
La Malfaçon
Monnaie européenne et souveraineté démocratie
Description
« La malfaçon », c’est celle de l’euro et, par extension, des institutions économiques européennes qui imposent l’ordre néolibéral aux États membres. Si l’euro rend par avance illusoire toute politique hostile aux intérêts des capitalistes allemands, alors le projet d’une Europe sociale et démocratique doit paradoxalement débuter par le démantèlement de la monnaie unique et une restauration de la souveraineté populaire nationale.
À l’opposé du repli identitaire prôné par l’extrême droite, la sortie de l’euro défendue ici n’est que le premier temps d’une reconstruction de l’Europe sur de nouvelles bases, cette fois-ci réellement sociales.
Sommaire
01Introduction
Cet ouvrage constitue un essai politique davantage qu’un ouvrage académique. Empruntant au genre polémique, plusieurs de ses chapitres sont tirés d’articles de blog publiés sur le site du Monde diplomatique. La thèse centrale de son auteur, défendue avec constance au fil des pages, est la nécessité d’une sortie de l’euro, condition sine qua non à tout projet politique réellement social.
Ce retour à une monnaie nationale, pour Frédéric Lordon, ne doit donc pas se concevoir comme un aboutissement, ainsi que le défend l’extrême droite, mais comme le moyen de remettre les politiques économiques à portée du débat démocratique. Il n’interdit pas la reconstruction, dans un second temps, d’une monnaie européenne commune fondée sur de nouveaux principes.

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02Des institutions européennes organiquement néolibérales
Si l’euro est une impasse, c’est d’abord parce qu’il s’inscrit dans une politique ouvertement néolibérale. La monnaie unique est en effet l’un des piliers de l’édifice économique européen, instauré sous impulsion allemande, et dont l’objectif assumé est de limiter la marge de manœuvre des États. Déclinaison allemande du programme néolibéral, l’ordolibéralisme se donne pour but principal de limiter l’inflation, dont l’envolée serait hautement préjudiciable aux détenteurs de capitaux.
Ce projet, qui met de facto les politiques publiques au service de la finance, se situe à la racine de l’union économique européenne. L’indépendance de la Banque centrale européenne (BCE), érigée en dogme dans les années 1970, interdit aux États de financer leurs dépenses par création monétaire, les contraignant à emprunter directement sur les marchés financiers.
Ce mécanisme a sonné le début d’une spirale d’endettement qui a servi de prétexte aux traités européens de Maastricht et de Lisbonne pour sanctionner les déficits publics (dont la mesure est par ailleurs très difficile à établir). L’ensemble de ces mécanismes ont installé les puissances publiques sous la dépendance des marchés financiers. Ainsi, contre l’europhilie d’un Bernard Guetta, Frédéric Lordon observe que : « l’Europe n’est pas conjoncturellement de droite, [mais] bel et bien constitutionnellement » (p. 44).

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03Sortir de l’euro par la gauche
Fort de ce premier constat, Frédéric Lordon voit dans l’euro une institution intrinsèquement antidémocratique. L’indépendance de la BCE ne signifie pas qu’elle soit neutre politiquement, simplement qu’il est impossible aux États de peser sur ses décisions. Concrètement donc, l’euro est une monnaie constitutionnellement soustraite au débat démocratique.
Or, contrairement à ce qu’a pu prétendre la théorie économique néoclassique, la monnaie n’est pas une simple unité de compte ni un pur intermédiaire des échanges, elle est l’institution qui permet de s’entendre collectivement sur ce qu’est la valeur économique. Autrement dit, la monnaie permet de faire société. Elle est à ce titre intimement liée à la souveraineté politique. La construction de l’euro comme monnaie séparée de la souveraineté politique est donc non seulement un contresens, mais une entreprise dangereuse et délétère.

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04Pour une souveraineté populaire à l’échelle nationale
Frédéric Lordon revendique les termes de nation et de souveraineté, rejetés par une part importante de la gauche. Conscient que ces mots peuvent prêter à confusion, Frédéric Lordon revient aux fondements de leurs définitions, en soulignant leur lien profond avec l’idée de démocratie. La nation « se définit par le désir commun de maîtrise d’un destin collectif – de ce point de vue, même la démocratie la plus horizontale […] devrait encore être appelée "nation" » (p. 180). Dire que la nation est souveraine veut alors simplement dire qu’elle est en mesure de se gouverner elle-même.
La souveraineté est donc une condition du fonctionnement démocratique. Y adjoindre l’épithète « populaire » permet à Frédéric Lordon de se démarquer d’une acception plus droitière de la souveraineté, en soutenant qu’elle doit être confiée à l’ensemble des citoyens et non à leurs représentants. Quant au critère permettant de séparer ceux qui appartiennent à la nation de ceux qui n’en font pas partie, il propose de s’en tenir au « respect des devoirs fiscaux » (p. 236), c’est-à-dire à la participation à la redistribution des richesses. Cette définition lui permet d’inclure dans la nation française l’« armée de réserve des sans-papiers » (p. 231) et d’en exclure Bernard Arnault, Gérard Depardieu, Jérôme Cahuzac ou encore Johnny Halliday.

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05Sortir de l’euro : mode d’emploi
Une fois la sortie de l’euro reconnue nécessaire, il reste à en déterminer la marche à suivre. Frédéric Lordon propose pour cela un ensemble de mesures dont la première est le défaut de dette souveraine. Les dettes publiques, purs produits des règles néolibérales, vecteurs d’inégalités et freins à l’autonomie politique des États, a atteint des niveaux qui rendent de surcroît leur remboursement illusoire. Ainsi, le déficit public grec est depuis 2013 entièrement imputable au service de la dette.
Cette possibilité du défaut est, rappelle Frédéric Lordon, une option qui entre dans la nature même de l’État. Il est ainsi impropre de parler de « faillite » d’un État : « un État est souverain et ne laisse pas saisir ses actifs, il fait défaut et envoie la terre entière se faire voir chez Plumeau » (p. 106).
Le défaut de dette souveraine peut devenir un problème lorsque le marché des capitaux est le seul mode de financement disponible (le défaut prive l’État de nouveaux prêteurs, donc de liquidités). D’où la nécessité d’aussitôt réarmer la banque centrale (c’est-à-dire de recommencer à battre monnaie) et de la mettre au service de l’économie nationale. L’État pourra alors se financer par des avances de la banque centrale, selon la configuration qui prévalait jusqu’aux années 1970. De même que l’État, la banque centrale ne peut faire faillite, pour la simple raison qu’elle produit elle-même la monnaie utilisée pour régler les dettes. Les seules limites à la puissance des banques sont politiques, et donc susceptibles d’être levées.

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06Vers la socialisation de la monnaie
La sortie de l’euro serait une « fenêtre historique à ne pas louper » (p. 123) pour socialiser les secteurs bancaire et financier, et, de là, sortir du capitalisme lui-même. De la reprise en main des banques privées et du contrôle des capitaux naîtrait un « pôle public unifié du crédit » (p. 124), à transformer en un « système socialisé du crédit » (p. 124). Celui-ci se distingue d’une simple étatisation du crédit, centralisée et possiblement autoritaire, en redonnant leur autonomie aux banques. Leur gestion serait confiée à un « syndicat de parties prenantes » (p. 124) composé de banquiers professionnels, de salariés, de consommateurs, etc. qui constituerait alors un « commencement de démocratie locale du crédit » (p. 124).
Ce nouveau « système bancaire coopératif […] débarrasse du fléau spéculatif en même temps qu’il fait naître un biotope financier favorable au développement des entreprises autogérées et de toutes les formes de coopératives de production » (p. 125).

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07Conclusion
Frédéric Lordon avertit contre les dangers d’une pensée simpliste, courante chez une partie de la gauche française, qui associerait souveraineté nationale et nationalisme d’une part, Europe et solidarité internationale de l’autre. Les institutions européennes, au premier rang desquelles l’euro et la BCE ont pour objectif assumé de réduire la souveraineté des États dans le domaine économique. Ce faisant, elles soustraient au débat démocratique un objet aussi fondamental que la monnaie et soumettent leurs membres à une discipline ordolibérale profondément délétère.

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08Zone critique
Cet ouvrage, paru alors que la crise des dettes souveraines commençait tout juste à se résorber, est rapidement devenu une référence de la gauche hostile à l’euro. Bien qu’il s’agisse avant tout d’un essai politique, les références à des travaux académiques sont nombreuses.
Le procès de l’euro emprunte largement aux contributions d’André Orléan, pour qui la monnaie est un objet politique, support d’une définition collective de la valeur économique. Le projet de sortie de l’euro le distingue cependant de Michel Aglietta qui, à partir de prémices théoriques relativement proches, propose un simple « New Deal pour l’Europe ».

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Frédéric Lordon, La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratie, Arles, Actes Sud, coll. « Babel essai », 2015.
Du même auteur – Capitalisme, désir et servitude : Marx et Spinoza, Paris, La Fabrique, 2010. – On achève bien les Grecs : chroniques de l’Euro 2015, Paris, Les liens qui libèrent, 2015. – Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent…, Paris, La Fabrique, 2019.

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