
La Guerre des identités
L’évolution des « jeux de langage » vers l’ utopie égalitaire
Description
Cet ouvrage du philosophe politique argentin Ernesto Laclau propose une réflexion approfondie sur les enjeux identitaires dans les sociétés contemporaines. L'auteur analyse la manière dont les luttes pour l'émancipation se sont progressivement déplacées des revendications de classe vers des revendications identitaires liées à l'appartenance ethnique, de genre, de sexualité, etc.
Laclau montre que cette "guerre des identités" traduit une crise de la représentation politique traditionnelle, incapable de prendre en compte la diversité des demandes sociales. Il explique comment l'émergence de nouveaux mouvements sociaux a conduit à une fragmentation des identités collectives, remettant en cause les grands récits émancipateurs du passé. Cependant, l'auteur ne considère pas cette "guerre des identités" comme une impasse.
Au contraire, il y voit une opportunité de repenser les modalités de la lutte politique et de l'émancipation sociale. Laclau propose ainsi une "grammaire de l'émancipation" qui passe par la construction d'équivalences entre les différentes luttes identitaires.
Sommaire
01Introduction
La Guerre des identités est une compilation d’articles écrits dans un contexte d’intenses débats politiques. Les années 1990 voient en effet des événements géopolitiques majeurs. La chute du communisme en Europe de l’Est marque la fin de toute alternative au capitalisme. De plus, la multiplication des conflits inter-ethniques en ex-Yougoslavie et au Moyen-Orient montre l’émergence de nouvelles formes de nationalismes. Selon, Ernesto Laclau ces phénomènes lancent de nouveaux défis aux partis de gauche.

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02Une grammaire idéologique
Le philosophe entend aller au-delà des oppositions convenues. Il cherche en effet, en soulignant les liens cachés entre « universalisme » et « particularisme », à montrer les logiques qui sous-tendent cette évolution de langage. Cet ouvrage porte donc une ambition de type grammaticale : les idéologies reposent sur des règles qui structurent un ensemble de connexions, d’oppositions et d’hybridations logiques.
À la manière de Michel Foucault dans son ouvrage L’Ordre du discours (1970), Laclau décrit un dispositif en permanente évolution, où les éléments de langage prennent appui les uns sur les autres, au gré des critiques et des recompositions.
En examinant les « règles grammaticales » qui structurent le discours politique, le « social » apparait comme un espace où les antagonismes et les divisions ne peuvent être éradiqués. La méthode de Laclau se construit en trois temps. Il faut d’abord considérer les objets effectifs, c’est-à-dire les identités politiques qui se constituent. Puis ensuite, analyser les règles de leur constitution. Et enfin, mettre en évidence les logiques qui sous-tendent ces règles. Dans cette perspective, deux logiques s’imbriquent étroitement dans toute production idéologique : celles de la « différence » et de l’ « équivalence ».

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03L’universalisme en question
Le concept d’ « universalisme » est fondé sur l’idée qu’il existerait parmi l’Humanité des « équivalences » fondamentales. « Certaines tendances normatives [...] se sont efforcées d’ancrer le moment de l’universel dans quelque condition a priori indépendante de toute construction sociale particulière » (p. 14).
C’est le cas par exemple du courant des Lumières, construit sur un discours universel de libération et d’égalité. La modernité a pris naissance avec « l’existence d’un acteur historique tout puissant, capable de réaliser un ordre social parfaitement institué » (p. 20). Selon cette tendance idéologique, la société parviendrait à se réconcilier avec elle-même, les différences s’effaçant au profit d’une unité parfaite.
Néanmoins, après avoir été l’imaginaire politique central durant des siècles, le discours de l’« émancipation » est aujourd’hui en « décomposition sous nos yeux ». C’est pourquoi le philosophe s’attache à en révéler les contradictions internes, qui expliquent sa déshérence actuelle. Il fonde son analyse sur deux idéologies universalistes : le christianisme et le marxisme. Le christianisme propose l’image d’une Humanité future dont le mal aurait été totalement extirpé par la main de Dieu. Similairement, le marxisme fait du prolétariat un sujet émancipateur, parvenant à unifier la société par l’abolition des rapports d’exploitation.

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04Les impasses du « particularisme »
L’universalisme n’a pas de contenu propre. En effet, il se définit toujours, en tant que symbole, par la négation d’un contexte particulier – par exemple, le principe d’ « égalité » naît lors de la Révolution française comme une tentative de mettre fin à l’ordre hiérarchique de l’Ancien Régime. Mais qu’en est-il alors du particularisme ?
Laclau s’attache ici encore à déconstruire le concept afin de faire ressortir les liens sous-jacents qu’il noue avec son frère ennemi. Nombre de luttes progressistes se construisent sur la revendication d’un droit à la différence. Néanmoins, « une culture de la pure différence est-elle possible, un pur particularisme qui s’affranchirait de tout principe universel ? » (p. 16). L’identité est par essence un concept relationnel. La limite de ce qui définit un groupe commence par la définition de ce qui constitue son extérieur. Toute « affirmation différentielle » implique l’existence d’un système plus vaste dont elle fait partie. La revendication d’un droit à l’identité implique donc nécessairement la référence à un ordre plus global : si je revendique plus de droits au nom de ma communauté, je traduis une demande d’égalité fondée sur une justification universelle. Et plus généralement, si je lutte pour rompre la situation de marginalisation de ma communauté, j’investis un champ d’initiatives politiques qui me porteront au-delà de cette communauté. Aussi, l’affirmation d’un « particularisme pur », qui chercherait à mettre de côté sa relation à l’universel, est une entreprise chimérique. Affirmer une « différence pure » revient soit à accepter la position de marginalisation qui l’a vu naître, soit à poser les bases d’un développement séparé, qui à l’instar du régime de l’apartheid , nie entièrement l’altérité.

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05La logique de l’hégémonie : une troisième voie
Cette discussion philosophique conduit Ernesto Laclau à reconceptualiser la relation entre « universalisme » et « particularisme ». Le philosophe propose donc une « troisième voie » : « une logique renouvelée et plus complexe d’interaction entre les termes opposés » (p. 70).
Pour l’auteur, la relation entre l’universel et le particulier dépend des rapports de forces et des antagonismes. C’est au sens strict une opération hégémonique : l’universalisme n’est au fond rien d’autre qu’une revendication particulière devenue dominante à un moment donné.
Prenons l’exemple d’une dictature militaire. Dans ce contexte d’oppression, de nombreuses portions de la population partagent une même hostilité vis-à-vis du régime. Néanmoins, de tous ces groupes opprimés – les intellectuels, les petits agriculteurs, les ouvriers – un seul parvient, à travers ses revendications particulières, à porter les aspirations de tous les autres.

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06Vers l’émergence de nouveaux universalismes
L’universalisme anime un horizon fédérateur qui est à la fois inatteignable et nécessaire. « L’impossibilité d’un fondement universel n’en élimine pas le besoin : [c’est un] lieu vide qui peut être occupé de différentes façons » (p. 32).
La lutte pour l’hégémonie est par essence instable et infinie. Nous vivons dans un « univers idéologique » qui se recompose perpétuellement. En effet, lorsqu’une revendication particulière acquiert une fonction de représentation universelle, sous laquelle s’abrite une grande diversité de demandes équivalentes, elle s’affaiblit structurellement. Le mécanisme de représentation rend précaire son hégémonie, appelée à être renégociée par les différents groupes qui l’investissent. Pourtant, le fait que la société contemporaine s’exprime de plus en plus en termes de revendications particulières, rejetant les formes extrêmes d’universalisme, n’est pas une mauvaise chose. Cela témoigne même d’une certaine prise de conscience : les sociétés acceptent désormais leur finitude, ouvrant la voie à de nouvelles possibilités. « Dans un monde où les processus de globalisation transgressent constamment les limites de communautés particulières, les conditions historiques sont réunies pour que se développent des chaines d’équivalences de plus en plus étendues » (pp. 127-128).

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07Conclusion
Dans cet essai d’une grande rigueur philosophique, Ernesto Laclau réussit à démontrer qu’« universalisme » et « particularisme », deux termes a priori inconciliables, sont en fait noués par une même logique hégémonique. Inéluctablement, à travers les conflits et les antagonismes, des revendications particulières acquièrent une fonction universelle, offrant de nouveaux horizons idéologiques. Dans ce contexte, le refus du cloisonnement est nécessaire pour le développement de nouvelles stratégies fédératrices.

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08Zone critique
Ces dernières années, Ernesto Laclau a connu un immense succès. Grand inspirateur du mouvement espagnol Podemos, le philosophe aurait aidé la gauche radicale à se délester de l’héritage marxiste et de ses catégories rigides – le prolétariat, la bourgeoisie ou la lutte des classes. Dans le même temps, ce dernier n’en expose pas moins une certaine idée de l’ « intérêt général », défini comme un universalisme flexible, appelé à être constamment renégocié.

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09Pour aller plus loinGramm
Ouvrage recensé – La guerre des identités. Grammaire de l’émancipation, Paris, La découverte, 2015 [2000].
Ouvrages du même auteur – La Raison populiste, Buenos Aires, FCE, 2005. – Avec Chantale Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste, Buenos Aires, FCE, 2004 [1985].

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