
La Domination masculine
Anatomie d'un système historique
Description
Dans cet ouvrage fondateur, le sociologue Pierre Bourdieu analyse les racines de la domination masculine dans les sociétés contemporaines. Il montre comment cette domination s'exerce de façon insidieuse à travers la socialisation différenciée des garçons et des filles. Intériorisant des schèmes inconscients, les individus participent eux-mêmes à la perpétuation de cette domination.
Avec sa rigueur habituelle, Bourdieu décortique les mécanismes symboliques qui légitiment la supériorité masculine, notamment la différence biologique et la division sexuée du travail. Publié en 1998, ce livre offre une critique stimulante des fondements de l'ordre patriarcal. Un classique incontournable pour comprendre les racines de l'inégalité entre les sexes.
Sommaire
01Introduction
Dans cette œuvre qui est l'une de ses ultimes, Pierre Bourdieu fait le choix d'aborder une thématique difficile à mettre en lumière, tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne la voyons plus : la domination masculine. La divulgation même de l'analyse scientifique de la domination peut être sujette à malentendus et avoir des effets sociaux sur cette domination en risquant, soit de renforcer symboliquement la domination en recoupant et validant le discours dominant, soit de contribuer à la neutraliser en favorisant la mobilisation des victimes.
L'auteur a entrepris ce travail en souhaitant apporter une vision différente des études déjà présentes de femmes féministes sur ce sujet. En effet, sa position d'homme, extérieur, spécialiste des effets sociaux de la domination symbolique pourrait orienter les recherches sur les rapports entre les genres et l'action destinée à les transformer. Nous noterons ici que, ironiquement, Pierre Bourdieu utilise le langage de la domination masculine en se situant comme « extérieur » et « actif », des termes, nous le verrons, attribués au masculin. Car si la domination masculine se manifeste de manière plus visible dans l'espace domestique, le principe de perpétuation des rapports de force réside quant à lui dans des instances comme l'église, l'école ou l'État et dans leurs actions proprement politiques.

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02La violence symbolique de la domination masculine
Pierre Bourdieu s’est intéressé dans nombre de ses recherches à ce qu’il nomme le paradoxe de la doxa, c’est-à-dire le fait que l’ordre établi soit plus ou moins respecté, se perpétue avec ses privilèges et ses injustices et que les conditions d’existence les plus intolérables soient acceptées et considérées comme naturelles. La domination masculine apparaît alors comme l’exemple par excellence de cette forme de soumission. Prendre le point de vue décentré de l’anthropologue permet d’être en mesure d’analyser d’une manière objective notre propre vision du monde, notre propre société et mettre en lumière le caractère arbitraire de la différence entre le masculin et le féminin.

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03La société kabyle comme instrument de décentralisation du point de vue
Seul le recours à l’anthropologie d’une société androcentrique permet selon Pierre Bourdieu d’objectiver l’opération de mystification de la division des sexes. Il choisit donc de prendre la société kabyle comme objet d’analyse de notre propre inconscient occidental et de la construction de la domination masculine. Cette décentralisation nous permet, en analysant une culture exotique, de voir au-delà de la familiarité que nous avons avec notre propre culture et de faire apparaître une construction sociale naturalisée : la domination masculine.
L'étude de la société kabyle met clairement en lumière un système d'opposition binaire entre le masculin et le féminin. Les choses et les activités (sexuelles ou autres) sont ainsi toutes divisées en un système d'opposition masculin/féminin : haut/bas, dessus/dessous, devant/derrière, droite/gauche, sec/humide, dur/mou, épicé/fade, clair/obscur, dehors/dedans... On retrouve ces attentes collectives, comme les nomme Marcel Mauss, inscrites dans la physionomie de l'environnement familier sous la forme de l'opposition entre l'univers public, masculin et les mondes privés, féminins ; la place publique ou la rue, lieu de tous les dangers, opposées à la maison. Ces perceptions de l'espace extérieur masculin et intérieur féminin sont présentes de manière récurrente, au sein de nos sociétés occidentales, dans les histoires pour enfants, la publicité ou les dessins humoristiques notamment.

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04Jeux de pouvoir
Pierre Bourdieu analyse ce qu'il nomme le dressage des corps, un travail d'influence sur les dispositions fondamentales des hommes et des femmes nécessaires pour entrer dans des jeux sociaux qui sont favorables à la virilité comme la politique, les affaires ou la science. L'éducation durant l'enfance encourage de manière très inégale les garçons et les filles à entrer dans ces jeux sociaux et favorise chez les garçons la libido dominandi, c'est-à-dire la recherche de pouvoir et l’orgueil, leur octroyant ainsi un grand avantage sur les filles. Les femmes sont quant à elles soumises à un travail de socialisation qui tend à les nier et les diminuer. Elles apprennent la résignation et le silence.
Mais les hommes eux aussi sont prisonniers et victimes de la représentation dominante. Ils doivent suivre un comportement prescrit afin de maintenir l'honneur : une manière de se tenir, un port de tête et une démarche, mais également adhérer à une manière de penser et d'agir... Une attitude corporelle, une identité constituée en essence sociale. Le privilège masculin est également un piège ; il doit affirmer en permanence sa virilité. Virilité entendue à la fois comme une capacité reproductive, sexuelle et sociale, mais également comme une aptitude au combat et à la violence. L'honneur de la femme est négatif, il ne peut être que défendu ou perdu. Mais l'honneur de l'homme doit être accru en cherchant le succès dans l'espace public. La virilité est ainsi une notion relationnelle, construite pour les hommes et contre la féminité, dans une peur du féminin.

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05Mécanismes et institutions du travail de reproduction
Étonnante autonomie que celle des structures sexuelles : on retrouve le même système de schèmes classificatoires par-delà les siècles, les différences économiques et sociales ainsi que géographiques et culturelles. Apparente pérennité qui contribue à conférer à une construction historique l'apparence d'une essence naturelle. Cette éternité des structures ne peut être que le résultat d'un travail historique d'éternisation. Pour réfuter l'essentialisme il faut donc mettre à jour ce travail historique de déshistoricisation, c'est-à-dire l'histoire continue de recréation des structures objectives et subjectives de la domination masculine. Davantage qu’au sein du couple et de la cellule familiale, ce sont des instances telles que l’école et l’État qui élaborent et imposent ces principes de dominations qui s’exercent ensuite au sein de l’univers privé.
Pierre Bourdieu parle d'archéologie historique de l'inconscient, une construction très ancienne du masculin et du féminin ayant eu lieu dans nos sociétés archaïques qui habite chaque homme et chaque femme. Cet inconscient historique n'est pas lié à une nature biologique ou psychologique et à des propriétés inscrites dans cette nature, mais à un travail de construction purement historique. Un exemple étant la construction historique visant à sortir le garçon de l'univers féminin. Cette construction historique peut ainsi être modifiée en travaillant à changer ses conditions historiques de production. Il faut alors démonter les processus qui sont responsables de la transformation de l’arbitraire culturel en naturel. C'est ce que l'auteur nomme la déshistoricisation.

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06Conclusion
Cet ouvrage met en lumière le travail de construction et de reproduction des rôles, des corps et des représentations masculins et féminins ainsi que la supériorité et l'emprise du masculin sur le féminin dans l'espace social. La violence symbolique y est à son paroxysme car la domination est acceptée par les dominées elles-mêmes. Seul l'amour désintéressé permettrait une mise en suspens de cette violence symbolique et de la domination masculine. Mais cette thèse semble se baser sur une perception très générale voire occidentale de l'amour sans réelle tentative de théorisation de ce concept.

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07Zone critique
La domination masculine est l’un des derniers ouvrages de l’auteur. Vivement critiqué lors de sa parution, notamment pour l’absence de référence aux travaux antérieurs publiés sur ce sujet, notamment dans les gender studies. Pierre Bourdieu évoque seulement Judith Butler dans la préface de la seconde édition, puis de manière générale les études féministes en conclusion, de manière à critiquer la position et les actions stéréotypées des féministes ne prenant part qu'à une partie bien déterminée du combat politique, et à insister sur l'importance d'actions politiques plus importantes et centrales, prenant en compte tous les effets de la domination, afin de contrer les forces historiques de déshistoricisation.

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08Pour aller plus loin
- Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1979.
- Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La reproduction : Eléments d’une théorie du système d’enseignement, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1970. - Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Les éditions de minuit, collection Le sens commun, 1980.

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