
La Démocratie aux marges
Démocratie, anarchisme et résistance
Description
"La Démocratie aux marges" de David Graeber est un essai qui explore les possibilités de démocratie directe et participative à travers l'expérience du mouvement Occupy Wall Street, auquel Graeber a activement participé. Graeber, anthropologue et militant anarchiste, analyse les structures de pouvoir et les limites de la démocratie représentative tout en proposant des réflexions sur les formes alternatives de démocratie.
Dans cet ouvrage, Graeber discute des principes organisationnels et des pratiques du mouvement Occupy, telles que les assemblées générales et les consensus, qui cherchent à impliquer directement les citoyens dans le processus décisionnel. Il examine également les défis rencontrés par le mouvement, notamment en matière de communication, de stratégie et de confrontation avec les institutions étatiques.
Sommaire
01Introduction
La démocratie aux marges reproduit un long article publié par David Graeber en 2005 dans la Revue du MAUSS, alors intitulé « La démocratie des interstices ».
L' auteur se donne pour objectif de réfuter l’idée, largement partagée, selon laquelle la « civilisation occidentale », née à Athènes au Ve siècle av. J.-C., constituerait le berceau historique de la démocratie. Il montre d’une part qu’il n’est que très difficile d’identifier avec précision une « civilisation occidentale », et d’autre part que la tradition intellectuelle européenne ne s’est pas montrée historiquement plus favorable à des pratiques démocratiques que ses homologues chinoises ou indiennes. L’apparition de telles pratiques ne dépendrait pas d’un contexte culturel particulier, mais plutôt de l’existence ou non d’un État.

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02Ce que « démocratie » veut dire
Graeber ouvre son essai par une distinction entre l’emploi du mot « démocratie » et les pratiques démocratiques elles-mêmes. Revenant à l’étymologie grecque du terme, il note que « "démocratie" signifie littéralement la "force", voire la "violence" du peuple », le terme « semble avoir été forgé par ses détracteurs élitistes comme une sorte d’insulte » (p. 52).
Jusqu’au début du XVIIIe siècle, le mot « démocratie » est connoté très négativement, utilisé comme un repoussoir par les révolutionnaires anglais, puis français. Le mot est synonyme de gouvernement instable soumis aux humeurs d’un peuple considéré comme incontrôlable. À partir des années 1820, le mot connaît un retour en grâce auprès de deux publics. Les hommes politiques, d’une part, s’approprient le terme à des fins électoralistes afin de se légitimer eux-mêmes comme représentants du peuple. Cette définition, qui amalgame démocratie et régime parlementaire, s’est progressivement imposée comme l’acception de référence. Les écrivains d’autre part, tels que Victor Hugo ou Walt Whitman, renouent quant à eux avec l’idéal démocratique populaire faisant du peuple la seule véritable entité souveraine. Cette seconde acception serait restée marginale et souvent insuffisamment différenciée de la première.

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03Le mythe d’une « civilisation occidentale » berceau de la démocratie
Ainsi, les pratiques démocratiques ne semblent pas entretenir de liens privilégiés avec les sociétés européennes et nord-américaines actuelles. Pourtant, une idée répandue fait de la démocratie l’une des valeurs fondamentales d’une supposée « civilisation occidentale ». Un exemple caricatural d’une telle conception est fourni par la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington , sur laquelle Graeber s’appuie pour montrer les apories de la notion de « civilisation occidentale ».
Ce que Huntington désigne ainsi correspond à un ensemble de valeurs (telles que la démocratie, l’individualisme, le libéralisme, etc.) qui, note Graeber, n’ont en réalité commencé à se diffuser qu’à partir du XIXe siècle, sans, même depuis lors, faire l’unanimité chez les « Occidentaux ». Huntington a ainsi construit sa notion à partir de certaines idées, parfois inventées en Grèce antique, puis consignées dans des livres et transmises ainsi de génération en génération. In fine, la « civilisation occidentale » désignerait, au mieux, une tradition littéraire et philosophique parmi d’autres et non un mode de pensée et d’action réellement dominant. Sur cette base le fascisme pourrait tout autant être revendiqué comme le parangon de la civilisation occidentale.

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04La récupération fallacieuse de la démocratie par les élites républicaines
L’emploi du terme « démocratie » pour légitimer des régimes parlementaires mène les théoriciens libéraux à une contradiction. D’une part, ce mot a été forgé pour désigner péjorativement une forme d’autogouvernement communautaire.
D’autre part, le modèle athénien en est présenté comme le plus illustre représentant, alors qu’il constitue un cas de démocratie majoritaire certes, mais qui prend place au sein d’« une société esclavagiste et militariste fondée sur la domination systématique des femmes » (p. 17). Athènes est en cela un modèle dont les théoriciens libéraux ne peuvent que difficilement se revendiquer. L’héritage intellectuel que les défenseurs des régimes parlementaires revendiquent les enferme donc dans une impasse. Ils sont, pour Graeber, pris en tension entre une nécessité politique de présenter les républiques libérales comme des démocraties, et l’incompatibilité radicale qui demeure entre les deux.

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05Le regard biaisé des historiens
La thèse, bien que fallacieuse, d’un lien entre démocratie et Europe s’appuie sur un certain nombre de travaux d’historiens. Cette observation permet à Graeber de proposer une critique originale des biais inhérents à cette discipline. Il montre que la production de connaissance en histoire s’appuie quasi exclusivement sur des preuves écrites – ce qu’il résume schématiquement ainsi : « s’il n’y a pas de preuve directe de quelque chose, alors on peut le considérer comme nul et non avenu » (p. 101).
Cette méthode a d’importantes conséquences lorsqu’il s’agit de déterminer les origines de la démocratie. La focalisation sur l’écrit aboutit à une surreprésentation des élites politiques et intellectuelles dans les sources étudiées. Les historiens sont ainsi réduits à « chercher les origines de la démocratie précisément là où ils ont le moins de chance de les trouver : dans les proclamations officielles d’États qui ont largement mis fin aux formes locales d’autogouvernement et de délibération collectives, et dans les traditions littéraires et philosophiques qui leur en ont fourni la justification » (p. 102). À l’inverse, les assemblées populaires, très peu documentées, ne sont de fait jamais identifiées comme lieux de pratiques démocratiques.

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06La démocratie inventée dans les « zones d’improvisation culturelle »
Pour Graeber donc, la démocratie n’a pas plus été inventée à Athènes que dans des cités guerrières d’Asie du Sud. Les sociétés prenant leurs décisions selon la règle du consensus ne sont caractéristiques d’aucune ère culturelle en particulier : elles émergent spontanément dans ce que Graeber nomme les « zones d’improvisation culturelle », c’est-à-dire « des espaces en général placés hors du contrôle des États et dans lesquels des personnes nourries de traditions et d’expériences différentes sont obligées d’imaginer des moyens pour régler leur vie commune » (pp. 87-88).
À rebours des conceptions dominantes selon lesquelles les valeurs démocratiques seraient le produit d’un corpus littéraire philosophique, l’auteur suggère au contraire que c’est hors de toute tradition figée que s’invente la démocratie. Celle-ci ne serait pas une valeur appliquée à partir d’un modèle théorique, mais bien au contraire une invention collective émergeant spontanément lorsqu’un groupe est contraint de s’organiser sans partager aucune référence culturelle commune. L’absence de l’État apparaît donc comme une condition à l’apparition de pratiques démocratiques en ce qu’il contribue en général à la diffusion d’une culture institutionnelle partagée par ses sujets.

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07Conclusion
Pour Graeber, la démocratie n’est pas tant affaire de tradition culturelle que de contexte institutionnel. Là où un grand nombre de penseurs continuent de faire de la démocratie un synonyme de régime parlementaire, Graeber plaide pour une définition de celle-ci, plus radicale et pourtant proche du sens commun, comme auto-organisation collective sur la base du consensus.

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08Zone critique
La démocratie aux marges n’ayant pas été publiée dans sa version anglaise, il s’agit d’un texte relativement peu connu de Graeber, bien qu’annonciateur de ses travaux postérieurs . Il s’y place implicitement dans la continuité des travaux de Marshall Sahlins, son directeur de thèse, concernant le caractère erroné de la conception de la nature humaine dans les sociétés occidentales .

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La démocratie aux marges, Paris, Flammarion, « Champs », 2018.
Du même auteur – Towards an Anthropological Theory of Value, New York, Palgrave, 2001. – The Democracy Project: A History, A Crisis, A Movement, New York, Spiegel & Grau, 2013. – Dette. 5000 ans d’histoire, Actes Sud, coll. « Babel essai », 2016.

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