
La Guerre au nom de l’humanité
Tuer ou laisser mourir
Description
"La Guerre au nom de l'humanité"de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, est un ouvrage qui explore les dilemmes éthiques et les enjeux politiques liés à l'intervention militaire justifiée par des raisons humanitaires.
Vilmer, directeur de l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire, aborde la question complexe de l'interventionnisme humanitaire en examinant les cas où les États ou les organisations internationales interviennent militairement dans un pays pour protéger les populations civiles contre des violations massives des droits de l'homme, telles que les génocides, les crimes de guerre ou les crimes contre l'humanité.
Sommaire
01Introduction
Alors que l’historien américain Francis Fukuyama annonçait, à l’aube des années 1990, la « fin de l’histoire » et l’avènement planétaire de la démocratie libérale après l’effondrement du communisme, force a été de constater, au fil des dernières décennies, l’aggravation du désordre mondial, l’accroissement de la violence dans les relations internationales, ainsi que l’imprévisibilité et la complexité croissantes des évolutions géostratégiques. Dans ce nouveau contexte, lors du surgissement de crises de plus en plus fréquentes, les puissances occidentales ont été amenées à intervenir militairement en invoquant souvent des impératifs humanitaires.

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02L’origine des concepts de guerre juste et d’intervention humanitaire
C’est dans l’Antiquité gréco-romaine que l’auteur décèle les origines des concepts de guerre juste et d’intervention pour raisons humanitaires, tandis que la plupart des Occidentaux n’en font remonter les prémices qu’au XXe siècle. Il cite par exemple Sénèque, selon lequel le tyrannicide serait « un acte de bienfaisance pour tous » (p. 83).
Avec le christianisme, les théories autour du concept de guerre juste se structurent : « L’intervention humanitaire a deux racines dans le haut Moyen Âge : la doctrine de la guerre juste et le concept politique de Respublica Christiana, qui implique une responsabilité envers autrui » (p.83). Saint Augustin et saint Thomas fondent tous deux la théorie occidentale de la guerre juste.

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03La responsabilité de protéger
La notion de responsabilité de protéger (à laquelle l’auteur a consacré un ouvrage entier en 2015) est désignée par l’acronyme R2P. Elle est apparue au début des années 2000 et a été entérinée par l’ensemble des États membres des Nations unies lors du Sommet mondial en 2005.
Il ne s’agit pas selon l’auteur d’une responsabilité au sens strict, attendu que les États n’ont pas d’obligation juridiquement contraignante d’intervenir pour prévenir ou mettre fin à des exactions. Bien que cette notion ait été érigée en norme du droit international public, il s’agit plutôt d’un « appel politique », d’une « bonne intention » que les États, en général occidentaux, choisissent d’invoquer, afin de préparer une intervention. Par conséquent, elle dépend entièrement de la volonté des États. On observe à cet égard une réticence dans les pays d’Afrique et d’Asie, en raison de leur passé colonial, à invoquer la R2P.

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04Les réalistes et l’interventionnisme
Jean-Baptiste Jeangène Vilmer dénonce le « paradigmatisme » qui, selon lui, grève l’étude des relations internationales en considérant les différents courants de pensée comme des paradigmes mutuellement exclusifs.
Regrettant qu’en France le débat entre réalistes et libéraux en soit réduit à une confrontation entre souverainistes et « droits-de-l’hommistes », il se réclame pour sa part d’un « réalisme constructiviste et libéral » (p.24), en évoquant une triple filiation : celle des « réalistes progressistes » du milieu du XXe siècle, celle des « réalistes libéraux aroniens », tels que Stanley Hoffmann et Pierre Hassner, et celle des « solidaristes » de l’école anglaise, tel Wheeler, auxquelles il intègre « des éléments du constructivisme et du réalisme critique » (p.35). Qu’est-ce à dire ?

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05Les raisons de l’interventionnisme
Les raisons d’une intervention militaire sont souvent entremêlées. Avec la fin de l’ordre bipolaire, « l’intervention non humanitaire est de moins en moins possible », écrit l’auteur, « donc la seule manière d’intervenir est de le faire au nom de prétextes humanitaires, qui auparavant n’étaient pas requis. Alors qu’il était concevable, au IXe siècle et durant une bonne partie du XXe siècle, pour les États forts de violer la souveraineté des États faibles sans avoir à se justifier, c’est devenu plus difficile » (p. 133).
Outre ces motifs humanitaires, l’auteur s’attache à mettre en exergue les facteurs déclencheurs en matière d’interventionnisme, à l’aide d’exemples concrets puisés dans l’histoire récente, voire immédiate. En mars 2003, les États-Unis déclenchèrent la deuxième guerre d’Irak, alors qu’il n’y avait pas de massacres en cours dans ce pays, faisant ainsi apparaître au grand jour des raisons purement intéressées et politiques, sans justification humanitaire. Cette intervention militaire américaine fut donc non seulement illégale mais illégitime, à la différence, par exemple, de l’opération au Kosovo qui s’était déroulée en 1999. Cette dernière, si elle fut illégale en raison de l’absence d’une résolution du Conseil de sécurité des nations unies (CSNU), peut être considérée comme tout à fait légitime, en raison de la crise humanitaire en cours.

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06La nécessité d’un interventionnisme « à la carte »
L’auteur estime qu’il est parfois nécessaire pour les États d’intervenir à l’étranger dans l’optique de défendre leur intérêt national. Il condamne ainsi l’anti-interventionnisme des réalistes purs. Un tel positionnement est aussi périlleux, selon lui, qu’un interventionnisme à tout crin qui impliquerait qu’on s’immisce partout. Il n’existe pas de principe de cohérence dans ce domaine.
On ne peut accepter l’injonction selon laquelle un État devrait systématiquement soit intervenir partout, soit nulle part. L’auteur défend l’idée selon laquelle on ne peut, au nom d’un principe de cohérence, laisser mourir certaines victimes au motif qu’on ne peut pas les sauver toutes. Le principe de cohérence est dangereux et peut conduire à des situations où le remède est pire que le mal. Il est impératif d’intervenir quand il est possible de sauver certaines victimes, comme ce fut le cas en Libye à Benghazi.

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07Conclusion
À l’heure où la pérennité de l’influence de l’Occident dans le monde fait débat, cet ouvrage a le mérite de susciter une réflexion rétrospective approfondie sur la pertinence des interventions militaires occidentales depuis la fin de la guerre froide.

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08Zone critique
Cet ouvrage important pourrait être perçu par des lecteurs non occidentaux comme un plaidoyer en faveur des interventions passées, présentes et futures de l’Occident ; en outre, cette analyse qui se veut exhaustive pourrait apparaître comme occidentalo-centrée.
Il faut dire que cette réflexion sur les interventions militaires laisse transparaître la conviction de l’auteur selon laquelle la position hégémonique occidentale est vouée à perdurer, alors qu’elle est certainement en phase d’étiolement. Comme le rappelle l’historien britannique Paul Kennedy, auteur de Naissance et déclin des grandes puissances, l’insécurité générée par le statut même de grande puissance incite les pays concernés à préférer une augmentation irraisonnée de leurs dépenses militaires au détriment d’investissements productifs bénéfiques, entraînant ainsi leur propre déclin. Les empires finissent par s’effondrer en raison des guerres incessantes qu’ils se sentent contraints de mener.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La Guerre au nom de l’humanité. Tuer ou laisser mourir, préface de Hubert Védrine, Paris, PUF, 2012.
Du même auteur – Éthique animale, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Éthique et philosophie morale », 2008. – La Responsabilité de protéger, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2015. – Érythrée, un naufrage totalitaire, Paris, PUF, 2015. – Éthique des relations internationales. Problématiques contemporaines, Paris, PUF, 2013. – Dictionnaire de la guerre et de la paix (avec le général Benoît Durieux et Frédéric Ramel), Paris, PUF, 2018.

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