
La Fabrique du monstre
Enquête sur les dérives criminelles
Description
Pour Philippe Pujol, Marseille offre un condensé particulièrement détonnant de tous les dysfonctionnements d’une société française livrée au libéralisme, et menacée par le spectre de l’extrême-droite. La pauvreté y côtoie l’extrême misère, et une bourgeoisie affairiste, issue des compromis politiques de la libération et de la guerre d’Algérie, parfaitement dénuée de scrupules, menacée par la modernisation venue de Paris, garde jalousement son pouvoir, lequel fait corps avec son portefeuille.
La corruption des grands y engendre celle des pauvres qui, enrégimentés dans des communautés fermées sur elles-mêmes, confinent leur rébellion à leur identité, lui ôtant par là même toute possibilité de subvertir un ordre des choses que la montée du mouvement lepéniste ne menace pas, bien au contraire.
Sommaire
01Misère noire
Le livre de Philippe Pujol, c’est sa grande force, contient quelques portraits remarquables. Sans détour ni introduction, d’emblée, il nous plonge dans l’effarante réalité des quartiers nord de Marseille.
Tout d’abord, les cas sociaux, ces enfants abandonnés à eux-mêmes qui se détruisent, inconsciemment, mais sûrement, par le moyen d’une consommation immodérée de drogues plus ou moins dures mélangées à toutes sortes d’additifs qui n’ont qu’un point commun : ils ne coûtent pas cher. Un certain « Canard », car tel est son surnom, nous informe : « "Boule" [son ami], il réduit en poudre 150 grammes de shit [résine de cannabis] avec ce petit mixer, puis il y ajoute un peu d’huile de vidange, il mélange, il verse dans ce Tupperware qu’il met dans l’eau chaude, et il compresse la pâte obtenue entre deux planches en s’asseyant dessus pour faire cette plaquette de 200 grammes que “Kaïser” coupe en barrettes à 20 euros. Comme ça, on se fait un peu plus de fric » (p. 11). Ainsi vont les choses. Certains, au même âge, vont à l’école.

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02Les monstres
Parfois, l’ambition, dévorante, crée de véritables monstres. Farid Berrahma, lui, c’est l’horreur à l’état pur. À 14 ans, il apprit qu’il souffrait d’un cancer. Alors il se lança dans le crime à corps et âme perdus. Inventif et original, il se fit connaître par la pratique du « rôtissage » de ses victimes. Tuées par balles, elles étaient ensuite transportées dans une voiture, et la voiture brûlait, laissant peu de chances aux policiers de trouver des empreintes digitales. Il avait une autre habitude : tel un Staline de quartier, il faisait systématiquement éliminer ses anciens porte-flingues par les nouvelles recrues… Évidemment, il finit mal : craignant qu’il ne parle, on l’abattit.
Autre monstre : Kader, le jeune caïd qui ne respecte rien, surtout pas la police, l’exemple type du jeune délinquant totalement hermétique à une société qui lui est parfaitement étrangère. Kader fumait sans cesse. Complètement illettré, il se lança naturellement dans le trafic de cannabis et le vol de voitures, accumulant les interpellations et n’allant jamais à l’école. Son but ? Devenir un chef. Il voulut aller trop vite. Il mourut assassiné. La police, débordée, ne fit pas même mine de chercher les coupables.

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03Corruption endémique
Comme le remarquait Karl Marx, la corruption du lumpenprolétariat a son pendant dans le haut de la société. À Marseille plus qu’ailleurs, la bourgeoise est gangrenée, et cette gangrène porte un nom : le clientélisme. Pourquoi ? Selon Pujol, tout simplement parce qu’il n’y aurait pas assez de création de valeur. Laissez faire les entrepreneurs, ayez des projets ambitieux, et tout, semble-t-il croire, rentrera dans l’ordre. Mais cet ordre, aux yeux de beaucoup, serait surtout une entrave au bon fonctionnement de leur système.
Ce système bien particulier a un visage : Jean-Claude Gaudin. C’est lui le chef, le maire inaltérable, indéboulonnable comme un Brejnev et comme celui-ci n’ayant rien inventé. Car tout vient du socialiste Gaston Deferre, maire de Marseille de 1953 à 1986, et de Simon Sabiani, son antithèse et son ombre. Deferre était socialiste et résistant. Sabiani homme de droite et collaborateur. Pour Philippe Pujol, ces deux hommes auraient dû être ennemis. Mais ils s’accordèrent. Pourquoi ? Et bien, tout simplement par anticommunisme, leur passion commune. Qu’apportait Sabiani à Deferre, hormis cette haine féroce ? Tout simplement les réseaux corses, dont la puissance venait du contrôle qu’ils exerçaient sur le trafic colonial, légal et illégal. Et postcolonial.

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04Réponses politiques
Devant ce laxisme sidérant, et sa conséquence, le délitement de la ville, la constitution de ghettos raciaux et sociaux, en un mot la tiers-mondisation de Marseille, certains représentent une alternative. Pas les islamistes : la culture du crime fonctionne comme un rempart face à celle de l’intégrisme. Mais les fascistes, l’extrême-droite, le Front national. De toute façon, on ne vote pas, parmi les misérables et les analphabètes. On ne vote plus que parmi les Français de souche déclassés, ou en voie de déclassement, souvent hantés par la mémoire de l’Empire français et les guerres de décolonisation.
En outre, à Marseille, le cordon sanitaire « républicain » visant à interdire tout rapport entre les partis de gouvernement et les milieux de l’extrême-droite, ne fonctionne guère, et uniquement sous pression parisienne : Jean-Claude Gaudin n’avait pas beaucoup de scrupules, dans les années 1980, à s’allier avec le Parti de Stirbois et Le Pen pour ravir la victoire électorale à ses adversaires. Et puis… ces milieux ont toujours, à Marseille, eu une part non négligeable au gouvernement de la ville. Simon Sabiani n’était pas à proprement parler un homme de gauche.

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05Conclusion : pourriture marseillaise, décadence française
À Marseille, donc, rien de nouveau. La misère est patente : « Comment vivre dans un environnement dans lequel celui qui a du travail est différent, tellement c’est rare. Celui qui pense est différent, tant la plupart des gens se laissent dominer par la léthargie ; celui qui va voter devient différent, tant il est minoritaire. Et ces quelques différends deviennent incongrus, parce que la majorité des gens pensent ici que la société les a largués. Sa rage destructrice, il la retourne contre lui-même » (p. 125). Et il est impossible d’en sortir : « L’aide sociale est devenue une bureaucratie désincarnée, plus aux ordres des institutions et des lignes budgétaires qu’au chevet des réalités sociales et des misères quotidiennes. Mais personne ne se sentira coupable, ni même responsable des malheurs qui en découleront » (p. 135).

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06Zone critique
L’ouvrage de Philippe Pujol tient autant du réquisitoire que de l’enquête impartiale. On pourra le trouver partisan, parfois à l’excès, tant il se laisse, parfois, aller à des jugements qui n’ont d’autre fondement que la passion politique.
Mais, surtout, il en reste souvent à l’indignation morale. Il n’explore guère les origines fondamentales, structurelles, du délitement de Marseille et de la « France périphérique », pour reprendre l’expression du sociologue Christophe Guilluy. Pour Pujol, cette décadence marseillaise semble n’avoir pour cause qu’une « mauvaise gestion », à laquelle il suffirait de remédier par une « bonne gestion ». Et le cas Marseille ne serait qu’un cas limite du cas France, pays mal géré par de grands bourgeois libéraux et catholiques.

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07Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La Fabrique du Monstre, éd. des Arènes, coll. « Points », 2017.
Du même auteur – Marseille 2040, le jour où notre système de santé craquera, Paris, Flammarion, 2018. – La chute du monstre, Paris, Le Seuil, 2019.

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