
La Rumeur d’Orléans
Des Magasins Juifs à la Prostitution
Description
La rumeur d'Orléans est une affaire à la fois judiciaire, médiatique et politique qui se déroula dans la ville française d'Orléans. Elle a fait grand bruit à l’époque. En mai 1969, à Orléans, se répand comme une trainée de poudre une rumeur : des jeunes femmes seraient enlevées dans des magasins juifs de la ville afin d’être envoyées vers des pays lointains pour prostitution.
Le sociologue Edgar Morin se passionne pour ce qui apparaît, dès le départ, comme une rumeur. Avec une équipe de chercheurs, il a mené une enquête sociologique sur place.
Sommaire
01Introduction
Que s’est-il passé à Orléans en mai 1969 pour qu’une telle rumeur puisse naître, faire son nid, puis se répandre en quelques jours seulement, alors même que les réseaux sociaux n’existaient pas ?
Au départ, la rumeur se concentre sur un seul commerce du centre-ville, Dorphé, une boutique de vêtements moderne pour jeunes filles, tenue par un couple de jeunes commerçants juifs. Elle éclabousse ensuite cinq autres commerces, spécialisés dans la confection ou les chaussures, qui se livreraient à la traite des Blanches. Tous, à une exception près, sont tenus par des commerçants de confession juive. Le couple non juif a cependant repris quelques semaines auparavant son commerce à des personnes juives.

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02Comment la rumeur s’est-elle répandue ?
Pour le sociologue Edgar Morin, la rumeur d’Orléans est l’exemple le plus emblématique de ce qui fait l’essence même d’une rumeur. À double titre. D’une part, aucun signalement de disparition de femmes, aucune plainte, n’ont été déposés au commissariat. Nul fait réel ne permet donc de laisser imaginer qu’une histoire extravagante comme celle-ci puisse éclore, et encore moins se développer.
D’autre part, comme toute rumeur, à l’époque bien sûr où les réseaux sociaux n’existent pas, c’est le seul bouche à oreille qui la véhicule, et la fait se répandre parmi les différentes couches de la population. Elle se propage de façon officieuse dans le secret des conversations populaires, individuelles ou de petits groupes. Aucun officiel d’information, comme la presse, ni aucune organisation structurée, comme la police, ne mentionnent d’aucune manière cette pseudo-information.

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03Les outils de la rumeur : la traite des Blanches et le juif
« La traite des Blanches constitue la base de l’échafaudage mythologique d’Orléans. Elle n’a cessé d’entretenir une double fascination : elle lie celle des bas-fonds criminels à celle de l’eros en leur source unique et souterraine… » (p. 53) Que dit la rumeur d’Orléans ? Elle se fonde sur un mythe ancestral, celui de la traite des Blanches. Des jeunes filles disparaîtraient dans les salons d’essayage de boutiques de confection, elles seraient droguées, avant d’être exfiltrées pour alimenter des réseaux de prostitution de femmes blanches dans des pays exotiques. Comment disparaissent-elles ? Il existerait des souterrains secrets, partant de ces boutiques, pour les évacuer en dehors de la ville.
Cette narration n’est pas née à Orléans en 1969, puisque des scénarios identiques sont apparus dès 1959, à Paris, Toulouse, Tours, Limoges, Douai, Rouen, Le Mans… et même à Poitiers et Châtellerault au moment de l’affaire d’Orléans. Cette narration revient aussi épisodiquement dans la presse « à sensation », appelée aujourd’hui la presse « people », mais aussi dans l’univers de la fiction bon marché et facile à lire. Citons, par exemple, le roman Un couvent dans le vent de Maz et l’ouvrage du journaliste britannique Stephen Barlay, L’Esclavage sexuel. Deux livres évoquant des événements similaires, des enlèvements de jeunes femmes mêlant fantasmes érotico-sexuels et faits divers imaginaires.

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04Une rumeur bicéphale : émancipation féminine VS ville moderne
La rumeur d’Orléans est donc construite sur cet archétype revisité, mais relativement répandu, de la traite des Blanches. Elle prend sa source parmi des jeunes filles entrées dans la modernité et vise des boutiques d’habillement pour femmes « dans le vent ».
« La modernité n’est pas seulement le support du mythe, elle en est aussi un des thèmes fondamentaux » (p. 76). En effet, la scène se situe en plein dans les années « yéyé », une période où les femmes prennent la parole, s’affirment, s’affichent dans toute leur féminité avec des tenues « sexy » ; l’apparition de la mini-jupe en est une parfaite illustration. Les jeunes filles de province veulent ressembler aux Parisiennes, celles-là même qui sont l’incarnation idéale de la mode et de la modernité des mœurs.

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05Pourquoi la rumeur a-t-elle connu un tel « succès » à Orléans ?
Edgar Morin s’attache à dresser le portrait géographico-socio-démographique de cette « ville moyenne à de nombreux titres ». Parce qu’Orléans n’a pas été le berceau de cette rumeur par hasard. En 1968, la ville compte 88 000 habitants, l’agglomération 170 000. Les seize communes de l’agglomération ont connu une explosion démographique depuis 1953, avec un appel d’air de populations « immigrantes », mal considérées par les locaux de souche.
En matière d’économie, elle accueille diverses activités, industrie, commerce, services, mais aucune n’est particulièrement développée. Orléans dispose enfin d’une situation géographique bien particulière : elle est à équidistance entre l’est et l’ouest du pays, et à seulement 110 km de Paris.
Dans cette ville de la fin des années 1960 coexistent deux milieux, deux mondes, qui sont étrangers l’un à l’autre, qui se font peur, qui se suspectent. La classe traditionnelle bourgeoise provinciale est en train de se déliter, son pouvoir et son aura se réduisent. Cette tranche de la population a peur de l’évolution de la société en général, de la modernité, mais aussi de l’afflux de ces nouveaux habitants dans la périphérie. La ville est à ses yeux en voie de désintégration, de plus en plus menacée par la corruption.

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06Conclusion
Il aura fallu tout un concours de circonstances pour que la rumeur d’Orléans prenne son siège dans cette ville à ce moment-là : évolution des mœurs, modernisation, traditions, particularités, afflux nouveaux de populations et de commerçants, parutions d’articles et d’ouvrages, facilitateurs de propagation… Cette rumeur sur la disparition de jeunes filles dans des salons d’essayage de boutiques vestimentaires tenues par des juifs peut paraître saugrenue.

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07Zone critique
Cinquante ans plus tard, La Rumeur d’Orléans reste un ouvrage incontesté sur l’analyse et la compréhension d’une rumeur, de sa naissance à sa mort, en passant par sa diffusion. L’intérêt de cette enquête de terrain est qu’elle n’a pas été réalisée « à chaud », comme l’a souhaité le sociologue, afin de donner un recul nécessaire aux témoignages recueillis comme aux enquêteurs. Complété par La Rumeur d’Amiens en 1982, dans la collection « Points Essais », ce travail est resté une véritable référence parce que ce mythe ressurgit régulièrement sur le devant de la scène, sous différentes formes.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La Rumeur d’Orléans, Paris, Seuil, « Points Essais », 2017 [1969].
Du même auteur – La Méthode 1. Nature de la nature, Paris, Seuil, 1977. – La Méthode 2. La Vie de la vie, Paris, Seuil, 1980. – La Méthode 3. La Connaissance de la connaissance, Paris, Seuil, 1986. – La Méthode 4. Les Idées : leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation, Paris, Seuil, 1991. – La Méthode 5. L’Humanité de l’humanité : l’identité humaine, Paris, Seuil, 2001. – La Méthode 6. Éthique, Paris, Seuil, 2004. – Dialogue sur la nature humaine, avec Boris Cyrulnik, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2010. – Mes philosophes, Paris, Fayard, 2013. – Pour résister à la régression, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2018. – Connaissance, ignorance, mystère, Paris, Fayard, 2017. – Vidal et les siens, Paris, Seuil, 2019.

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