
La Civilisation de l’Occident médiéval
Le Moyen Âge en Occident, au-delà des clichés
Description
Dans son ouvrage La Civilisation de l'Occident médiéval, l'historien Jacques Le Goff propose une synthèse de référence sur la société féodale européenne. Paru en 1964, ce livre a profondément renouvelé l'approche du Moyen Âge.
S'appuyant sur les apports de l'anthropologie, Le Goff accorde une place centrale à la culture, aux mentalités et à l'imaginaire médiéval. Il aborde tous les aspects de la vie au Moyen Âge : religiosité, arts, économie, politique, sciences et techniques.
Grâce à une érudition solide et un grand talent pédagogique, Le Goff fait revivre cette époque avec réalisme et nuance. Il montre la richesse et la diversité d'une civilisation souvent réduite à des clichés.
Malgré le temps passé, cet ouvrage n'a rien perdu de sa pertinence. La somme d'une vie consacrée à révéler la complexité du Moyen Âge. Un classique à lire absolument pour tous ceux qui s'intéressent à cette période fascinante.
Sommaire
01Introduction
L’engouement des Français pour leur patrimoine, médiéval notamment, a encore été démontré récemment par le succès du loto organisé pour sa sauvegarde. Si les historiens ont largement contribué à la sensibilisation du grand public à l’Histoire et au Patrimoine, il ne faut cependant pas oublier que le Moyen Âge, complexe et souvent étrange aux yeux des contemporains, ne se réduit pas aux vestiges qu’il a légués. La connaissance que nous en avons se nourrit en effet d’analyses exigeantes. D’ailleurs, pour produire cette fresque magistrale consacrée à la civilisation du Moyen Âge occidental, Jacques Le Goff exploite une bibliographie française et étrangère considérable.

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02Empereurs, rois et seigneurs : les cadres politiques
À quelle date faut-il se placer pour définir l’avènement du Moyen Âge ? Les historiens en discutent encore. La période résulte-t-elle d’une rupture ou d’évolutions qui traduiraient plutôt la continuité ? Les deux points de vue se défendent. Assurément, l’Antiquité tardive s’achève avec la décomposition du pouvoir impérial romain et l’irruption des Barbares, violente ou favorisée par le manque de main d’œuvre. L’année 476 marque la déposition, accueillie dans l’indifférence générale, du dernier empereur, Romulus Augustule. À l’Empire succèdent les royaumes barbares : ceux des Francs, des Goths, des Anglo-Saxons, des Suèves, des Lombards, des Normands…Ces « invasions », qui prennent souvent la forme d’amples migrations de peuples toujours minoritaires au sein de l’ancien monde romain (Orbis romanus), ne prennent fin qu’avec l’arrivée des Hongrois, vaincus et fixés par l’empereur Otton Ier en 955.

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03« L’air de la ville rend libre »
Cette maxime issue du monde germanique rappelle que, la population européenne doublant entre l’an mil et 1300, la ville offre aux paysans un cadre partiellement libéré des contraintes seigneuriales et qu’elle est un foyer majeur des échanges économiques. Les anciennes cités romaines ont, pour beaucoup d’entre elles, périclité sauf dans l’axe rhénan (Cologne, Mayence), mais celles vers lesquelles convergent les voies terrestres et fluviales (vallée du Rhône, Champagne, Flandre) ou maritimes (Gênes, Venise, Londres, Haithabu, Lübeck, Hambourg et Riga) connaissent un développement que traduit la construction en pierre (cathédrales, palais nobiliaires et beffrois, maisons privées du patriciat urbain).
Dès le XIIe siècle, l’essor des villes s’appuie sur le commerce des denrées à forte valeur ajoutée et sur le volume accru des ventes de produits ordinaires : épices et soie importés d’Orient, draperie des Flandres, bois, fourrures, métaux…Même si le tonnage des navires reste modeste (au mieux 200 tonneaux) et si les conditions des transports terrestres sont difficiles (insécurité, péages, état très inégal des voies de communication…), le commerce international, un temps freiné par les invasions arabes, reprend de plus bel. Des empires commerciaux se forment à Venise, Gênes et Barcelone, qui établissent des comptoirs, par exemple à Constantinople et à Alexandrie. Au nord, la Hanse, une confédération de villes marchandes, domine le commerce depuis Londres jusqu’en Russie. Cet essor stimule l’économie monétaire et favorise le retour de la frappe de l’or avec le florin (Florence, 1252) et le ducat (Venise, 1284), la monnaie d’argent étant la plus fréquente. En outre, les petites villes et les bourgs, très liés à leur périphérie rurale, qui pénètre jusque dans leurs murs, profitent de l’activité des foires et des marchés.

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04La terre : fondement de la richesse
Même des bourgeois investissent dans la terre, ce qui traduit l’inquiétude du lendemain. Il faut dire qu’entre les aléas climatiques (refroidissement des VIIIe et XIVe siècles), les épidémies et la menace du loup (des battues sont régulièrement imposées par les autorités), la famine et la disette ne sont jamais loin. Parfois, la peste (surtout lors des redoutables paroxysmes du VIe siècle puis des années 1348-1420), la tuberculose et les maladies alimentaires comme le mal des ardents dû à l’ergot de seigle, s’en mêlent. L’espérance de vie n’excède donc pas les 30 à 40 ans. Le chroniqueur Raoul Glaber, dans ses Histoires, relève ainsi la terrible famine de 1032-1034 en Bourgogne. Le comte de Flandre Charles le Bon, de son côté, organise en 1125 une véritable politique d’assistance économique en faveur des nécessiteux.
Jusqu’au XIIIe siècle, les champs sont privilégiés, puis l’élevage gagne en importance. La jachère est longtemps préférée à l’assolement triennal, qui progresse lentement, et l’outillage de bois n’est pas toujours remplacé par celui en fer. Certes, la charrue dissymétrique à roue et à versoir est connue dès le IXe siècle. L’attelage en file, associé au collier d’épaule, facilite les labours. Les moulins se multiplient : le Domesday Book (1086), un document comptable très important de la monarchie anglo-normande, en recense 5 624 en Angleterre. Il n’en reste pas moins que l’engrais est rare et que les rendements, parfois inférieurs à 4 pour 1, dépassent rarement 8 pour 1. Au stress alimentaire s’ajoute la lourdeur des prélèvements : jusqu’à 50% dans le cadre de la seigneurie. L’exploitation des territoires incultes, appelés saltus, ou le braconnage, demeurent les autres issues, mais la justice seigneuriale est vigilante et la noblesse réglemente de plus en plus strictement l’exploitation des bois et des taillis, tendant à préserver sa forestas. Les espaces boisés ont en effet été attaqués par des défrichements (les « essarts ») longtemps encouragés et qu’il faut porter au crédit des villageois beaucoup plus que des moines.

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05La chrétienté : « idéologie dominante »
L’expansion du christianisme est un fait majeur au Moyen Âge, notamment par le biais de la mission. Évêques et moines se font appuyer par la papauté et par les rois pour évangéliser au moyen de la persuasion et de la force. L’Église devient aussi, par le biais des dons, le principal maître de la terre. Elle favorise le compartimentage social à travers la théorie des trois ordres : ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent. Mais c’est une vision périmée dès le XIIe siècle avec l’irruption de la classe marchande. Surtout, le temps liturgique est le temps social, rythmé par le son de la cloche. Insérée dans les structures féodales, l’Église tente de réguler la violence seigneuriale au moyen de la Paix de Dieu, une institution décrétée lors du concile de Charroux (989) et qui interdit d’attaquer les pauvres désarmés. L’Église stimule également la création architecturale et artistique, parfois même l’innovation dans ces domaines. On peut citer l’abbaye de Cluny dont l’église principale, édifiée dès 1088, fut la plus vaste église de la Chrétienté jusqu’à la construction de Saint-Pierre de Rome (1506).

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06Vie de l’esprit et sensibilités médiévales
À en croire Le Goff, il semble que les premiers siècles du Moyen Âge s’abîment dans un naufrage culturel à peine limité par de timides renaissances, à l’époque carolingienne notamment (IXe siècle). Les lettrés vivent de l’héritage des auteurs de manuels de la fin de l’Antiquité, comme celui de Martianus Capella (v. 420), ainsi que des résumés de Boèce et de Cassiodore (VIe siècle) ou de Bède le Vénérable († 735). Il faut attendre les écoles cathédrales et les universités des XIIe-XVe siècles (Paris, Bologne, Oxford, Salamanque ou Montpellier), qui redécouvrent les auteurs grecs notamment à travers les traductions réalisées à partir de l’arabe, pour que les Arts libéraux, la théologie, le droit et la médecine se renouvellent.
Le livre, désormais usuel, se diffuse et de grands noms émergent : saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure…L’expression « science expérimentale » apparaît même sous la plume de Roger Bacon († 1292/4), un maître d’Oxford. Les connaissances géographiques s’améliorent également avec les grands voyages, comme la mission de Guillaume de Rubrouk en Mongolie (1253). En outre, la pratique de la disputatio (débat thématique) « a aidé les esprits à s’habituer à la coexistence d’opinions différentes » (p. 389).

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07Conclusion
Il est vrai que les Xe-XIIIe siècles constituent un « court Moyen Âge » qu’il est légitime de considérer pour lui-même. C’est un temps d’essor démographique, économique et culturel remarquable qui ne masque pourtant pas ce que Jacques Le Goff identifie comme l’une des constantes de la période médiévale : l’insécurité. Avant cela, la longue mise en place des royaumes barbares est marquée par des équilibres précaires, mais aussi par un phénomène déterminant : les progrès de la christianisation.

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08Zone critique
Jacques Le Goff a recours, de manière assumée, au concept marxiste de lutte des classes : « J’estime que le fonctionnement de la société s’éclaire principalement par les antagonismes sociaux, par la lutte des classes, même si le concept ne s’adapte pas bien aux structures sociales du Moyen Âge » (p. 14). On ne peut nier qu’à l’époque médiévale, le lien social soit marqué par la violence, qui empreint d’ailleurs les structures dans lesquelles il se tisse. Il faut, pour bien la comprendre, situer l’analyse de Jacques Le Goff dans le contexte de « l’hégémonie marxiste dans les sciences sociales » (Enzo Traverso) au cours des années 1960, même si l’utilisation d’une grille de lecture ne signifie pas que celle-ci constitue un instrument au service d’un projet utopique.
En outre, depuis la publication de l’ouvrage, la recherche a accompli de tels progrès en histoire du haut Moyen Âge qu’on ne peut lire sans recul la description plutôt sombre que Jacques Le Goff donne de ces quelques siècles. Pour ne citer qu’un exemple, la présentation allusive de la renaissance culturelle carolingienne ne rend pas assez compte de l’effort consenti par les contemporains pour repérer, conserver, transmettre le savoir au moyen de l’écrit et parfois innover.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – La Civilisation de l’Occident médiéval, Paris, Arthaud, 1964.
Du même auteur – Marchands et banquiers au Moyen Âge, Paris, PUF, 1956. – Pour un autre Moyen Âge. Temps, travail et culture en Occident : 18 essais, Paris, Gallimard, 1977. – « La peste dans le haut Moyen Âge » (avec Jean-Noël Biraben), Annales, 1969, 24-6, pp. 1484-1510. – La naissance du Purgatoire, Paris, Éditions Gallimard, 2016 [1981]. – « Rire au Moyen Âge », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 3, 1989, pp. 1-14.

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