
La Grande Discorde
Conflits religieux et déchirures de l'histoire
Description
La Grande Discorde est un ouvrage de référence sur les premiers temps de l’Islam.
À travers cet essai, Hichem Djaït revient sur une période qui est entourée, comme toutes les périodes de fondation religieuse, d’une aura mystique qui constitue une réelle difficulté pour l’historien, en manque de sources matérielles : celle des premiers califes ayant succédé au Prophète Muhammad, et de la construction de l’État islamique, par delà les assassinats politiques et les luttes de pouvoir.
Sommaire
01Introduction
La Fitna est un moment majeur dans l’histoire de l’Islam : traduit originellement par « mise à l’épreuve », puis « révolte » ou « discorde », ce terme désigne la première grande guerre civile qui divise la communauté des croyants musulmane, l’Oumma, et qui provoque l’émergence de tendances religieuses et idéologiques irréductibles dont on peut retrouver la trace dans certaines oppositions actuelles.
C’est aussi l’entrée du monde musulman dans « l’univers politique de la lutte » (p. 486), avec le conflit célèbre qui oppose ‘Ali – le gendre du Prophète – à Mu‘âwiya, le premier des califes Omeyyades. Cette crise suit l’assassinat de ‘Uthmân, le troisième calife de l’Islam mort en 656, et se termine avec la mort de ‘Alî en 661 et l’abdication de son fils Hasan : cinq années seulement, mais qui ont eu leur lot de batailles épiques, et au cours desquelles se sont développées différentes configurations du pouvoir et de la religion islamique, de la vision la plus littéraliste à la position la plus pragmatique.

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02La genèse de l’État islamique
Afin de replonger le lecteur dans le contexte de la Fitna, Hichem Djaït commence par revenir sur la naissance de l’islam dans l’Arabie du VIIe siècle. Il montre les continuités existant entre la période préislamique, dans laquelle la Mecque, dominée par la tribu sédentarisée de Quraysh, joue un rôle de centralité politique et religieuse de premier plan, et l’islam de Muhammad, qui est lui-même issu de cette tribu.
Pendant treize ans, le Prophète prêcha dans cette ville la nouvelle religion qui venait de lui être révélée par l’intermédiaire de l’archange Gabriel, en 610. Cette période de prédication religieuse est à distinguer de la période médinoise, qui commence en 622 avec l’émigration du Prophète (Hégire), et dans laquelle s’affirme un réel pouvoir prophétique avec la création d’un État rassemblant les croyants. Pour l’auteur, alors que la fondation de l’islam répond à un long développement de la spiritualité monothéiste en Orient, le lien de l’islam avec le politique est le « fruit du hasard », l’État de Médine permettant de gagner davantage de personnes à la cause de Muhammad.

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03L’assassinat du troisième calife de l’Islam : le déclenchement de la Fitna
C’est justement d’une de ces provinces que surgit la crise menant à la « grande discorde ». Le troisième calife, ‘Uthmân, a succédé à Omar à la tête de l’Empire après l’assassinat de ce dernier, en 644. Or sa politique finit par rompre avec l’idéal de droiture personnifié par le Prophète et les deux premiers califes : son pouvoir est plus arbitraire, il s’accapare les richesses de la conquête, pratique le népotisme, etc.
Les guerriers et les qurrâ (récitateurs du Coran) de Kûfa en Irak entrent alors en rébellion contre le pouvoir central de Médine, jugé déviant, dès 654. La révolte s’étend aux autres villes-garnisons et jusqu’à l’Égypte récemment conquise, l’envoi de délégations à Médine conduisant finalement à l’assassinat du calife en 656.
À partir de ce moment, les dissensions que nous avons évoquées vont atteindre leur point d’acmé. Après le meurtre de ‘Uthmân, les Médinois se rallient en urgence à ‘Ali, le gendre du Prophète : il devient le quatrième calife, en charge de réconcilier la communauté. Mais plusieurs factions refusent de lui prêter allégeance et entrent en résistance, demandant que justice soit rendue et que les meurtriers de ‘Uthmân soient d’abord punis.

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04L’origine des différentes tendances internes à l’islam
Cette époque était imprégnée d’une ambiance religieuse, messianique. Les enseignements divins, transmis depuis peu par le Prophète à ses compagnons, étaient vécus et inscrits dans la loi, et chaque mouvement de conquête était interprété comme un renouvellement de la geste prophétique.
Avec la mise par écrit progressive du Coran sous Abû Bakr et ‘Uthmân et sa sacralisation, on assiste à la naissance d’une « conscience islamique » incarnée par les qurrâ’, qui eux-mêmes professent les principes de l’islam à leurs cercles de fidèles dans les mosquées. C’est cette nouvelle conscience qui condamne le comportement du calife ‘Uthmân et sa gestion patrimoniale du pouvoir, vis-à-vis de ses prédécesseurs.
Les qurrâ’ forment la première tendance particulariste de l’islam : ils se distinguent par leur vision littéraliste basée sur le Coran, et leur idéologie religieuse intransigeante.
En partie responsables du meurtre de ‘Uthmân, ils jugent que Mu‘âwiya et ses proches forment un groupe rebelle opposé à la volonté divine, et refusent l’arbitrage que celui-ci propose à ‘Ali après la bataille de Siffin. Ils deviennent l’ennemi de ‘Ali lorsqu’il accepte la procédure d’arbitrage, et, par là, la justice des hommes. Lorsque l’évènement a lieu en 658, les cartes sont rebattues : il est question de donner à la communauté un nouveau calife, et ‘Ali est déchu de ses prérogatives – même si cette procédure n’aboutit à aucun résultat. L’intolérance des qurrâ’, que l’on va alors appeler les khârijites (« ceux qui sortent du rang »), les pousse à l’affrontement avec ‘Ali : ils sont massacrés lors de la bataille de Nahrawân, et deviennent une minorité extrémiste et révolutionnaire.

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05Des califes bien guidés aux Omeyyades : une sécularisation du pouvoir ?
La Fitna est l’épisode qui clôt le cycle des « califes bien guidés », les quatre premiers califes de l’islam (Abû Bakr, Omar, ‘Uthmân, ‘Ali) sacralisés a posteriori pour leur vertu, leur exemplarité religieuse, et leur proximité avec le Prophète.
Pour l’auteur, elle fait basculer l’Islam dans le monde de la lutte pour le pouvoir. La bataille de Nahrawân est à cet égard emblématique : dans celle-ci, la position des khârijites manifeste un rejet de la sécularisation du politique. Selon une vision rigoriste, ils estiment que celui qui gouverne doit être le meilleur d’entre les hommes, et postulent, à la place de l’obéissance absolue à un chef, l’obéissance absolue aux principes de l’islam – qui peuvent, dès lors, justifier la désobéissance civile en cas de manquements à ceux-ci. C’est pourquoi ils demandent à ‘Ali de se repentir après son acceptation de l’arbitrage proposé par Mu’âwiya. Nahrawân est aussi un tournant car une partie des troupes de ‘Ali refuse ensuite de le suivre en Syrie et de prolonger cette guerre fratricide, et se retire à Kûfa.

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06Conclusion
L’ouvrage de Djaït montre bien comment cet épisode de la Fitna est fondamental pour le développement du politique et du religieux en Islam. C’est à partir de lui que se forment ses principales tendances religieuses : le khârijisme qui refuse tout compromis avec les principes coraniques et tout pouvoir arbitraire, le shi’isme, qui est fondé sur le martyre de ‘Ali et postule que le califat revient à la descendance du Prophète, et le sunnisme, courant plus tardif qui sacralise les quatre premiers califes, et met en avant l’unité de la Oumma, au sein de laquelle le calife doit être élu. C’est dans cette période également que sont posées les bases du pouvoir califal, et de l’Empire qui durera jusqu’en 1258.

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07Zone critique
Le plus souvent, les études portant sur l’Islam (compris comme civilisation) et les discours religieux, même récents, se focalisent sur la période des débuts de l’islam, sur la Fitna et le schisme politico-religieux qu’elle a engendré. L’ouvrage de Djaït ne fait pas exception : s’il déploie un véritable art du récit, et montre une connaissance approfondie des sources et des traditions de l’époque, l’auteur reste cependant en partie prisonnier de la lecture canonique qui en est faite, elle même basée sur un dit du Prophète affirmant que « Le califat après moi sera de trente ans, puis ce sera la royauté ».

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08Pour aller plus loin
Autres pistes – La Grande Discorde. Religion et politique dans l’Islam des origines, Paris, Folio, 2015 [1989].
Du même auteur – Europe et l’Islam, Paris, Seuil, 1978. – La Crise de la culture islamique, Paris, Fayard, 2004. – La Vie de Muhammad (trois tomes), Paris, Fayard, 2007, 2008, 2012.

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