
La Nuit
Vivre sans témoin
Description
Que représente la nuit, ce laps de temps durant lequel l’obscurité l’emporte sur la lumière, pour ceux qui la traversent sans dormir : les marcheurs nocturnes, les insomniaques, les fêtards, les oubliés du jour ? En vérité, il n’y a pas de nuit absolue, mais des expériences diverses de la nuit.
Pour les appréhender, Michaël Fœssel emprunte plusieurs voies qui se croisent et se recroisent au long de cet essai : celle tout d’abord de la perception et des sens altérés par l’absence du soleil ; celle ensuite de la politique et des rapports particuliers que le pouvoir entretient avec la nuit ; celle enfin des relations entre jour et nuit, conflictuelles et fécondes.
Sommaire
01Introduction
C’est au sortir des nuits blanches, lorsque pointent les premiers rayons du soleil, que les questions prennent forment et s’entrechoquent dans l’esprit du philosophe noctambule : comment vais-je traverser cette frontière de la nuit vers le jour ? Pourquoi le monde semble-t-il si différent la nuit ? Qui suis-je la nuit ? Qui suis-je le jour ? Quelle est cette loi de la nuit qui modifie nos comportements ? Pourquoi certains d’entre nous attendent-ils la fin du jour pour se montrer alors que d’autres, au contraire, redoutent la nuit ? Pourquoi le ciel étoilé a-t-il disparu des villes, éclipsé artificiellement par la pollution lumineuse des territoires que nous habitons ?

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02Habiter la nuit
Vivre la nuit, l’habiter, c’est tout d’abord y « consentir », nous dit le philosophe inspiré par les mots de Jules Supervielle qui, dans son poème À la nuit, écrivait : « Par toi, nous devenons des étoiles consentantes ». Consentir à la nuit, c’est accepter de ne plus y voir clair tout en étant là, renoncer à l’avant et à l’après, cesser de se préoccuper du lendemain. Pour les habitants de la nuit, ceux d’entre nous qui choisissent de rester dehors plutôt que de rentrer sagement dormir, la nuit représente avant tout la possibilité de mettre temporairement en sourdine les impératifs et les règles diurnes.
À l’instar d’un Restif de La Bretonne ou d’un Louis-Sébastien Mercier – lequel écrivait dans son Tableau de Paris de la fin du XVIIIe qu’« à quatre heures du matin, il n’y a que le brigand et le poète qui veillent » – Michaël Fœssel est parti à la rencontre du peuple de la nuit, il a accepté ses règles tacites, s’est immiscé dans la pénombre, les yeux ouverts, pour regarder ce qui se joue hors des foyers tranquilles, des lits rassurants, loin des sommeils réparateurs. Il a lu des penseurs qui ont aimé la nuit (Kant, Rousseau…). Il a croisé des brigands et des poètes, des prostituées, des âmes égarées, des noctambules, toute sorte d’individus dont le point commun est d’échapper, dans leur vie nocturne, au regard de l’autre, aux critiques et aux jugements, aux exigences de performance du quotidien, à la fatidique question du matin : « As-tu passé une bonne nuit ? ».

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03Perception et émotions nocturnes
Pour comprendre ces phénomènes nocturnes de modification de la pensée et de relâchement des principes diurnes, cette « déontologie du regard nocturne » (p. 25), il faut revenir à l’essentiel : la perception. Car ce que produit avant tout la nuit, c’est une altération de nos sens. La nuit affecte bien sûr notre vision, mais aussi notre ouïe : sans image claire, il nous faut appréhender les bruits autrement, évaluer leur intensité, leur distance. L’espace de perception s’en trouve modifié, de même que nos émotions : un bruit anodin nous plonge dans la peur, un craquement de meuble nous fait craindre une présence. « La clarté est bonne pour convaincre mais elle ne vaut rien pour émouvoir », écrit Diderot à ce propos (p. 42).

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04Nuit enchantée, nuit désenchantée
La nuit est un phénomène cosmique, naturel, mais elle est surtout, sous l’œil du philosophe, un réservoir de représentations et de symboles, une source féconde pour l’imaginaire humain qui l’a investi de manières différentes selon les époques.
Initiations dionysiaques, carnaval, charivari, sorcellerie… la nuit est longtemps restée le royaume mystérieux des forces occultes et des puissances maléfiques, de l’illicite et de la subversion. La nuit attise le désir, mais elle effraie aussi.
À partir de la Renaissance, avec le développement des sciences et en particulier de l’astronomie, le regard sur la nuit change de focale, « la nuit est délestée de sa sacralité » (p. 28), désenchantée, rationnalisée. Avec la révolution copernicienne donc, le soleil n’est plus le centre du monde, la lune et les étoiles lui sont égales, la nuit entre dans le domaine du profane. Sa beauté peut aussi être appréhendée pour elle-même, elle n’est pas forcément porteuse de messages ni de cauchemars.

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05Politique de la nuit
Michaël Fœssel souligne à plusieurs reprises le caractère ambigu de cette nuit tissée d’événements qui échappent à la lumière et à la transparence : on aura beau scruter l’obscurité, les mondes interlopes disparaissent sous les regards trop insistants. C’est pourquoi la justice, censée être rendue en pleine lumière, dans la transparence, a longtemps été tenue à l’écart de la nuit : dans la Rome antique par exemple, les jugements étaient suspendus au crépuscule. Plus proche de nous, en 1642, le parlement de Paris interdisait les exécutions capitales après le crépuscule : la peine de mort devait servir d’exemple et n’avait de sens que si elle était visible par tous. À l’inverse, on enterrait alors les prostituées ou encore les comédiens la nuit (ce fut le cas de Molière).
Ce faisant, explique Michaël Fœssel, la nuit avait déjà un caractère politique : d’un côté « le pouvoir utilisait le jour pour marquer les esprits », de l’autre, il se servait de la nuit « pour organiser l’oubli de ceux dont le souvenir pourrait hanter sa souveraineté » (p. 67) ou pour faire taire les voix contestatrices.

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06Jour vs nuit
À cette guerre menée contre la nuit, qui vise à en éclairer tous les recoins, le philosophe oppose la nécessité de préserver l’alternance de la lumière et de l’obscurité, de ne pas oublier notre chronobiologie, de respecter la Terre qui a besoin de la nuit comme du jour, mais aussi de réfléchir à la manière dont s’articulent et dialoguent le jour et la nuit. Il recourt pour cela à l’observation de métaphores et symboles associés aux mots « nuit » et « jour ».
La nuit représente le doute, le mystère, les hésitations qui président au commencement de la pensée, pour Descartes elle est source d’erreurs et d’errements, mais c’est précisément ce tâtonnement, cette traversée de la nuit qui fera advenir la pensée et aidera à considérer le jour sous un autre angle, à mieux le voir même, par contraste et comparaison.
Sartre fournit un autre exemple de la richesse du conflit fécond entre les représentations du jour et de la nuit : dans son texte Orphée noir (préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de L. S. Senghor de 1948), il s’interroge sur le déclin du progressisme occidental, foncièrement diurne. Il y oppose les métaphores nocturnes des poèmes de la négritude qui renversent la hiérarchie solaire : la liberté est « couleur de la nuit ». Le révolutionnaire attend ainsi le « grand soir », celui qui verra la fin des injustices et la naissance d’une nouvelle aube qui abolira les inégalités raciales, d’un nouveau commencement.

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07Conclusion : la fin de la nuit ?
Après une escapade nocturne au Berghain, célèbre club berlinois, le philosophe parvient finalement à l’idée que si la nuit modifie notre perception du temps et de l’espace ainsi que notre rapport aux autres, « elle est moins faite de mensonges délibérés qu’elle ne se caractérise par le suspens des critères habituels du vrai et du faux […] » (p. 141), le flottement des identités.
Par ailleurs, qu’elle soit blanche ou pleine d’un sommeil réparateur, la nuit est nécessaire à l’homme. Cependant dès lors qu’elle devient sociale, rationnelle, la nuit existe-t-elle encore demande Michaël Fœssel ? La part de mystère, le mélange de lucidité et d’opacité qui lui sont propres restent-ils encore possibles ? Comment juguler les tentations excessives d’un néolibéralisme visant à abolir la nuit dans les villes par un éclairage artificiel permanent, comme à La Vegas, temple de la prédation marchande ?

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08Zone critique
L’originalité de cet opus de Michaël Fœssel réside dans son approche particulière de l’espace-temps nocturne : si la philosophie est son fil directeur, il étaye également son propos de références à l’art, la littérature, la politique, la sociologie, la psychanalyse. Mais, ce que dit surtout Fœssel, c’est que pour saisir la nuit, il faut s’y plonger soi-même, devenir un « hibou », se frayer des chemins dans les sentiers obscurs pour observer ce qui s’y passe et devenir soi-même un habitant de la nuit. Et c’est aussi à cette expérience ethnologique que l’on assiste ici.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La Nuit. Vivre sans témoin, Paris, Éditions Autrement, coll. « Les grands mots », 2017.
Du même auteur – Le Temps de la consolation, Éditions du Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2015. – État de vigilance. Critique de la banalité sécuritaire, Paris, Le Seuil, 2016 [2010]. – Récidive, 1938, PUF, 2019.

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