
La société contre l’État
La politique dans les sociétés dites "primitives"
Description
"La Société contre l’Éta"t est sans doute l’un des ouvrages les plus célèbres de l’anthropologie française. Ce livre est avant tout une œuvre qui a su brillamment poser la question du politique dans les sociétés dites « primitives ».
En combattant l’ethnocentrisme, Pierre Clastres cherche à dépasser l’idée que ces sociétés ne seraient « pas encore » politiques et se trouveraient à un stade « pré-étatique » de leur évolution sociale. dynamiques de pouvoir qui les caractérisent. En se basant sur des études ethnographiques approfondies, l'auteur remet en question l'idée selon laquelle l'État serait inévitable ou universel, offrant ainsi une perspective stimulante sur la diversité des formes politiques.
Il élabore une théorie qui substitue à l’idée d’un manque ou d’un archaïsme celle d’un refus intentionnel de l’émergence du pouvoir politique dans la société.
Sommaire
01Introduction
La Société contre l’État est une compilation d’articles parus à partir de 1962, agrémentée d’un chapitre qui reprend les principaux traits de sa réflexion sur le fait politique dans ses dimensions ethnologiques. Parce qu’il fait l’éloge d’une société égalitaire et sans-État, le livre connaît un écho tout particulier dans les milieux de gauche de la France des années 70.
La Société contre l’État constitue un essai de « recherches d’anthropologie politique » pensé auprès de sociétés amazoniennes considérées dans la tradition anthropologique comme étant des sociétés sans-État. En effet, ces groupes que Pierre Clastres étudie et décrit comme « égalitaires » ne connaissent comme institution politique que la seule existence d’un chef totalement dénué d’un pouvoir de contrainte. La société leur rappelle d’ailleurs sans cesse l’absence d’autorité. Persuadé de l’ethnocentrisme qui fait dire aux ethnologues que ces sociétés « sans-État » donnent à voir un stade prémoderne de l’organisation humaine, Pierre Clastres tente de restituer aux groupes amazoniens l’originalité de leur rapport au politique.

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02Contre l’ethnocentrisme et l’évolutionnisme
La pensée de Pierre Clastres est construite par le biais d’un travail de terrain mené pendant plus de dix ans auprès de différentes sociétés amazoniennes. Les Guayakis et les Chulupis au Paraguay, les Guarani du Brésil et les Yanomani au Venezuela. Ces sociétés ont en commun d’avoir été classées par les ethnologues dans la catégorie de « sociétés sans-État ». Ils avaient en effet fait le constat d’une absence quasi complète de pouvoir politique régulant l’organisation sociale. Ces groupes, en effet, ne semblent connaître aucune forme de coercition, donc de pouvoir. Pour autant, Pierre Clastres affiche d’emblée son insatisfaction face à l’idée de « sociétés sans-État » qui, selon lui, renvoie directement à deux écueils de la pensée occidentale. D’abord à l’ethnocentrisme, qui consiste à observer d’autres sociétés avec sa propre culture comme référent unique. Puis à l’évolutionnisme, courant de pensée de l’anthropologie pour qui toutes les sociétés humaines se trouveraient dans des stades différents d’une évolution commune.
Certes, la catégorie de « sociétés sans-État » est en premier lieu renforcée par son opposition aux grands ensembles politiques rencontrés par les Européens lors de la Conquête du Nouveau Monde, notamment les empires Incas et Aztèques. Mais c’est davantage par rapport à la société européenne elle-même que s’est constituée cette catégorie. L’intérêt de la démarche de Pierre Clastres consiste à se questionner sur la nature même du pouvoir politique. Si l’on parle, en effet, de « sociétés sans-État » à partir du constat de l’absence de pouvoir, encore faut-il se questionner sur ce qu’on entend par pouvoir. Or, c’est à partir d’une vision occidentale du politique qu’est définie la notion de pouvoir. En pointant cette tendance à évaluer la culture des autres à partir d’éléments familiers, Pierre Clastres dénonce un ethnocentrisme répandu. En effet ce sont toujours les absences – absence d’écriture, d’histoire ou de pouvoir - qui servent initialement à qualifier la société primitive.

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03Des chefs sans pouvoir
La réflexion sur la nature du politique dans les sociétés amazoniennes s’enracine, chez Pierre Clastres, dans une analyse de la chefferie indienne. Nous l’avons dit, la société indienne apparaît étrangère à tout pouvoir coercitif et, comme le dit Pierre Clastres, « S’il est quelque chose de tout à fait étranger à un Indien, c’est bien l’idée d’avoir à donner un ordre ou d’avoir à obéir » (p.12).
Néanmoins, il existe bien des chefs dans les sociétés observées par Clastres. Mais, en dehors de circonstances exceptionnelles comme celles de guerres, les chefs sont complètement dépourvus de pouvoir, ne disposent jamais de la capacité à donner un ordre aux membres de son groupe et se caractérisent davantage par leurs nombreuses obligations. Ils doivent, par exemple, renouveler sans cesse la démonstration de leur générosité, si bien que, selon Clastres, « avarice et pouvoir sont incompatibles » dans les sociétés amazoniennes (p. 29).

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04De la question économique à la question politique
Comment expliquer la présence de chefs sans pouvoir et, de ce fait, les conditions qui déterminent que l’État n’ait pas émergé dans les sociétés amazoniennes ?
Pour répondre à cette question fondamentale et éviter le recours à une explication évolutionniste, Pierre Clastres fait appel aux travaux d’un autre anthropologue, Marshall Sahlins, qui a mené un travail similaire dans le domaine de l’économie dans son livre Âge de pierre, Âge d’abondance (1972). Condition de toute société, le domaine économique, lui aussi, a longtemps été considéré par les ethnologues travaillant dans les sociétés dites « primitives » comme absent. En effet, il fut d’abord pointé que ces sociétés, et celles qu’observe Clastres entrent dans cette catégorie, se montraient incapables de produire des surplus et demeuraient dans un état de subsistance, stade préalable à l’organisation du travail et à la surproduction de biens.

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05La société contre l’État
Pierre Clastres prend donc très au sérieux les thèses selon lesquelles de nombreux peuples primitifs, loin d’être incapables de dépasser le stade de subsistance, auraient fait le choix d’une économie plus à même d’assurer la conservation du temps libre et de l’égalité entre les membres de la société. Pour lui, il en va de même du pouvoir politique. Si l’État, ou simplement un chef digne de ce nom, n’ont pas émergé dans les sociétés amazoniennes, ce n’est pas par archaïsme ou incompétence, mais par choix.
En effet, Clastres ne pense pas que la société amazonienne soit une « société sans-État » dans le sens classique du terme qui suppose un stade antérieur à l’apparition d’une structure de pouvoir centralisé. Au contraire, Clastres considère que « quelque chose existe dans l’absence » (p.21) et que ce quelque chose, c’est justement la volonté collective, le choix sociologique du rejet de ce type de pouvoir et de ses éventuels détenteurs. C’est ce qu’exprime notamment l’institution du chef sans pouvoir, perpétuelle mise en scène du contrôle collectif du pouvoir politique.

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06Conclusion
L’essentiel de la démarche de Pierre Clastres prend donc comme point de départ le refus de toute perception évolutionniste et ethnocentriste des sociétés dites « primitives ». Là où les penseurs occidentaux ont longtemps vu la marque d’un manque, Clastres substitue la marque d’un refus, restituant dans le même temps aux sociétés amazoniennes le choix de leur organisation sociale et politique.
Les sociétés « primitives » et les sociétés « modernes » ne sont donc pas, du moins sur le plan politique, liées par une histoire commune dans laquelle elles se situeraient à différents stades. Les premières, que Clastres définit comme égalitaires, se seraient constituées face à la perception plus ou moins inconsciente de la menace que représente l’apparition d’un pouvoir coercitif qui aurait pour conséquence de diviser la société.

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07Zone critique
Tout innovante soit-elle et malgré son action efficace face à la révision bien nécessaire des théories évolutionnistes, la réflexion de Pierre Clastres a depuis été largement critiquée par les anthropologues. Ceux-là lui reprochent d’abord l’opacité de certains points de sa théorie et, tout particulièrement, approchent avec scepticisme l’idée pourtant centrale d’une « intuition » des méfaits du pouvoir coercitif.
Bien que scientifiquement fondée, la mise en doute de la véracité des théories de Clastres tient également dans les relations qui lient son travail d’ethnologue et sa pensée militante. Libertaire convaincu, Pierre Clastres a parfois tendance à survaloriser les sociétés amazoniennes lorsqu’il les décrit comme « égalitaires », conclusion sans doute un peu rapide au regard d’une division sexuelle qui laisse aux hommes le monopole du prestige dans une société divisée entre « producteurs » et « consommateurs » des biens liés à la chasse, principe auquel il accorde pourtant un chapitre.

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08Pour aller plus loin
Ouvrages de Pierre Clastres - Chroniques des Indiens Guyaki : ce que savent les Aché, chasseurs nomades du Paraguay, Paris, Plon, coll. Terre Humaine, 1972. - Archéologie de la violence. La guerre dans les sociétés primitives, La Tour-d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2016 (1977).

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