
La Domestication de l’art
Politique et mécénat
Description
Rédigé en 2017, La Domestication de l’art se penche sur l’actualité de « l’entreprise culturelle » pour en dénoncer les failles.
Qu’il s’agisse des intrigues à répétition entre mécénat privé et subventions publiques, de l’outillage mis en place pour diffuser « la bonne parole » dans les quartiers populaires ou encore de la prolétarisation de l’artiste, devenu un travailleur asservi par l’État, Laurent Cauwet dresse le portrait de plusieurs séquences politiques et sociales où les créatifs sont utilisés à des fins démagogiques et pacificatrices.
Sommaire
01Introduction
La culture, diagnostiquée comme un mot fourre-tout par excellence, serait devenue le lieu d’un déclin, celui de l’artiste et de son indocilité. Valorisée par des entreprises culturelles telles que le ministère de la Culture, les mécénats privés ou encore les grandes marques du luxe ou de la mode, la culture, selon Laurent Cauwet, est devenue l’espace de l’entre-soi, de la prolétarisation des artistes et l’un des secteurs clefs du langage de la domination.

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02Le paradoxe de la pacification
L’artiste, tel que nous le décrit Laurent Cauwet, est devenu le vassal d’une politique qui aurait phagocyté l’essence même du geste créateur pour se le réapproprier selon son propre cahier des charges. L’équation serait la suivante : un artiste ne peut rester libre s’il est gouverné et financé par des autorités qui doivent guider chacun de ses pas pour lui permettre d’accéder à la reconnaissance.
La question que pose l’auteur est la suivante : pourquoi l’État met-il une telle énergie à valoriser le travail de certains artistes ?
Parce qu’ainsi ces derniers ne produisent plus de gestes critiques, mais obéissent à l’injonction de produire des gestes critiques. Cette double contrainte soumet les créateurs à un régime de pensée où la contestation ne peut plus avoir lieu, puisqu’elle est commanditée avant d’avoir été pensée et qu’elle est financée par ceux contre lesquels elle devait prendre position. Nous nous retrouvons face à un simulacre d’art où « l’artiste, objectivé, devient ready-made posé en situation par l’entreprise selon les besoins du pouvoir dominant » (p.45).

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03La poésie, dernier lieu du pas de côté
Serait indocile aujourd’hui ce qui ne rentre pas dans les prés carrés institutionnalisés, ce qui ne s’affiche ni dans les théâtres, ni aux portes des musées. Serait indocile ce qui est économiquement négligeable, ce qui ne peut être monétisé. Serait donc indocile la poésie et la constellation d’artistes qu’elle entraîne dans son sillage. La rançon de cette indocilité, dernier territoire vierge qui ne serait pas tombé entre les mains des financiers, c’est son invisibilité dans les espaces de communication.
Ainsi, selon l’auteur, le dernier pan de résistance face à cette domestication généralisée est une parole de courte portée, à faible diffusion, mais qui frappe par l’efficacité de son geste. Qu’il s’agisse des actions directes (affichages muraux, actions performatives sauvages), de l’édition de fanzines ou encore de festivals sans subventions, c’est le principe du hors la loi, du « coûte que coûte » qui permet d’injecter de la vie là où l’économie a tout balayé. Pourtant, selon l’auteur, c’est encore un espace que l’État ne cesse de vouloir faire plier en promettant aux poètes issus de la marge des lieux d’expressions banalisées qui permettraient de cadrer tous les débordements susceptibles de créer du remous dans la société.

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04Les collusions entre l’art contemporain et la finance
Les complicités entre les acteurs du pouvoir et ceux de la culture sont multiples. Au fil des pages, l’auteur ne cesse d’égrener les différents scandales qui rythment ces grands rendez-vous politiques et financiers.
Ainsi, lorsque le Grand Palais programme en 2015 une rétrospective autour des œuvres de Picasso (nommée Picasso.mania) en même temps qu’une exposition sur l’histoire de la maison Louis Vuitton, le message semble clair : sont présents, côte à côte, l’œuvre d’un artiste en tant qu’entreprise et l’histoire d’une entreprise en tant qu’œuvre. La première est payante, l’autre gratuite.
Il s’agit pour le groupe LVMH, propriétaire de la maison Louis Vuitton, de louer un lieu prestigieux pour faire rayonner sa marque dans l’espace culturel et transformer, par la même occasion, un musée en annexe d’une de ses boutiques. Aboutissement despotique de la puissance de la finance.

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05La fête est-elle finie ?
Les expositions proposées par la fondation Cartier à Paris, l’inauguration du musée des carnavals populaires et les grands chantiers autour du projet des Capitales européennes sont toujours présentés dans le champ sémantique de la fête : une invitation enthousiaste à de la consommation légère et sans conséquence.
Ainsi, le renforcement de la surveillance dans les centres villes, la gentrification ou encore les violences à l’égard de certaines manifestations ne seront perçus que comme des aléas malencontreux de la grande messe de la culture officielle. Ces formes abouties de la domination restent pourtant pérennes dans l’espace urbain et renforcent l’autorité de l’État dans les strates de la société les moins malléables. Et l’œuvre d’art ne fait plus figure que de valeur symbolique et instrumentalisée.
En 2015, à la sortie de la représentation d’Exhibit B de l’artiste sud-africain Brett Bailey, ceux qui s’opposent à cette installation sont accueillis par des policiers appelés à la rescousse par le directeur du théâtre. Leur malaise à l’égard de cette œuvre soi-disant « antiraciste » et « anticoloniale » ne trouvera aucun espace de dialogue. Les portes du débat se referment, sous prétexte que de telles récriminations portent atteinte au geste artistique. Ici apparaît la ligne de force incontestable de cette culture par la domination : l’organigramme pyramidal de cette entreprise ne souffre aucune confrontation de l’œuvre à la critique de l’autre, réduisant au silence le spectateur, le lecteur ou toute personne qui s’opposerait à ce système de diversion. Il s’agit d’une oppression par la langue, de la contrition de toute pensée qui tente de s’ériger en « contre ».

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06Conclusion
Le mot d’ordre de Laurent Cauwet est de prendre position face à cette entreprise culturelle qui aurait phagocyté l’essence même du geste artistique, de ses positions politiques : il faut « apprendre à sortir son revolver » (p.13).
Poétique d’une résistance et d’une réponse qui s’arme philosophiquement pour contrecarrer les puissants détracteurs de la liberté, cet essai est l’expression d’une colère, salvatrice, qui nous oblige à cesser de détourner le regard. Il s’agirait, pour chacun, de cesser de se laisser paralyser par un jugement esthétique (qui nous invite uniquement à donner notre opinion sur une œuvre d’art) pour nous remobiliser à l’endroit de la subversion, de l’opposition.

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07Zone critique
Si, en contexte, cette profession de foi est tout à fait légitime et mérite d’être réalisée dans l’éducation citoyenne, l’adversaire que dépeint l’auteur est parfois peu identifiable et brouille les cartes de ces stratégies qu’il nous invite à repenser. En nous révélant la corruption d’un système entier (impliquant aussi les artistes), il nous reste un léger sentiment de découragement face à la déconstruction endémique que présuppose cette cruelle mascarade.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La Domestication de l’art. Politique et mécénat, Paris, La Fabrique, 2017.

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