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Couverture de 'La composition des mondes'

La composition des mondes

Philippe Descola

Études sur la diversité culturelle

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Description

Les sociétés occidentales peuvent-elles envisager un rapport différent, soucieux et empathique, avec la nature et l’environnement ? Sous le format d’une série d’entretiens, Philippe Descola évoque son trajet académique, son terrain en Amazonie équatorienne chez la population Jivaro Achuar, son retour en France et sa contribution à l’anthropologie, en analysant les coutumes et les droits des sociétés autochtones de l’Amazonie.

Il questionne aussi la centralité du discours moderne européen en anthropologie, discours peu préoccupé de l’existence des animaux, des plantes ou de la planète.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Sous la forme d’une synthèse d’entretiens menés par Pierre Charbonnier, Phillipe Descola revient dans La Composition des mondes sur son parcours d’anthropologue et propose un nouvel éclairage sur le rapport que l’homme peut envisager avec la nature (ou le « non-humain »), comprise comme plantes et animaux, mais incluant aussi des formes moins habituelles, telles que les esprits, les virus ou les formes de relief.

Au début de ses études, Descola s’intéresse aux principes marxistes, à l’ethnoscience et à l’anthropologie environnementale, ce qui au fil de sa carrière va lui offrir de solides bases d’analyse interdisciplinaire. Sa proximité avec Claude Lévi-Strauss l’initie à la théorie structuraliste, tout en lui permettant de définir son propre système d’analyse, composé de quatre grands modes d’identification à la nature, déterminés selon les principes de continuité et de discontinuité : le totémisme déploie une continuité matérielle et morale entre humains et non-humains ; l’animisme souligne une continuité morale et des différences physiques ; l’analogisme postule des discontinuités mentales et physiques ; et le naturalisme est le mode de pensée caractéristique de l’Occident et de la modernité.

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02

Les Indiens Jivaros de Haute-Amazonie

La première enquête de Philippe Descola s'effectue au Mexique, chez la population Tzeltal, dans la compagnie de sa partenaire de vie et de recherche Anne-Christine Taylor. Il s'agit malheureusement d'un échec dû au déracinement des Tzeltal, population chasée de ses terres initiales, qui néanmoins lui permet un premier contact avec la forêt amazonienne, et de ne plus penser « qu'aller faire du terrain là-bas avait un côté incurablement romantique et “petit-bougeois ”» (p. 146°. Au contraire, en effectuant le terrain pour la thèse dirigée par Claude Lorsqu’il effectue son terrain en Amazonie chez les Jivago Achuar, Philippe Descola découvre une population indienne très riche en croyances et coutumes, qui dispose de véritables savoirs écologiques et d’impressionnantes techniques du travail de la terre.

La philosophie des Achuar s’ancre dans le shiir waras, autrement dit dans le bien-vivre au sein de la nature. La nature a une grande importance dans la vie sociale, la forêt étant considérée comme partie intégrante de la vie de chaque jour. Dans ce sens, les jardins des Achuar, construits par le défrichement d’une parcelle de la forêt et le brûlement des plantes végétales sauvages, représentent la forêt en miniature. Accueillant en apparence des végétaux plantés en désordre, les jardins imitent en réalité la structure de la forêt, les plantes « les plus élevées protégeant les plus basses » des pluies torrentielles et du soleil torride. Seules les femmes peuvent s’occuper des plantes domestiques et travailler dans les jardins.

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03

Les rapports entre les plantes, les animaux et les humains

Si la communication onirique entre humains et non-humains est possible, c’est parce que les Achuar considèrent que les plantes et les animaux sont eux-mêmes des humains, qui transmettent des messages à travers les rêves pour les nouveaux projets en agriculture ou expriment leur mécontentement concernant certaines situations de vie.

Les non-humains sont perçus comme des membres de la famille, ce qui implique des interactions sociales, mais aussi des obligations : « Les plantes cultivées étaient traitées comme des parents consanguins, les animaux chassés étaient traités comme des parents par alliance » (p. 155). Ainsi, les femmes traitent les plantes domestiques comme des enfants ; les hommes s’adressent au gibier comme à leurs beaux-frères. Ce rapport inédit à l’humanisation de la nature n’empêche en rien d’excellentes connaissances en botanique, en agronomie ou en ethnologie animale.

Autre moyen de communication, les chants anent, parfois joués à la flûte ou sur une guimbarde, sont des incantations mentales ou à voix basse visant à faire parvenir un message à un humain ou à un non-humain, d’une âme à l’autre, pour influencer ses actions. Les chants sont transmis par les ascendants et ont une ligne mélodique fixe ; les Achuar peuvent en maîtriser une centaine, adaptés à toutes sortes de situations. Les sujets de prédilections en sont variés : une dispute entre deux beaux-frères (situation récurrente), le bien-être des plantes domestiques ou la volonté d’entretenir l’amour d’un conjoint parti loin. Il s’agit d’un message qui s’opère d’une âme à l’autre, comme le mot anent le suggère lui-même, provenant à l’origine du mot cœur. Ce chant de l’intériorité, parfois joué à la flûte ou sur une guimbarde, est censé d’influencer ou de changer les actions de l’âme du destinataire.

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04

La modernité et le naturalisme de l’Occident

Pour Philippe Descola, le naturalisme représente une création épistémologique moderne structurant le rapport entre les hommes et la nature. Datant du XVIIIe siècle, tel qu’indiqué dans les analyses foucaldiennes, le naturalisme crée le cadre du déploiement de l’anthropocentrisme occidental, avec ses « propres spécificités sociales et cosmologies ». Selon cet angle réflexif, « l’homme » est considéré comme supérieur pour ces aptitudes cognitives et morales.

Dans son argumentation, Descola semble aborder le point de vue d’un Kant Achuar qui mènerait une critique de la raison naturaliste pour remettre en cause les formules dualistes employées par la pensée occidentale : nature et culture, sauvage et domestique, sensibilité et rationalité, etc., en sorte de relativiser et de questionner leur caractère universel. L’hypothèse générale sur laquelle repose son analyse, c’est que l’héritage politique et conceptuel de l’Europe moderne empêche une approche plus soucieuse de l’environnement et de la nature. Les quatre ontologies identifiées par Descola (naturalisme, animisme, analogisme et totémisme) ne se retrouvent pas à l’état pur, sauf dans des modèles anthropologiques qui envisagent, composent et objectivent le monde. Aussi, aucune ontologie faisant partie de cette matrice conceptuelle n’est investie d’une prééminence sur les autres.

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05

Conclusion

Ouvrage original et profond, La Composition des mondes propose une réflexion d’actualité sur la manière d’habiter la planète, de cohabiter avec les plantes, les animaux ou les esprits. Partant d’un parcours personnel, la série d’entretiens dévoile graduellement le parcours d’un anthropologue, les défis du métier et du terrain, les transformations intérieures face à une autre civilisation, une autre mentalité, un autre rapport avec la nature.

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06

Zone critique

Quoique il s’agisse d’un ouvrage d’une très grande clarté, intelligence et sensibilité, certains arguments avancés dans La Composition des mondes peuvent soulever des interrogations. Tout d’abord, le lecteur pourrait envisager de revenir sur l’aspect subjectif de l’écriture anthropologique, de l’objet anthropologique, ainsi que du choix du terrain. Philippe Descola lui-même rapproche le style anthropologique de celui employé par les écrivains, sans pour autant définir des critères limpides concernant ce partage. Ce débat est d’ailleurs toujours d’actualité pour les sciences sociales en général.

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07

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – La composition des mondes, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2014.

Du même auteur – La Nature domestique. Symbolisme et praxis dans l’écologie des Achuar, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1986. – Les Lances du crépuscule. Relations jivaros, Haute-Amazonie, Paris, Pocket, « Terre humaine Poche », 1993. – Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », 2005. – La Fabrique des images, Paris, Musée du quai Branly-Somogy éditions d’Art, 2010.

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