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La Beauté

Frédéric Schiffter

Philosophie de la beauté et de l'art

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Description

Dans cet essai sur la notion tant discutée de « beauté », Frédéric Schiffter, « philosophe sans qualités », « nihiliste balnéaire » tel qu’il aime à se nommer lui-même, mêle, à la façon d’un Montaigne, confidences et réflexions philosophiques.

Au cours de cette flânerie nostalgique, il convoque femmes aimées, philosophes, artistes peintres, poètes, cinéastes, musiciens, qui lui ont permis, dans cette quête si particulière, de faire l’expérience existentielle de la rencontre avec la beauté, sans laquelle la vie n’aurait plus de sens.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Marchant sur les pas de Schopenhauer, Frédéric Schiffter dévoile sans tergiverser son aversion pour les « philistins », ces individus vides de spiritualité, insensibles à l’esthétique d’une œuvre, d’un paysage, d’un visage. Le philistin comble sa vie d’activités n’ayant d’autre finalité que l’assouvissement d’un désir immédiat, le besoin grégaire d’appartenir à un corps social indifférencié, vulgaire, intéressé.

Pire encore, convaincu de participer au progrès et à la modernité, le philistin méprise ce qu’il juge inutile, dédaigne le farniente qu’il confond avec la fainéantise. Quant à l’art et au beau qu’il ne saurait ressentir intimement, il ne s’en approche que dans le bruit et l’agitation, lors de journées portes ouvertes, d’excursions guidées ou de spectacles sons et lumières.

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02

Élégance et distance

La recherche de l’élégance sous-tend l’écriture et la pensée de Schiffter. Bien plus qu’une posture, une apparence, l’élégance est une façon d’être au monde. L’étymologie du mot nous apprend qu’est « élégante » la personne qui « sait choisir » (elegans est le participe présent du verbe eligere, signifiant « choisir »), celle qui se distingue par son bon goût, son raffinement, plus encore, sa mise à distance de l’ici et du maintenant, de l’immédiat, de l’urgent. C’est de l’élégance, de la distinction, de la distance que naît la beauté.

Aux yeux du philosophe, les belles femmes ne sont pas celles qui sont les plus maquillées, les plus aguicheuses, les plus à la mode. Au contraire, ce sont celles qui dégagent une allure atemporelle, séduisent, l’air de rien, par leur pudeur et la mélancolie de leur regard, donnent l’impression de venir « d’un autre monde » et souvent se retirent dans leur « arrière monde », se laissant aller à la divagation, aux songes et aux souvenirs.

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03

Le sublime et la solitude

Chez le philosophe, cette distanciation a parfois pris des formes extrêmes, se muant en sentiment de décalage, d’inadéquation au monde, de malaise. « J’étais un exilé, écrit-il parlant de sa jeunesse, mais sans pays d’origine » (p. 3). Imperméable aux modes des années 1960-1970 – comme le rock ou Woodstock – seuls parvenaient à l’intéresser les filles, un certain cinéma (Charlie Chaplin, par exemple, personnage tragi-comique et pessimiste), certains genres musicaux musique (le jazz notamment), mais aussi la contemplation de la nature.

Sans le savoir, c’est l’expérience kantienne du sublime qu’il faisait alors, expérience qui habite l’existence tout un chacun : en effet, si l’art peut nous dévoiler le beau, la nature nous permet d’accéder au sublime. Devant un paysage, nous éprouvons cette sensation particulière de l’« absolument grand », nous faisons « l’expérience à la fois plaisante et troublante de [nous] apercevoir que l’univers dont [nous] admirons l’infinité peut se passer de [nous], qu’il peut [nous] anéantir, qu’il existait avant [nous] et qu’il existera après [nous] » (p. 51). Dans ces instants, la sensation paradoxale d’étrangeté et d’appartenance au monde se fait encore plus vive, la connaissance de la fragilité de la condition humaine s’impose dans sa cruelle vérité à notre conscience.

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04

Beauté, désir et laideur

Le philosophe se réfère souvent à la théorie platonicienne des Idées, il se démarque cependant de la pensée grecque antique qui associait les notions de beau et de bon. Pour Schiffter, la beauté n’a pas de valeur morale en soi, pas plus qu’elle ne répond à des canons esthétiques prédéfinis.

La beauté d’un visage ne réside pas forcément dans sa perfection plastique, son apparence formelle. Elle est le reflet d’un monde intérieur, d’une part insaisissable de l’être, témoigne d’une fissure, d’une tristesse, comme chez Romy Schneider ou Gena Rowlands. « Je ne prétends pas que la Joie ne puisse s’associer avec la beauté, écrivait Baudelaire, mais je dis qu’elle en est un des ornements les plus vulgaires, tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire l’illustre compagne. » (pp. 26-27)

À cet égard, le philosophe n’établit pas de lien entre beauté féminine et désir : contrairement à Spinoza pour qui la beauté n’existait que par la « grâce d’un désir » (p. 15), Schiffter célèbre le caractère noble, distant, discret et intemporel de ces belles que l’on a peur d’approcher, que l’on préfère souvent admirer avec respect que posséder. Ce sont les jolies femmes – parfumées, apprêtées, joyeuses, impudiques, ancrées dans le monde sensible – qui excitent le désir et provoquent la grivoiserie.

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05

L’art aliéné : politique et argent

Déjà hermétique, dans les années 1960-1970, à l’art engagé (à gauche) ou à l’art dit « d’avant-garde », qui avait la faveur de la majorité des intellectuels, F. Schiffter ne s’intéresse pas plus aujourd’hui aux expériences artistiques contemporaines porteuses d’un message, aux œuvres qui chantent « les sentiments élevés, les nobles combats » (p. 92). En effet, s’il prétend s’adresser à la grandeur métaphysique de l’âme, l’art ne saurait être tenu par l’obligation de servir une cause ni être engagé, encagé, dit-il (p. 94). Dans Le Déshonneur des poètes, le surréaliste Benjamin Perret fustigeait de même ses amis Aragon et Eluard qui avaient un temps enrégimenté leur poésie au service du patriotisme.

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06

Cor­res­pon­dances

Les surréalistes avaient aussi exprimé leur dégoût de la rationalité marchande et technoscientifique de la société moderne : les déviations, les déviances, les dissidences de l’imagination furent leur meilleure réponse artistique, leur « action directe […] au service du merveilleux » (p. 101). S’inspirant de la pratique freudienne des associations libres et automatiques des idées, des pensées, des représentations, ils voulaient débrider l’imagination et l’inconscient, produire des chocs esthétiques nouveaux.

De la même manière, F. Schiffter aime laisser vagabonder librement sa « mémoire esthétique » (p. 88) dont surgissent, sans rationalité apparente, des associations entre artistes, champs, mouvements artistiques (jazz et baroque par exemple). Dans ces instants de « désordre onirique », le sentiment de la beauté s’éveille en lui, les correspondances construisent son « décor intérieur », résonnent « comme de longs échos qui de loin se confondent dans une ténébreuse et profonde unité, vaste comme la nuit et comme la clarté » (Charles Baudelaire, pp. 87-88).

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07

Conclusion

Loin de l’image d’un penseur torturé enfermé dans sa tour d’ivoire, répugnant à se mêler aux choses de l’ici-bas, Fréderic Schiffter se présente dans cet essai tout au contraire comme un homme de désirs, profondément ancré dans un monde qu’il cherche à apprivoiser et connaître grâce à l’art et à la quête incessante de la beauté. En conclusion nous dit Schiffter, contrairement à ce que l’intuition pourrait nous amener à penser, art et beauté n’enjolivent pas forcément la réalité : ils nous révèlent aussi parfois les aspects les plus tragiques, les plus cruels, les plus crus de l’existence, comme dans les toiles de Francis Bacon « où la vie et la mort vont bras dessus, bras dessous » (p. 146).

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08

Zone critique

À l’instar de Théophile Gauthier, l’essayiste défend ardemment la conception de « l’art pour l’art ». Libre de tout message social ou politique, l’art serait plus percutant et serait alors à même d’atteindre une dimension existentielle.

Cependant, certaines œuvres ne puisent-elles pas, précisément, leur puissance créatrice et esthétique dans la force de leur engagement : la peinture explosive de Basquiat, la poésie de Césaire, le jazz de Max Roach, le cinéma de Depardon ?

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – La beauté, une éducation esthétique, Éditions Autrement, coll. Les Grands Mots, Paris, 2012.

Du même auteur – Petite Philosophie du surf, Paris, Milan, 2005. – Le Philosophe sans qualités, Paris, Flammarion, 2006. – Philosophie sentimentale, Paris, Flammarion, 2010. – On ne meurt pas de chagrin, Paris, Flammarion, 2016.

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