est au contraire abaisser ou faire perdre à cette personne son sentiment de respect d’elle-même, en raison de ce qu’elle est.

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03

Mais comment la société peut-elle nous humilier ?

Ce qui intéresse Margalit n’est pas l’humiliation ressentie face à quelqu’un dans une relation privée, mais celle infligée par la société en tant qu’organisation politique. C’est pour cela qu’il différencie les sociétés décentes, qui sont celles dans lesquelles les institutions n’humilient pas les gens, des sociétés civilisées, qui sont celles dans lesquelles les gens ne s’humilient pas entre eux. Cependant, si on peut aisément imaginer la manière dont un individu seul peut nous humilier, il est plus difficile de comprendre comment une personne abstraite (la société dans son ensemble ou ses institutions) peut le faire.

Margalit écarte deux interprétations incorrectes de sa thèse : la société ne nous humilie pas en nous faisant perdre notre honneur ou notre intégrité. L’un et l’autre jouent un rôle dans le respect de soi, mais les perdre ne constitue pas nécessairement une humiliation. En effet, imaginons une société dont les institutions forceraient des criminels à renoncer à leur intégrité en dénonçant leurs complices, afin de résoudre des affaires criminelles : il s’agirait d’une société non intègre, mais potentiellement décente. Et à l’inverse, la garantie de notre honneur social n’est pas suffisante pour former une société décente : on peut par exemple recevoir une médaille pour avoir courageusement combattu pour son pays et pour autant se sentir humilié d’une autre façon par la société.

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04

Toute pensée politique peut-elle s’accorder avec cette conception ?

Un grand argument de Margalit pour prouver le bien-fondé de sa thèse est de montrer que toutes les orientations politiques peuvent trouver comme point d’accord la possibilité et même la nécessité de vivre dans une société non humiliante. Et il est en effet difficile d’associer le propos de l’auteur à une étiquette politique puisqu’il refuse précisément toute affiliation. La difficulté est cependant que tous les courants politiques ne s’accordent pas avec sa thèse : les pensées anarchistes et stoïciennes sont incompatibles avec celle-ci. C’est la raison pour laquelle il prend le temps de les réfuter.

Il reconnaît tout d’abord que la théorie anarchiste ne pourrait adhérer à sa thèse puisque des institutions étatiques non humiliantes sont pour elle une contradiction dans les termes. En effet, les anarchistes ne prônent pas, comme on le pense parfois à tort, une société chaotique, sans ordre, dans laquelle chacun ferait ce que bon lui semble, mais pensent que l’individu n’a pas besoin de l’État pour s’imposer des règles et un ordre.

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05

Mais au nom de quoi devrait-on être respecté ?

Même si Margalit parvient à argumenter contre les deux positions qui pourraient invalider son propos, une objection capitale demeure : après tout, au nom de quoi devrait-on exiger de nos institutions un respect inconditionnel ? La réponse n’est pas évidente. L’humiliation est certes une expérience douloureuse, mais on pourrait arguer qu’un État qui se soucierait de maximiser nos plaisirs personnels et de nous éviter la douleur serait un despotisme doux (Tocqueville) qui outrepasserait ses prérogatives.

Cependant, la privation de respect est un cas particulier : ce n’est pas une simple douleur, mais le rejet d’un être humain de l’humanité. Ainsi, si on ne peut demander à la société et à l’État qu’ils nous rendent heureux, il semble que l’on puisse exiger qu’ils ne nient pas ce que l’on est, à savoir des êtres humains.

Mais est-ce aussi simple ? « Quel élément de la nature humaine, s’il en est un, justifie de respecter tous les êtres humains simplement parce qu’ils sont humains ? » (p. 61) La réponse est : aucun. Car nos caractéristiques dites humaines, comme le fait de posséder la raison, ne sont pas en soi dignes de respect : seules nos œuvres peuvent l’être.

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06

Conclusion

Le point fort de l’ouvrage est qu’il répond à une grande question traditionnelle (celle de savoir ce qu’est une bonne société politique), mais avec un critère ayant une portée concrète et préservant les individus des souffrances quotidiennes dont l’État est responsable.

Bien qu’ayant admiré l’intelligence de l’ouvrage de John Rawls, Margalit lui livre ici une réponse qui n’est pas un simple pis-aller, mais une véritable contestation.

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07

Zone critique

L’ouvrage de Margalit parvient à convaincre dans sa démarche : en politique, il est pertinent de se détourner des idéaux pour s’attaquer aux maux bien présents et souvent négligés par la société. Cependant, et même si Margalit refuse de se rallier à un quelconque courant politique ou théorie de philosophie politique, on peut lui objecter qu’il reste tributaire d’un présupposé qui n’est pas universel : la nécessité d’une communauté morale Il n’est pas étonnant que le philosophe, Michael Walzer, ait salué à propos de l’ouvrage le fait qu’il rendait très bien compte des principes moraux guidant nos institutions politiques et nos usages sociaux : on ne peut adhérer à la thèse de Margalit qu’en acceptant la nécessité d’un accord implicite sur les valeurs morales en société.

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08

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé

– La Société décente, trad. F. Billard, Éditions Flammarion, coll. « Champs essais », 2007.

Du même auteur

– L'éthique du souvenir, Paris, Climats, 2006. – L'occidentalisme : une brève histoire de la guerre contre l'Occident, coécrit avec Ian Buruma, Paris, Climats, 2006.

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