
Jean sans Terre
Portrait historique du roi Jean sans Terre (1166-1216)
Description
Jean sans Terre (1166-1216) appartient à la cohorte des tyrans et des mauvais princes du Moyen Âge dont la néfaste réputation a traversé les siècles. Considéré comme un traitre de son frère Richard Cœur de Lion, incapable, face à Philippe Auguste, de conserver les terres de la dynastie Plantagenêt en France, Jean fut également accusé d’opprimer les populations sous sa domination.
Il est toutefois crédité par les historiens d’avancées majeures dans le gouvernement de l’Angleterre et de l’Irlande. Loin d’une tentative de réhabilitation, cette étude de Frédérique Lachaud explore les différentes facettes d’une personnalité complexe.
Sommaire
01Introduction
C’est sous la figure du « prince Jean », le frère de Richard Cœur de Lion, que Jean sans Terre nous est sans doute le plus familier. Il était le dernier fils du roi Henri II d’Angleterre et d’Aliénor d’Aquitaine : parce qu’il n’était pas destiné à monter sur le trône, il fut surnommé « Jean sans Terre ». La plume des chroniqueurs lui a construit une réputation exécrable, que l’on retrouve notamment dans toutes ses représentations issues de la légende de Robin des Bois.

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02Un Plantagenêt dépossédé ?
Les premiers chapitres de l’étude de Frédérique Lachaud reviennent sur la jeunesse et la formation de Jean, fils cadet de Henri II Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine. Les informations disponibles à ce propos sont peu nombreuses. Dans les premières années de sa vie, il fut à peine mentionné par les chroniqueurs et n’apparut que rarement dans la documentation administrative, si bien qu’il est difficile de retracer les premiers temps de son existence, voire d’être certain de la date et du lieu de sa naissance. Malgré tout, les études récentes suggèrent qu’il naquit en Angleterre, probablement à la Tour de Londres, entre le 24 et le 27 décembre 1166. Quant à son éducation, s’il ne fait aucun doute qu’il reçut très tôt un maître pour le former, les premières mentions de dépenses relatives à son entretien concernent les années 1176-1177. À l’exemple de tous les membres de sa famille et d’une partie de la haute aristocratie, la vie du jeune garçon devint rapidement itinérante, avec des allers-retours réguliers entre l’Angleterre et la Normandie.

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03Un personnage politique de premier plan
Frédérique Lachaud ne manque pas de souligner que Jean sans Terre fut confronté à de grandes responsabilités politiques dès son entrée dans l’âge adulte, dont il tira des expériences décisives. Ainsi en fut-il de l’expédition du jeune prince en Irlande, dont Henri II avait été investi de la domination de l’île par le pape Alexandre III dès 1172. Le roi y envoya Jean au printemps 1185 après l’avoir adoubé, avec pour mission d’y affirmer l’autorité royale. Le prince commandait alors une troupe embarquée dans une soixantaine de navires, mais il ne parvint pas à manœuvrer avec suffisamment d’habileté entre les chefs gaéliques et les différentes générations de colons anglais d’Irlande pour y imposer son influence.
Malgré cet échec relatif, Jean fit tout de même en sorte de créer sur place un réseau de fidèles, en donnant des terres irlandaises à certains de ses compagnons, comme Ranulf de Glanville ou Theobald Walter dont il profita lors de son accession au trône. De même, ses activités politiques sur place furent nombreuses comme en témoignent les 43 chartes irlandaises qui sont parvenues jusqu’à nous, ou les châteaux pour lesquels il ordonna la construction dans cette périphérie du royaume d’Angleterre.

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04Jean d’Angleterre
La seconde partie de l’ouvrage de Frédérique Lachaud s’ouvre sur l’accession contestée de Jean au trône d’Angleterre, après la mort de Richard en 1199, victime d’un tir d’arbalète. Les sources disponibles ne s’accordent pas sur le nom de l’héritier légitime de la couronne : si pour Roger de Howden et Ralph de Diceto, il s’agissait bien de Jean, en revanche, Raoul de Coggeshall n’évoqua aucune disposition testamentaire prise par Richard en faveur de son frère cadet.
Certes, les deux hommes s’étaient réconciliés et, à partir de 1197, Jean fut présent lors de grandes cérémonies publiques, où il tint une place de premier rang. Mais si Richard n’avait pas d’enfant légitime pour lui succéder, sans doute espérait-il encore en avoir. De plus, l’historienne justifie les hésitations de Richard par l’existence d’autres prétendants au trône : ses neveux, et notamment Arthur, le fils posthume de Geoffroi, mort en 1186.

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05La puissance des Plantagenêt en question
Entre 1202 et 1204, une guerre opposa en Normandie le roi de France à celui d’Angleterre. À nouveau, dans le récit de cette campagne, Frédérique Lachaud rend justice aux manœuvres stratégiques judicieuses de Jean, qui font mentir sa réputation d’« épée molle ». Son erreur fut de quitter le continent pour aller lever des soutiens en Angleterre : la forteresse normande de Château-Gaillard, qu’il pensait imprenable, interpréta ce départ comme une défection de la part du souverain et finit par tomber. Philippe Auguste s’empara alors de la clé de voûte de la Normandie et put dès lors mener la conquête de la région. Le 24 juin 1204, il entrait à Rouen.
La perte de la Normandie, ainsi que de nombreux territoires jusqu’au Poitou, interroge sur l’implication de Jean dans la décomposition de l’empire Plantagenêt. L’historienne refuse de faire du souverain l’unique responsable de cette dislocation. Elle considère le territoire trop étendu et trop hétéroclite pour être gouvernable sur le long terme. L’échec de Jean résida dans son incapacité à gagner l’affection de ses différents vassaux, ce que l’historienne considère au demeurant impossible, tant les aspirations au sein de cette nébuleuse aristocratique, présente des deux côtés de la Manche, pouvaient entrer en concurrence. Le roi se trouvait confronté au triple défi d’organiser ses réseaux de fidélité en ménageant les susceptibilités de chacun, de contrôler le pouvoir de ses vassaux afin qu’ils ne deviennent pas trop puissants.

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06Un roi mauvais ?
L’ouvrage étudie également la politique ecclésiastique de Jean sans Terre. Il entendait contrôler étroitement le clergé anglais, ce qui lui valut un conflit violent avec le pape ; Innocent III jeta alors l’interdit sur le royaume d’Angleterre et excommunia Jean de 1209 à 1213. Si ce dernier parvint à résoudre la situation et à faire du souverain pontife son allié pour le reste du pontificat, cet épisode contribua toutefois à alimenter les critiques et les représentations négatives à son encontre.
Jean sans Terre fut décrit par les chroniqueurs du temps comme faible et paresseux, mais également lâche et cruel. Le récit de la Philippide, biographie à la gloire de Philippe Auguste composée vers 1224, le décrivait comme un personnage soumis à la luxure, maléfique et tyrannique : il aurait fait assassiner Arthur, son neveu, et héritier légitime des Plantagenêt, il aurait mené des guerres injustes et sanglantes, il aurait dépouillé le clergé de ses biens. L’historienne précise toutefois que cette dépréciation ne fut pas spécifique à Jean. Celui-ci se trouvait en réalité pris dans une entreprise historiographique globale de dévalorisation des Plantagenêt, qui débute dans les premières années du XIIIe siècle. Sous la plume de nombreux chroniqueurs, Henri II était un rejeton du diable et Aliénor une sorcière.

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07Conclusion
Cette étude offre à la lecture un récit détaillé du règne de Jean sans Terre ainsi qu’un panorama complet de ses pratiques politiques. La méthode employée par Frédérique Lachaud permet de questionner les éléments qui contribuent à façonner la figure du souverain mauvais, véhiculée depuis le XIIIe siècle. Finalement, l’historienne décrit une personnalité complexe, et un homme qui ne fut sans doute pas plus cruel ni débauché que son frère Richard Cœur de Lion. Elle souligne l’énergie de ce roi et le talent de ses administrateurs, en dépit de certaines critiques légitimes, notamment la dureté de ses décisions ou le fait qu’il n’hésite pas à usurper des pans de l’exercice du pouvoir à son profit.

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08Zone critique
Cette biographie, la première de Jean sans Terre, constitue – ou constituera – assurément une œuvre de référence. La dimension politique du règne du roi est remarquablement envisagée par Frédérique Lachaud. Le témoignage contenu dans les chroniques est envisagé avec beaucoup d’attention comme des sources historiques qui obéissent à des logiques narratives précises ; le recul pris par l’historienne vis-à-vis de ces textes est éclairant. En cela, elle participe à la déconstruction de l’image d’un roi malmené par l’historiographie durant huit siècles.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Jean sans Terre, Paris, Perrin, 2018.
De la même auteure – Frédérique Lachaud, L’Éthique du pouvoir au Moyen Âge. L’office dans la culture politique (Angleterre, vers 1150-vers 1330), Paris, Garnier Classiques, 2010.

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