
La Mémoire spoliée
Les archives des Français, butin de guerre nazi, puis soviétique (de 1940 à nos jours)
Description
La mémoire spoliée, publiée une première fois 2007, est un ouvrage majeur de l’historienne Sophie Cœuré. Écrit par une spécialiste des archives et des relations franco-russes, il nous entraîne à travers 80 ans de périple documentaire de Paris à Moscou en passant par Berlin.
Son sujet (le vol des archives par les Allemands, puis par les Russes pendant la Seconde Guerre mondiale) et son traitement (une scrupuleuse enquête) en font un livre remarquable.
Sommaire
01Introduction
On dit souvent, à tort, qu’il y a deux types d’historien : ceux qui dépouillent les fonds d’archives et ceux qui consultent les ouvrages des premiers. Ce livre, le cinquième de Sophie Cœuré, prouve qu’il en existe aussi un autre, celui des historiens ayant fait des archives leur sujet de recherche.
L’intérêt que porte l’auteure pour les documents, matière première de sa discipline, n’est pas nouveau. En effet, quand sort La mémoire spoliée, elle a déjà co-écrit avec Vincent Duclert en 2001 un manuel sur les archives, le premier du genre en France. La critique des sources fait partie intégrante du métier d’historien, insistait déjà Marc Bloch en 1941.

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02Une enquête minutieuse
Ce livre, passionnant, se lit comme une enquête avec ses délits, ses victimes, ses coupables, ses témoins, ses hypothèses et ses énigmes non résolues. Son sujet ? Le devenir de plusieurs millions de documents français après un parcours invraisemblable de milliers de kilomètres à partir de 1938 jusqu’à nos jours. Il s’agit des archives publiques, privées, d’associations, de syndicats, ou encore de culte et – dans une moindre mesure – d’ouvrages issus de bibliothèques d’institutions comme de particuliers.
Certes, des mesures préventives ont été prises, dès 1938, pour protéger les papiers les plus précieux, comme le célèbre trésor des Chartes, des documents allant du XIIe-XVIIIe s. comprenant notamment le testament de Louis XIV, le journal de Louis XVI, le serment du Jeu de Paume ou l’ensemble des textes constitutionnels de la France depuis 1791. Certes, des milliers de cartons d’archives diplomatiques ont été brûlées entre 1935 et 1940 par les équipes du quai d’Orsay pour éviter les saisies allemandes. Certes, des évacuations ont été réalisées dans l’urgence.

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03Des pillages à répétitions
Le recours au temps long permet de mettre en perspective ce phénomène de pillages, commencé bien avant l’Occupation allemande et poursuivi après, malgré une législation internationale remontant au bas Moyen Âge. Dès le XIVe siècle, des traités comportent des clauses liées aux archives afin que soient transférés ou restitués « les titres de souveraineté et les documents administratifs des territoires qui changeaient de main » (p. 216).
Le principe est de ne pas dissocier une région, une ville ou une province de ses papiers. Lorsqu’à la fin du XVIIIe siècle, la Pologne est partagée entre la Russie, la Prusse et l’Autriche, ses archives d’État sont réparties entre les trois pays. Cette règle de respect de la territorialité n’a été jamais appliquée par Napoléon, dont les armées ont systématiquement collecté les papiers des États annexés depuis le Piémont jusqu’à la Hollande en passant par le Vatican, la Ligurie et la Vénétie. Cœuré nous apprend aussi que ce butin s’élevait à quelque 12 000 caisses de documentation. Le congrès de Vienne en 1815 obligera l’Empereur, vaincu, à les rendre.

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04Trophées de guerre et espionnage
La majorité des citoyens, si l’on excepte les historiens et les généalogistes, peinent probablement à cerner l’intérêt que représentent les archives. Ils ne soupçonnent certainement pas la valeur symbolique de certains documents ou l’usage politique et idéologique qui peut être en fait.
En effet, Goebbels, ministre de la Propagande, entame dès le printemps 1940 un programme sollicitant notamment les directeurs d’archives afin de servir un triple objectif : « la réécriture nationaliste de l’Histoire, [le] combat idéologique contre le “judéo-bolchévisme” et la franc-maçonnerie [et permettre] une utilisation opérationnelle des documents récents » (p. 27). Aussi la correspondance, les listes nominatives ou les dossiers des Juifs, des francs-maçons, des syndicats, des communistes, de la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière) ou encore des Églises ont-t-elles représenté des sources extrêmement précieuses pour les nazis. Les perquisitions chez les ennemis du Reich en ont été d’autant plus facilitées.

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05Rose Valland, l’héroïne
Parmi les personnages évoqués dans cet ouvrage, certains sont plus exemplaires que d’autres. Il en va ainsi pour Rose Valland (1989-1980), résistante attachée de conservation au musée du Jeu de Paume à Paris. Elle assiste, impuissante au pillage organisé du Louvre, mais prend soin d’inventorier les œuvres volées et espionne les hommes de l’Einsatzstab Reichleiter Rosenberg (ERR), organisme chargé du pillage, rattaché directement à Hitler.
Ses carnets (Dagen et Polack, 2019) ont été très utiles pour identifier les tableaux, en permettre la restitution et surtout comprendre l’institutionnalisation de ces vols. À la fin de la guerre, l’implication de Rose Valland a largement dépassé le cadre muséal puisqu’elle a été « nommée capitaine auprès de la 1re armée française comme “chef de la section des beaux-arts” […] et joua un rôle clé d’intermédiaire auprès d’un corps spécial d’officiers américains “des Beaux-Arts et des Archives” » (p. 87), chargé d’établir la liste des biens spoliés, de repérer les archives et monuments à protéger.

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06Pour la petite histoire
Si cet ouvrage de Sophie Cœuré resitue le pillage des archives dans le temps long à travers une perspective géopolitique, il regorge aussi de délicieux détails dont se régale le lecteur. Il en va, par exemple, du traité de Versailles, dont les manuels scolaires s’abstiennent de relater l’histoire. Ce document, signé le 28 juin 1919, entre le vainqueur français et le vécu allemand a, en effet, été volé par les Allemands.
Pourtant des dispositions avaient été prises dès mai 1940 par le ministère des Affaires étrangères pour évacuer 30 000 cartons vers des châteaux en Touraine ou vers la prison de Fontevrault afin de mettre à l’abri les documents les plus précieux. Hélas, nous apprend l’auteure, le plan d’évacuation est resté à la bibliothèque du quai d’Orsay, bibliothèque rapidement pillée. Le traité a donc été récupéré en août de cette même année au château de Rochecotte, puis remis à Hitler par le baron Eberhard von Künsberg, avant d’être pris par l’Armée rouge et de disparaître jusqu’à nouvel ordre.

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07Conclusion
Le livre de Cœuré est un ouvrage important. Il est important pour l’histoire, bien sûr, des fonds spoliés d’abord pendant le Seconde Guerre mondiale par les Allemands, puis par les Soviétiques à la Libération.
Mais il l’est aussi, car il met en perspective sur le temps long les enjeux diplomatiques et politiques dont peuvent être l’objet les archives ou les données qu’elles contiennent. L’auteur nous apprend qu’en « 1998 la Douma [a voté] une loi de nationalisation des trésors culturels se trouvant en Russie depuis la guerre, indépendamment des circonstances de leur arrivée » (p. 198).

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08Zone critique
Sans surprise, ce livre a été salué par la communauté archivistique française, qui a profité de la seconde édition pour organiser une conférence autour des « fonds de Moscou » sur le site des Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine le 11 juin 2013. Quant aux historiens, ils ont, eux aussi, souligné les apports incontestables de ce pharaonique travail. Pauline Pouradier Duteil souligne qu’il « ne se borne pas à retracer le voyage matériel des archives françaises, il est aussi une réflexion sur le voyage mémoriel » (2007).

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Sophie Cœuré, La mémoire spoliée. Les archives des Français, butin de guerre nazi, puis soviétique (de 1940 à nos jours), Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite bibliothèque Payot », 2013 [2007].
De la même auteure – Avec Vincent Duclert, Les archives, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2001.

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