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Couverture de 'La politique des grands nombres'

La politique des grands nombres

Alain Desrosières

Analyse des chiffres dans la politique

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Description

Comment quantifier le monde ? Telle est la question qui pourrait résumer le fil directeur de cet ouvrage. L’auteur y retrace méticuleusement l’histoire de la construction des outils statistiques, des buts politiques qu’ils ont pu servir, des techniques mathématiques et des nomenclatures utilisées.

S’il est important de comprendre que les statistiques reposent sur des conventions historiquement contingentes, il faudrait également reconnaître que les catégories qu’elles ont progressivement dessinées (les chômeurs, le taux de fécondité, etc.) sont aujourd’hui fortement ancrées dans le débat public et qu’elles sont à ce titre devenues des réalités.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

La politique des grands nombres constitue un ouvrage touffu et très documenté retraçant l’histoire de la discipline statistique de ses prémices au XVIIe siècle jusqu’aux années 1990. L’auteur part d’un problème simple, quoiqu’insoluble : comment peut-on faire entrer le monde dans des catégories quantifiables afin de mesurer les relations qui les unissent ? La réponse à cette énigme a suscité – et suscite encore – de nombreux débats.

Pour les tenants d’une perspective réaliste, l’objectif des statistiques est de proposer la moins mauvaise mesure d’un phénomène supposé réel, c’est-à-dire existant en dehors des conventions qui en permettent l’appréhension. La tradition nominaliste considère au contraire cette opération comme une pure construction, possiblement orientée, visant à donner une représentation organisée du monde et qui produit elle-même les objets qu’elle mesure.

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02

Quatre grandes traditions nationales

Desrosières identifie quatre principaux modèles statistiques nationaux. Le premier historiquement, qui a donné son nom à la statistique, est celui de la Prusse puis de l’Allemagne. Forgée au XVIIe siècle, elle a alors une fonction essentiellement descriptive et pédagogique. Son rôle est d’offrir au prince, et aux organisateurs en général, une connaissance claire du territoire dont ils ont la charge. Si les tableaux de chiffres qu’évoque aujourd’hui le mot de statistique en sont généralement absents, ces premiers travaux reposent néanmoins sur une structuration nette de l’argumentation en grandes catégories (le territoire, la démographie, le droit, etc.) qui annonce les futures nomenclatures.

L’« arithmétique politique anglaise » (p.34), qui naît également dans la seconde moitié du XVIIe siècle, se révèle plus universitaire qu’étatique, et moins orientée vers un souci de connaissance du territoire que vers la résolution des problèmes sociaux concrets. Elle se caractérise par la prééminence de la figure de l’expert (par opposition au fonctionnaire d’État allemand). Les travaux anglais sont souvent motivés par des projets politiques : les progrès importants du tournant du XXe siècle avaient comme première ambition de favoriser des politiques eugénistes.

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03

Deux façons de mesurer la société

Au fil de l’histoire et des traditions nationales, deux grandes façons de faire des statistiques ont émergé. Elles se sont traduites par des modes de calcul distincts porteurs de conceptions différentes de la société. La première est incarnée au mieux par l’astronome belge Adolphe Quetelet (1796-1874).

Sa réflexion part d’un paradoxe : bien qu’il s’agisse de toute évidence de phénomènes individuels contingents, les taux de naissances, de décès, de mariages ou d’homicides sont remarquablement stables au cours du temps. Il remarque également, en s’appuyant sur les travaux des mathématiciens De Moivre et Gauss, que les distributions de certains traits humains tels que la taille sont centrées autour d’une valeur moyenne et peuvent se représenter par une courbe en cloche.

Ces observations le mènent à dresser le profil d’un « homme moyen », dont les caractéristiques correspondraient à celles observées en moyenne dans une société donnée, et dont les individus réels ne seraient que les déclinaisons imparfaites. Les traits de ce modèle parfait sont attribués par Quetelet à la volonté divine. Cette façon holiste d’analyser les phénomènes sociaux à partir de leur moyenne a été reprise, en la laïcisant, par les pères fondateurs de la sociologie, et en particulier Émile Durkheim.

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04

Comment domestiquer l’incertitude ?

Les statistiques ont partie liée aux probabilités, et donc à l’incertitude, et ce, de deux façons. Tout d’abord par rapport à la représentativité des données statistiques.

À l’exception notable des recensements, la plupart des enquêtes portent sur des échantillons de population. L’histoire des statistiques est ainsi celle d’une construction progressive de techniques permettant de connaître un tout par l’étude de ses parties. Cette élaboration ne s’est pas faite sans résistances. Le recours aux statistiques s’est heurté en France à l’opposition de sociologues adeptes des monographies et organisés autour de Frédéric Le Play (1806-1882).

Celui-ci considère alors que les statistiques permettent des analyses moins fines des différents milieux sociaux que des études qualitatives approfondies de cas exemplaires. Par la suite, la mise en place de nouvelles techniques permettant d’améliorer la représentativité des échantillons sélectionnés a permis la naissance des sondages d’opinion. Inventés aux États-Unis, ils se donnent pour missions de prédire des résultats électoraux à partir de la consultation d’un échantillon très réduit de la population. Le succès de ces premiers sondages a contribué à légitimer et diffuser l’usage de statistiques dans les débats publics.

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05

Connaître pour agir

Les statistiques sont organiquement liées à l’État et au pouvoir en général. Le mot lui-même de statistique, né en Allemagne au XVIIIe siècle, signifie alors « science de l’État ». Les statistiques ont contribué à l’unification des États allemands au cours du XIXe siècle en donnant à la nation naissante une certaine consistance et une certaine identité.

Le bureau prussien de statistique a également contribué à l’élaboration des lois sociales de Bismarck dans les années 1880. En France également, les statistiques ont servi de support aux décideurs dans le calibrage des politiques économiques. Dans le cas américain, les statistiques ont joué un rôle particulièrement important dans la construction de l’État. Le principe de recensement démographique régulier, inscrit dans la Constitution, conditionne la juste fixation du nombre de représentants associés à chaque État. Il est d’autant plus nécessaire que les États-Unis sont un pays à croissance démographique très rapide. De fait, les techniques par lesquelles sont menés les recensements sont régulièrement discutées au Congrès. Par la suite, les sondages sont devenus un enjeu de légitimité pour les représentants politiques.

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06

La genèse de la science économique contem­po­raine

La science économique moderne se situe au croisement entre les statistiques, les probabilités et l’économie mathématique, ce qui vaut à Desrosières d’y consacrer la dernière partie de son ouvrage. Il montre cependant que cette synthèse s’est longtemps heurtée à l’hostilité des économistes eux-mêmes : « non seulement ces trois outillages sont différents, mais ils ont même été longtemps pensés comme incompatibles » (p. 342).

Ainsi, les économistes mathématiciens, partisans d’une méthode hypothético-déductive, rejettent les statistiques « qu’ils soupçonnent de rassembler pêle-mêle des faits résultant d’interactions […] non contrôlables » (p. 346). Ils critiquent notamment l’usage fait de celles-ci par les économistes institutionnalistes américains, paradoxalement beaucoup plus littéraires.

En outre, les doutes qui pèsent jusqu’au début du XXe siècle sur la solidité des techniques d’échantillonnage freinent les rapprochements entre statistiques et probabilités : les premières ne sont pas considérées comme assez rigoureuses pour en tirer des règles de probabilités solides sur les comportements humains. L’approche subjective, réfutant la capacité des statistiques à servir de fondement à des modèles économiques, reste dominante jusqu’à la moitié du XXe siècle.

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07

Conclusion

L’ouvrage de Desrosières ne défend pas de thèse forte sur ce que devraient ou ne devraient pas être les statistiques. Il en propose plutôt une histoire la plus complète et nuancée possible, refusant de trancher les débats canoniques entre approches épistémique et fréquentiste, relativiste ou universaliste, ou encore réaliste et nominaliste. Cet ouvrage vise au contraire à éclairer la façon dont ces différentes conceptions des statistiques se sont historiquement articulées, confrontées, ou au contraire rapprochées pour aboutir à la situation actuelle.

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08

Zone critique

Cet ouvrage a, dès sa première publication en 1993, été reconnu comme une référence incontournable dans l’étude des statistiques. Desrosières se distingue par son parti pris méthodologique, refusant de faire une simple histoire linéaire du progrès des techniques statistiques. Sa démarche s’inscrit davantage dans la ligne des travaux d’anthropologie des sciences de Michel Callon et de Bruno Latour, écartant la question de la vérité scientifique au profit d’une étude minutieuse de la science « en train de se faire » (p.12).

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 2010.

Du même auteur – Avec Laurent Thévenot, Les catégories socioprofessionnelles, Paris, La Découverte, « Repères », 2002. – Pouvoir et gouverner, Paris, La Découverte, « Sciences humaines », 2014.

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