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Couverture de 'La production de lespace'

La production de l’espace

Henri Lefebvre

Cartographie des imaginaires

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Description

Tout phénomène social existe dans et par l’espace : c’est le constat fondamental dont cet ouvrage explore les implications. L’espace social, résultat de l’histoire des sociétés et support de leur fonctionnement présent, met en jeu à la fois des pratiques et des représentations. Instrument de pouvoir au service de la lutte des classes, il est également le cadre dans lequel se déploient les contradictions du développement capitaliste.

Dans cet ouvrage canonique, Henri Lefebvre pose les jalons d’une pensée marxiste originale qui appréhende les faits sociaux dans toute leur matérialité, c’est-à-dire à travers leur déploiement dans l’espace.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Cet ouvrage est le dernier des sept livres consacrés par son auteur à la question de l’espace, publiés coup sur coup entre 1968 et 1974. Cette série de travaux, ouverte par Le droit à la ville, La production de l’espace en propose une synthèse et une clôture. L’ouvrage repose sur une intuition fondamentale : les rapports sociaux reposent tous sur un support matériel inscrit dans l’espace. C’est la question des relations entre ces rapports et leurs supports qui constitue le fil directeur de ce livre.

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02

Pour une analyse ma­té­ria­liste de l’espace

Henri Lefebvre oppose son approche à celle des mathématiciens et d’une partie des philosophes. Le concept d’espace, chez Newton et Descartes, fait référence à un « espace euclidien (géométrique) vide, indifférent à ce qui le remplit » (p. 342), offrant un cadre passif et immuable aux phénomènes physiques.

Cet « espace mental » (p. 13) existe donc séparément de ce qui s’y déploie. Penser ainsi l’espace conduirait à le « fétichiser » (p. 12), c’est-à-dire à le concevoir comme transcendant, éternel et inaltérable. En dépit de son succès dans la culture occidentale, l’espace mental échoue à saisir ce qui le lie profondément aux faits sociaux. Il devrait dès lors être écarté sous peine de se muer en idéologie.

Contre l’espace mental, Henri Lefebvre cherche à étudier l’« espace réel » (p. 21). Il s’appuie sur l’objection de Leibnitz à Newton. Le philosophe allemand rejette l’idée, défendue par le mathématicien anglais, d’un espace autonome des phénomènes qui le définissent. Pour Leibnitz, l’espace doit être pensé comme produit par ce qui s’y déploie. Autrement dit : ce ne sont pas les phénomènes qui existent dans l’espace, mais le cadre spatial qui est produit par les phénomènes.

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03

Les trois dimensions de l’espace social

L’espace social englobe donc l’espace physique des topographes et l’espace mental des philosophes. Il permet de proposer une « théorie unitaire » (p. 18) de l’espace. Afin de rendre son concept opératoire, Henri Lefebvre en distingue trois dimensions constitutives : la « pratique spatiale », les « représentations de l’espace » et les « espaces des représentations » (p. 48).

La première, relativement transparente, désigne l’espace en tant qu’il est perçu et parcouru. Les représentations de l’espace renvoient quant à elles à l’espace en tant qu’il est conçu et pensé. Il s’agit autant des cartes topographiques et des plans de ville que des modèles normatifs qui guident les aménageurs dans l’élaboration de leurs programmes urbains. Enfin, l’espace des représentations correspond à l’espace vécu, celui des émotions, des sensations, voire de l’imagination : le caractère oppressant des transports en commun aux heures de pointe, le symbolisme dont sont chargés les monuments aux morts. Ces trois dimensions sont en interaction permanentes.

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04

L’espace et le temps

Ce prisme théorique permet à Henri Lefebvre de proposer une histoire globale de l’espace social. Il repart pour cela de la nature, qui constitue « la matière première de la production de l’espace » dès lors qu’elle est « transformée » et « localisée » (p. 146). Le premier stade de cette histoire est franchi lorsqu’un fragment de l’espace agro-pastoral est aménagé en centre religieux et politique, produisant ce qu’Henri Lefebvre nomme l’« espace absolu » (p. 270).

L’organisation de cet espace est marquée par un symbolisme fort, exaltant l’harmonie et l’unité du monde. Dans la cité grecque, qui en constitue le paroxysme, les rapports géométriques qui régissent les monuments reproduisent les lois de la nature, et fondent également l’organisation politique de la Cité.

Avec l’époque romaine, l’espace historique succède à l’espace absolu. Rome instaure simultanément un pouvoir bureaucratique centralisé et la propriété privée du sol, ferments du capitalisme contemporain. La romanité sépare également l’espace conçu et l’espace vécu, qui étaient encore indissociés chez les Grecs. L’unité « forme-structure-fonction » (p. 291) du temple laisse place à leur dissociation dans la villa romaine, puis dans les villes et villages médiévaux. L’agora, lieu central de la ville romaine, laisse progressivement place à l’église puis à la place du marché. L’espace romain constitue ainsi le terreau de l’espace du christianisme puis, à partir du XIIe siècle, de l’espace de l’accumulation.

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05

L’espace abstrait du capitalisme

L’espace abstrait n’est pas un espace réel à proprement parler : l’expression désigne un espace idéal et normatif, à la fois moteur et instrument de l’accumulation capitaliste. Cette notion, peu aisée à saisir et à manier, occupe une place centrale dans le raisonnement d’Henri Lefebvre. Profondément ambigu, il est fondé sur une représentation de l’espace comme étendue homogène (à la façon de Descartes et Newton) et libre de tout conflit. Cependant, il se traduit en pratique par une multiplication des séparations et une reproduction des rapports sociaux de domination.

L’espace abstrait cristallise ainsi la principale contradiction de l’espace capitaliste, qui met en tension sa globalité et son compartimentage. Cet espace, « homogène et brisé » (p. 369), repose d’une part sur une représentation de l’espace comme un « réceptacle passif » (p. 108) sans limites a priori, mais organise d’autre part la « parcellarisation » (p. 421) des espaces de la vie quotidienne. L’urbanisme des années 1970 dissocie les espaces de la production (les usines, les bureaux), ceux de la reproduction (les quartiers résidentiels) et ceux de la consommation (les espaces de loisir). Ce faisant, l’espace abstrait réalise un « classement au service d’une classe » (p. 432) dont il reproduit l’hégémonie.

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06

Vers une pensée marxiste de l’espace

Chez Lefebvre, La production de l’espace est explicitement pensé en analogie avec L’introduction générale à la critique de l’économie politique de Marx. L’espace occupe chez Lefebvre la même place que la marchandise chez Marx. Il s’agit dans les deux cas d’une « abstraction concrète » (p. 120) qui met en jeu la nature profonde de l’économie capitaliste. L’espace social repose, de même que la marchandise, sur les rapports sociaux de production, dont il constitue le substrat matériel.

L’approfondissement du projet marxiste mène Henri Lefebvre à appréhender l’espace de façon dialectique. Là où Marx présente parfois les contradictions du capitalisme de façon binaire, Henri Lefebvre privilégie une approche ternaire rendant compte de la dimension spatiale du capitalisme. L’opposition à laquelle est souvent réduite la pensée de Marx entre d’un côté le prolétariat, recevant un salaire pour son travail et la bourgeoisie générant des profits à partir de son capital, est prolongée chez Lefebvre par un troisième terme : les propriétaires fonciers tirant des rentes de leur sol.

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07

Conclusion

Pour Henri Lefebvre, le succès d’un projet politique se mesure à sa capacité à produire son propre espace. Les idées « qui ne parviennent pas à s’inscrire dans l’espace […] se dessèchent en signes, se résolvent en récits abstraits, se changent en fantasmes. » (p. 478). L’échec de la révolution bolchévique tiendrait ainsi à son incapacité à remettre en cause la centralité bureaucratique de l’État, qui a fourni son support au totalitarisme stalinien. La révolution socialiste qu’Henri Lefebvre appelle de ses vœux « suppose la possession et la gestion collective de l’espace, par intervention perpétuelle des “intéressés” » (p. 484).

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08

Zone critique

Synthèse de la pensée de son auteur sur l’espace, cet ouvrage est rapidement devenu un classique international. Il a valu à Henri Lefebvre de devenir une des grandes figures du « tournant spatial » des sciences sociales diagnostiqué à la fin des années 1980 par le géographe Edward Soja.

Convoquant dans une même analyse l’ensemble des sciences humaines et sociales (de la linguistique à la géographie en passant par l’histoire et la philosophie), La production de l’espace mêle la dialectique d’Hegel au situationniste révolutionnaire de Guy Debord dans une perspective matérialiste héritière de Marx. Très théorique, souvent abstrait, essentiellement programmatique, La production de l’espace possède les faiblesses de ses qualités. Son ambition généraliste en a fait une source d’inspiration pour de nombreux auteurs, au premier rang desquels David Harvey.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Henri Lefebvre, La production de l’espace, Paris, Anthropos, « Ethnosociologie », 4e édition, 2000.

Du même auteur – Le droit à la ville, Paris, Economica, « Anthropologie », 3e édition, 2009. – Critique de la vie quotidienne – Tome 1, Paris, L’Arche, « Le sens de la marche », 1997.

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