
La Prospérité du vice
Une introduction (inquiète) à l'économie
Description
Les grands pays d’Asie vivent aujourd’hui les bouleversements qui ont permis à la révolution industrielle de vaincre la faim et la misère. Leur croissance fait rêver. Mais la mondialisation est-elle synonyme de paix et de prospérité ?
Daniel Cohen, économiste français, y analyse comment la recherche du profit et de la prospérité matérielle peut parfois entrer en conflit avec les valeurs morales et le bien-être collectif.
L’Europe est « la seule région du monde qui est allée au bout de l’histoire dans laquelle s’est désormais engagé le reste de la planète ». Il faut donc revenir sur sa trajectoire, interroger ses économistes, et ne pas être amnésique : la richesse occidentale a fait appel à de sinistres ressorts, comme les épidémies et les rivalités, qui ont finalement abouti à l’apocalypse nucléaire de 1945.
Sommaire
01Introduction
Du point de vue économique, l’histoire européenne s’articule autour de quelques périodes charnières. Vers le XVe siècle, en raison des guerres et surtout de la peste, la population, fortement réduite, s’affranchit du « verrou agricole ». L’urbanisation progresse, le commerce reprend.
Au milieu du XVIIIe siècle, surviennent des bouleversements « dont l’importance n’est comparable qu’à celle de la révolution néolithique ». Il s’agit bien entendu de la révolution industrielle, permise par la machine à vapeur. Le changement technique gagne tous les secteurs de l’économie. Avant l’arrivée d’une autre révolution, portée par l’électricité et le moteur à explosion.
D’agricole, la société devient industrielle. De décroissants, les rendements se font constants. Les changements qui en découlent sont autant économiques que sociaux ou démographiques, et ils ne sont pas sans brutalité : à l’extérieur du Vieux Continent (traite des esclaves), comme à l’intérieur. Ce n’est pas un hasard si Marx parle de « guerre » des classes. Mais l’expansion est en marche. Durant cinq siècles, l’Europe va dominer la planète.

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02La grande divergence
La croissance asiatique a des fondements objectifs : les deux pays les plus peuplés de la planète, l’Inde et la Chine, connaissent un retard de développement qu’ils comblent à grandes enjambées. À tel point que « le grand atelier du monde » devrait être le pays le plus riche en 2050. En termes de revenu par habitant, c’est autre chose. En 2050, la Chine, qui se situe au niveau de l’Égypte, aura encore 50 ans de retard sur les États-Unis, contre 150 ans en 1990.
Pourquoi les millénaires civilisations chinoise et indienne se sont-elles fait distancer ? « En l’an mil de l’ère chrétienne, l’Inde et la Chine représentaient plus de la moitié de la richesse et de la population mondiales, rappelle l’auteur. L’Europe ne comptait que pour 10 % de l’une et de l’autre » (p. 195). Comme le montre Needham, la Chine a longtemps été en avance sur l’Occident dans tous les domaines. Bien avant l’arrivée des compagnies des Indes, les marchands asiatiques trafiquaient d’ailleurs sur les mers orientales.

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03Du déjà vu
Les moteurs de la croissance asiatique ont déjà été éprouvés en Occident. Grâce à un taux élevé, proche de 50 %, la pléthorique épargne chinoise (l’équivalent du PIB français) « libère le verrou qui a longtemps bridé la croissance des pays émergents, en Amérique latine notamment » (p. 206). Les investissements ne sont pas freinés par le manque de devises. D’autant que le taux de profit dépasse les capacités d’investissement, contrepartie de la faiblesse des salaires.

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04L’État contre Malthus ?
Daniel Cohen souligne que la réussite japonaise , « copiée partout en Asie », est liée à la capacité du pays à s’être doté de « ces biens publics fondamentaux que sont l’école, la santé publique, la justice, le territoire » (p. 233).
Ces facteurs sont absents chez le « milliard du bas » , c’est-à-dire dans les pays à la périphérie de la mondialisation. La croissance a bien « besoin de s’appuyer sur le cadre moderne des États-nations » (p. 232), comme ce fut le cas en Europe. Entre les deux modèles antérieurs, les grandes cités et les empires, l’État-nation, despotique puis démocratique, est devenu le garant de la propriété et de la sécurité. Il a fait couler beaucoup de sang, mais la rivalité entre les puissances européennes a été source de dynamisme. Outre-mer, elle a donné un avantage décisif aux Occidentaux.

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05Un monde conflictuel
Si la convergence générale vers le capitalisme semble donner raison à Francis Fukuyama, le monde n’apparaît nullement apaisé pour autant, comme en témoignent les pogroms anti-musulmans au Gujarat ou le lynchage de Chinois prospères aux Philippines. La crise de l’État, due à une économie qui patine, transforme les minorités en boucs émissaires commodes, avec des conséquences que le nazisme allemand a tristement illustrées.
Selon le sociologue Arjun Appadurai, la chute du mur de Berlin a conduit les minorités à exiger leur reconnaissance, alors même que la poussée de l’économie de marché « entraînait dans une solitude inédite les nouvelles couches » malmenées par les flux de la mondialisation. Ce cocktail explosif a éclaté dans les années 1990. Et il ne va pas disparaître de sitôt : selon les Nations-Unies, un milliard d’individus appartiennent à des groupes « victimes d’une forme ou d’une autre d’exclusion ethnique ».

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06Les anciennes civilisations vont-elles dominer le monde ?
Si les pays d’Asie rejoignent les pays occidentaux dans la production de biens matériels, le capital est devenu un bien immatériel », souligne Daniel Cohen, en visant la recherche-développement (R&D) la publicité, la mode et la finance. Domaines où les pays riches gardent fermement la main. Pour une raison simple : la « nouvelle économie » s’appuie sur les technologies de l’information et de la communication.
En rupture totale par rapport aux modèles analysés par Smith ou Keynes, elle se caractérise par des rendements désormais croissants : la première unité est onéreuse, les suivantes ont un coût négligeable. Ce qui revient cher dans la production d’un logiciel ou d’un médicament générique, c’est la conception du produit. La source de plus-value réside donc dans le temps de recherche, et non plus dans le travail productif.
Dévalorisé, celui-ci devient un coût qu’il s’agit d’externaliser. Voilà pourquoi une entreprise peut très vite acquérir une position inexpugnable (Google, Microsoft…) : la rente foncière a son équivalent dans les technologies de pointe. Que la R&D relève des pays riches pour 95 % signifie aussi que des maladies ne font pas l’objet de recherches, faute de clients solvables. C’est peut-être cet antagonisme croissant entre bien public et biens privés qu’illustre d’abord la crise des subprimes. Le rêve de Wall Street – « fabriquer des firmes sans usines et sans travailleurs » – s’est écroulé avec fracas en 2007, illustrant les dérives du capitalisme financier et sa logique de « l’argent fou ». Comme au début du XXe siècle, les 1 % d’Américains les plus riches gagnent aujourd’hui plus de 16 % du revenu national.

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07Conclusion
La période de croissance qu’a connue l’Europe, doit être pensée comme une exception, à l’échelle de l’humanité, et non comme un modèle à suivre. Il est d’ailleurs impossible, pour des raisons écologiques, d’emprunter les voies qui ont présidé à la naissance du capitalisme. Capitalisme, dont la dynamique interne a finalement conduit les Européens à un suicide collectif.

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08Zone critique
Si l’ouvrage de Daniel Cohen est riche de nombreux exemples, le prix à payer pour cette diversité est un survol poussé à l’extrême des auteurs et des éléments historiques. Même la crise de 2007 n’y échappe pas.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La Prospérité du vice. Une introduction (inquiète) à l’économie. Paris, Albin Michel, 2009.
Du même auteur – Richesse du monde, pauvreté des nations, Flammarion, Paris, 1997. – Trois leçons sur la société post-industrielle, Éditions du Seuil, Paris, 2006. – Il faut dire que les temps ont changé... Chronique (fiévreuse) d’une mutation qui inquiète, Albin Michel, 2018.

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