
La naissance du Purgatoire
Une création médiévale sous l'égide de l'Église
Description
"La naissance du Purgatoire" de Jacques Le Goff est un ouvrage historique majeur qui explore l'évolution de la conception du Purgatoire dans la chrétienté occidentale. Jacques Le Goff, historien médiéviste de renom, examine comment l'idée du Purgatoire, en tant que lieu de purification post-mortem pour les âmes qui ne sont ni entièrement damnées ni dignes d'entrer directement au Paradis, s'est développée au Moyen Âge.
Le Goff analyse les sources théologiques, littéraires, et iconographiques pour retracer l'émergence et la consolidation de la doctrine du Purgatoire entre le XIe et le XIIIe siècle. Il montre comment cette conception répondait à des besoins sociaux et religieux spécifiques de l'époque, notamment en offrant un espace de négociation pour le salut des âmes et en renforçant l'autorité de l'Église sur les fidèles.
Sommaire
01Introduction
La publication, en 1975, de Life after life (La vie après la vie), ouvrage dû au psychiatre Raymond A. Moody, a fait date. Non que la question traitée soit neuve, mais formulée par un scientifique, elle a pu paraître osée. L’auteur y analyse, sur la base de témoignages, les « expériences de mort imminente » (EMI), en anglais « Near-Death experiences » (NDE). Celles-ci font l’objet de descriptions alimentées par les souvenirs de personnes parfois déclarées cliniquement mortes et qui auraient expérimenté un « au-delà ».
Or, de nombreux textes sur ce sujet, relevant en particulier du genre des « visions », émaillent la littérature depuis l’Antiquité. En outre, l’hypothèse d’une vie après la mort physique concerne tout un chacun, mais en fonction de l’approche philosophique ou religieuse retenue, les opinions divergent. Il y a pourtant des points communs aux témoignages et cela motive même, actuellement, des programmes de recherche médicale.

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02Premiers jalons : l’après-vie dans l’Antiquité
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la plus grande confusion a toujours régné dans la description de ce qui attend l’âme du défunt après la mort physique. La diversité marque tout d’abord les théories développées durant l’Antiquité. En tout cas, les idées de peine et de purgation sont bien présentes dans les religions anciennes.
En Asie, l’hindouisme privilégie l’hypothèse de la métempsychose ou réincarnation, dont la nature dépend de la qualité de la vie terrestre sans qu’intervienne la notion de jugement. Les zoroastriens ou mazdéens (Iran) imaginent de leur côté un feu dévorant, mais aussi un pont qui relierait la Terre au Ciel et qu’il faut franchir.
L’Égypte antique accorde, on le sait, une place essentielle à l’après-vie, mais c’est surtout pour imaginer une existence céleste bienheureuse d’abord réservée à Pharaon, puis étendue à d’autres ensuite, l’espace dévolu aux châtiments atroces, cartographié sur des sarcophages, devant accueillir les méchants. Il faut attendre le récit du Voyage de Si-Osire (Ier s. av. J.-C.) pour trouver l’idée d’un périple post mortem. Si les Grecs, à travers l’orphisme, adhèrent parfois à l’idée que l’âme expérimente d’autres formes de vie après la mort physique, comme dans la pensée de Platon (428-348), ils conçoivent aussi une proportionnalité des peines réservées aux morts dans l’Hadès. Les Champs Élysées de la tradition romaine n’apportent quant à eux pas grand-chose à la réflexion.

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03« Le purgatoire, c’est l’espoir » : l’apport chrétien
Dans le christianisme, trois conditions sont nécessaires au salut : le baptême, l’exercice de la foi et la pratique des bonnes œuvres. La question du statut de ceux dont la vie ne justifie ni le Paradis ni l’Enfer s’est donc rapidement posée. Dès la fin du IIe siècle, les Actes de Paul et de Thècle suggèrent de prier pour les morts. Puis Clément d’Alexandrie († v. 215), Origène († v. 254), saint Augustin († 430) et le pape Grégoire le Grand († 604) distinguent plusieurs catégories d’individus.
Augustin contribue à en fixer le nombre à quatre : les justes, les mauvais, ceux qui ne sont pas complètement bons et ceux qui ne sont pas tout à fait mauvais. Pour les deux premiers groupes, les destinations sont claires : c’est le Paradis et l’Enfer, respectivement. Mais pour tous les autres, vraisemblablement la majorité, l’incertitude domine.
Tout dépend, en effet, de l’idée que l’on se fait du péché. Longtemps les péchés légers (levia peccata) furent distingués des péchés mortels (mortalia peccata). Les premiers, que l’évêque Atton de Verceil († 961) qualifie de véniels (venialia), un terme qui s’impose ensuite, peuvent seuls être expiés après la mort. Mais ici, une difficulté apparaît.

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04Le Purgatoire : un enfer ?
Certes, le Christ a libéré les justes de l’Antiquité des Limbes, désormais fermés, et l’on réserva d’autres Limbes aux enfants morts sans baptême, que l’on ne put finalement se résoudre à condamner à l’Enfer éternel. Dans les deux cas, les Limbes désignent un séjour où l’âme est privée de la vision de Dieu, mais où elle ne souffre pas la peine des sens.
Quel est le véritable but du Purgatoire ? Il sert à purger, donc châtier les pécheurs. Certains théologiens, comme Guillaume d’Auvergne († 1249), considèrent que le Purgatoire continue la pénitence terrestre. Or, celle-ci permet d’acquérir des mérites, une fonction que saint Thomas d’Aquin († 1274) limite à la vie ici-bas. Il est donc entendu que le Purgatoire est un « lieu » de peines pour les âmes qui n’ont pas été purgées des péchés véniels par la pénitence, n’ont pas « satisfait » à la peine, pour citer le terme exact. Quoi de mieux adapté à la purgation que le feu ? Il est vrai que saint Paul évoque ceux qui doivent être purgés « comme à travers le feu », consumant le bois, le foin et la paille qu’ils y apportent. L’unanimité se fait donc autour de l’idée que le feu du Purgatoire, le plus faible soit-il, est supérieur à la plus lourde des peines terrestres.

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05Vers une géographie de l’au-delà : localiser le Purgatoire
Certes le corps physique meurt et les peines de l’au-delà concernent l’âme seule, du moins dans une perspective chrétienne. Néanmoins la souffrance s’impose bien à un sujet pris dans un temps et dans un espace qui lui est propre, dans l’invisible.
Des théories se développent donc sur la localisation d’un Purgatoire proche des vivants, qui pourrait expliquer les visites de revenants. De tels récits forment une part substantielle de la littérature de visions, comme celle du moine Drythelm, rapportée au VIIIe siècle par Bède dans l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais (V, 12). Le Purgatoire est ici une vallée située en périphérie du puits de l’Enfer. Cette proximité du Purgatoire et de l’Enfer est d’ailleurs récurrente et elle s’impose encore sous la plume du théologien Albert le Grand († 1280).
D’autres, comme Grégoire le Grand, estiment que le Purgatoire se fait sur Terre, là où l’on a péché, ou bien qu’il forme l’Enfer supérieur, situé sous la Terre, comme le suggère l’auteur de l’Apocalypse de Paul, un apocryphe chrétien du IIIe siècle. Le Purgatoire de saint Patrick, rédigé par le moine cistercien H. (Henri ?) de Saltrey (Huntingdonshire), en repère l’accès dans une île d’Irlande (Donegal). D’après ce roman, le chevalier Owein s’y soumet avec succès aux épreuves du Purgatoire en invoquant le nom de Jésus. Là se développe même un pèlerinage du XIIe au XVe siècle, mais dès le XIVe siècle s’exprime une certaine suspicion à cet égard. D’autres auteurs évoquent un volcan, l’Etna par exemple. Un « processus de spatialisation » de ce « lieu purgatoire » est en tout cas à l’œuvre dès le haut Moyen Âge.

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06Conclusion
La complexité de la nature humaine et le conditionnement terrestre ont nécessité l’approfondissement de la réflexion sur l’au-delà. Au moyen du Purgatoire, qui rompt la logique binaire (Enfer/Paradis), l’Église catholique étend aux morts les modalités d’une miséricorde libérée des limites de l’ici-bas. Cependant, elle ne parvient pas à créer l’unanimité autour du sujet, compte tenu de la rareté des fondements bibliques de cette doctrine. Dès le XVIe siècle les Protestants, par exemple, lui en font le reproche.

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07Zone critique
La naissance du Purgatoire est un ouvrage qui a fait date ; c’est un classique résultant de l’intérêt pour l’histoire des mentalités, qui s’était déjà manifesté à propos de l’au-delà. Jacques Le Goff s’inscrit donc dans une tradition historiographique, à laquelle il apporte cependant une contribution majeure. Le Goff signale ainsi l’ouvrage de Joseph Ntedika sur le Purgatoire chez saint Augustin.
Dès 1980, Jacques Chiffoleau avait aussi publié un livre sur la « comptabilité de l’au-delà ». Il faut ajouter que de nombreuses sources ont, depuis lors, fait l’objet d’éditions critiques et d’études approfondies qui ont notamment permis une meilleure connaissance de l’histoire doctrinale. En témoigne la littérature de visions, un objet de recherches qu’illustrent les publications de Claude Carozzi. Après Jacques le Goff, Peter Brown a également analysé la formation du concept du Purgatoire durant le premier millénaire chrétien.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La naissance du Purgatoire, Paris, Éditions Gallimard, 2016 [1981].
Du même auteur – Marchands et banquiers au Moyen Âge, Paris, PUF, 1956. – La civilisation de l’Occident médiéval, Paris, Arthaud, 1964. – Pour un autre Moyen Âge. Temps, travail et culture en Occident : 18 essais, Paris, Gallimard, 1977. – « La peste dans le haut Moyen Âge » (avec Jean-Noël Biraben), Annales, 1969, 24-6, pp. 1484-1510. – « Rire au Moyen Âge », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 3, 1989, pp. 1-14.

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