
La Science de la richesse
Décrypter les secrets de la richesse
Description
"La Science de la richesse" de Jacques Mistral est une exploration exhaustive de l'évolution de la pensée économique, depuis ses origines jusqu'à nos jours. L'ouvrage met en lumière les défis intellectuels auxquels les économistes ont été confrontés et continue de l'être, en se penchant sur des questions fondamentales telles que la valeur des échanges, le travail, l'utilité des biens, leur prix, et la répartition des revenus. Mistral retrace la genèse de la discipline économique, en soulignant comment elle s'est développée à travers des visions et des équations, marquée par des impasses, des ruptures, et des questionnements constants.
Il examine les divergences entre économistes et philosophes, mettant en évidence l'impact de ces débats sur la construction de la "science de la richesse". L'auteur aborde également la manière dont l'économie, en tant que discipline, reflète et influence la société, en intégrant des facteurs culturels et institutionnels. Il souligne que, plus que dans d'autres domaines, la démarche scientifique en économie est étroitement liée à des considérations idéologiques.
Sommaire
01Introduction
Cet ouvrage montre comment s’est construite la pensée économique et quels obstacles intellectuels ont dû affronter – et affrontent encore – les économistes. Ceux qui bénéficient d’une formation économique seront les premiers à en tirer profit. Mais chacun pourra découvrir comment les idées économiques ont évolué depuis quatre siècles, dans le détail comme dans les grandes lignes. D’autant que l’auteur est à la fois théoricien et praticien : il explique, de manière équilibrée, sous quelles contraintes les théories ont évolué, et avec quels enjeux. Qu’on pense à la crise de 1929 ou à la genèse de l’euro.
Pour éviter toute polémique déplacée, l’auteur procède à un déminage en règle. Au cœur de son essai figurent, non pas l’économie politique, les sciences économiques, ou l’analyse économique mais l’« économique ». Terme employé pour la première fois par Marshall (fin XIXe), qui redonne à la discipline une certaine neutralité. L’économique se définit comme « l’étude des conditions matérielles d’existence des hommes en société, c’est à dire de la “richesse”, dès lors que, dans une économie fondée sur la division du travail et la propriété privée du capital, celles-ci reposent principalement sur des relations d’échange déterminées, dans un contexte institutionnel donné, par le comportement finalisé des agents » (p. 38).

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02Retour aux fondamentaux
Les confusions sont d’autant plus nombreuses qu’elles sont parfois entretenues. La célèbre notion de « main invisible » qui guiderait les marchés en fournit un exemple éclairant. Jacques Mistral nous rappelle que Adam Smith n’a employé l’expression qu’une seule fois dans La Richesse des nations (1776). Ce n’était pas dans le chapitre sur l’échange ou la concurrence. Et il n’était pas question de marché. Mais la métaphore était trop belle pour que les néolibéraux ne l’assimilent pas au principe central de l’économie politique classique. Quant aux opposants aux logiques libérales, la « main invisible des marchés » leur fournit un repoussoir d’excellente facture.
Jacques Mistral revient ainsi sur des interprétations douteuses, comme la valeur travail chez le même Smith. Ou sur des concepts supposés acquis, comme l’« optimum de Pareto », qui formalise une allocation optimale des ressources : l’augmentation du bien-être d’un individu ne pourrait se faire qu’au détriment d’un autre. Une recontextualisation bienvenue qu’autorise une grande connaissance des textes fondateurs : des plus célèbres parmi lesquels la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » de Keynes, ou « Capitalisme, socialisme et démocratie » de Schumpeter aux plus lointains comme l’« Essai sur la nature du commerce en général » de Cantillon ou « L’échange inégal », de Arghiri.

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03Des controverses
L’auteur replace les interrogations dans leur contexte historique, et il explicite les controverses. À l’image des polémiques des années 1960-1980 sur la croissance et le développement, nées pour une large part des thèses marxisantes. Époque pas si lointaine, où on ne parlait pas de pays émergents, mais de pays sous-développés. Époque où les économies planifiées de l’URSS et de ses satellites devaient faire face aux silences et contradictions d’un Karl Marx que l’auteur considère comme un savant, avant d’être un militant.
Marx, par exemple, a fait de la valeur une propriété substantielle de la marchandise, mais s’il mesure la plus-value en valeur, il calcule le profit en prix, ce qui est une incohérence. D’où des « lois tendancielles », sans formulation rigoureuse, que ses successeurs mettront à profit pour se « réconcilier avec l’observation des faits ». Pour Jacques Mistral, l’œuvre de Marx est sans équivalent dans l’histoire, mais sa portée analytique limitée. Surtout quand « il s’agit d’administrer les choses et de gouverner les hommes ».

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04L’explosion des mathématiques
La pensée économique n’a pas seulement évolué sous la confrontation des approches liées à sa dualité intrinsèque (macro et micro économiques). Elle a aussi sa dynamique interne, qui conduit à formuler des hypothèses et à les tester dans le cadre d’un raisonnement déductif. Si Ricardo ne pouvait guère aller au-delà des « quantités offertes et demandées » , c’est que les fonctions différentielles et intégrales ne seront introduites par Lagrange qu’en 1768. C’est d’ailleurs en s’appuyant sur les travaux de mathématiciens que Walras établira son modèle (Éléments d'économie pure, 1871), rupture épistémologique qui signe la naissance de l’économie virtuelle. La dépression de 1929 sonnera le glas du modèle « pur », mais le lagrangien deviendra familier aux économistes.
Sous l’influence de mathématiciens comme Bourbaki, la pensée analytique se développe alors pour formuler des théorèmes et de nombreux modèles économétriques, avant adopter une approche probabiliste dans le comportement des agents. Approche qui fait la gloire, mais aussi la faiblesse des « nouveaux classiques ».
Née avec Lucas et compatible avec les thèses qui encensent les marchés (Hayek), la nouvelle école se déploie dans le champ macroéconomique avec un appareillage sophistiqué. Une virtuosité économétrique, mais un formalisme stérile, prévient l’auteur. Car on aboutit à des excès. Et à une position contemplative, qui n’éclaire en rien les défis actuels. « Le seul résultat tangible est de nature doctrinale » (p. 414), avec des considérations sur les inégalités ou le chômage de masse.

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05Une science de la société
Bien que tumultueuses, ces relations entre l’économique et le politique ne sont ni nouvelles ni contre nature. Au contraire. La pensée économique est fille de la modernité. Elle est née au XVIIe siècle d’une réflexion visant à promouvoir l’individu contre l’absolutisme, et la raison contre l’obscurantisme. Pensée qui a conjointement donné naissance à l’individu autonome : à la fois agent économique et sujet politique. Les débats liés au marché illustrent parfaitement cette filiation, comme la politique keynésienne qui forme un des fils directeurs de l’ouvrage.
D’autant que l’auteur, grand serviteur de l’État, considère que l’économique est tourné vers l’action, au service du bien commun. Il réhabilite donc les mercantilistes (1600-1750), qui visaient l’accroissement de la richesse du souverain, au travers de l’afflux d’or, de l’industrie, mais surtout du commerce, en particulier sous la plume des auteurs français (Montchrestien, Bodin…) ou anglais (Mun, Child, Petty), témoins des profonds changements de leur époque.

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06La rupture du monétarisme
Pour Hayek et ses successeurs, le seul lien entre les individus se résume donc à un pacte de soumission au marché. Ce qui signe un retour en arrière de la pensée économique (il faudrait privilégier la recherche égoïste et non plus la sécurité) et l’origine d’une série de principes ou de thèses qui n’ont pas de base économique sérieuse. Comme la « sélection naturelle » des institutions, ou le monétarisme de Friedman, qui postule une fonction stable de demande de monnaie. C’est-à-dire que les ménages, par exemple, arbitrent en continu entre achat de biens et détention de monnaie, en échappant à toute illusion monétaire. Loin de Keynes, qui avait distingué deux leviers dans la demande de monnaie (transaction et spéculation), le monétarisme se révèle une « construction chimérique » qui a d’ailleurs disparu au tournant du siècle, avec … l’instabilité de la demande monétaire.

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07Conclusion
« La discipline économique est à la fois le reflet de la société et un outil de sa transformation », résume l’auteur (p. 451). Depuis sa naissance, elle nourrit et elle se nourrit de considérations qui débordent l’objectivité, au sens où on l’entend sur le plan scientifique.

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08Zone critique
Servi par une grande érudition, ce livre revisite les concepts fondateurs de l’économie dans une perspective historique et critique. C’est un des rares ouvrages d’histoire des sciences concernant une discipline « molle », qui pèse sur le sort de milliards d’individus. Discipline où, plus qu’ailleurs, la démarche scientifique est liée à des facteurs idéologiques que l’auteur explicite clairement. Jacques Mistral reste cependant silencieux sur une dynamique, désormais établie, de l’histoire des sciences : les relations de pouvoir au sein même de la communauté scientifique. C’est à dire les ressorts qui contribuent au succès ou à l’échec d’une approche conceptuelle.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La science de la richesse, Paris, Gallimard, 2019.
Du même auteur – La troisième révolution américaine, Paris, Perrin, 2008. – Guerre et paix entre les monnaies, Paris, Fayard, 2015.

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