
Interdire de voir
Sexe, violence et liberté d’expression au cinéma
Description
Après La manipulation mentale. Sociologie des Sectes en France et Les Os, les cendres et l’État, Interdire de voir Arnaud Esquerre clôt sa trilogie sur l’État. Depuis dix ans, le sociologue travaille à contrecarrer l’idée reçue selon laquelle l’État français a de moins en moins d’influence sur ses citoyens. Ici, Esquerre montre la censure qu’exerce l’État sur le cinéma, en définissant ce qui est moral de ce qui ne l’est pas, et ce, à travers une administration policière.
Depuis la Révolution française jusqu’à aujourd’hui, Esquerre montre comment le cinéma est une affaire d’État en France. Il se penche sur la manière dont l'État exerce son contrôle sur la vision du monde des citoyens. Il montre comment certaines images, certains discours ou certaines pratiques peuvent être interdits ou censurés, au nom de la préservation de l'ordre public ou de la morale.
Sommaire
01Introduction
Aujourd’hui en France, un film ne peut être projeté sans que le ministre de la Culture, sur l’avis d’une commission d’examen des films, ne lui ait accordé une autorisation préalable, le visa d’exploitation, le refus de visa signifiant une interdiction totale.
Si ce jeu d’interprétation collectif est bien huilé, il n’a pourtant rien d’évident. Il y a en France ce qu’Arnaud Esquerre nomme « les suppresseurs » et les « spectateurs supprimables », ceux qui choisissent de supprimer tout ou partie d’un film et ceux qui n’auront jamais connaissance de ces films censurés. Sans compter également la suppression a posteriori.

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02L’invention d’un outil de censure : le visa d’exploitation
Pour aborder la censure de l’État sur le 7e art aujourd’hui, Arnaud Esquerre plonge le lecteur dans les archives royales. Car pour comprendre la censure au cinéma, il faut revenir au système de censure touchant la littérature et le théâtre – le cinéma étant considéré encore au début 20e comme un spectacle de curiosités.
À l’origine, la Révolution française brise le régime de censure de l’Ancien Régime : la censure jadis centralisée de l’État fut décentralisée. Ainsi, les municipalités et préfectures récupèrent le droit d’interdire des spectacles. Sous l’Empire, le système de censure se centralise à nouveau autour du pouvoir exécutif : aucune pièce de théâtre ne peut être représentée sans l’accord du ministre de la police.

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03Les critères de la censure à travers les décennies
Au fil des décennies et des différents contextes sociopolitiques, les critères de suppressions des films ont évolué. La censure est passée de la défense des intérêts nationaux et de la conversion des mœurs aux restrictions de la circulation des films à caractère sexuel (catégorisés X) ou violent (-18 ans).
Esquerre explique ces changements à la fois par le contexte sociopolitique et l’évolution de l’industrie cinématographique. Ainsi, dans l’entre-deux-guerres, le cinéma parlant apparaît, il est donc plus difficile de couper des bouts de films discrètement – la censure à ce moment est essentiellement axée sur les mœurs et le respect de la religion chrétienne. Puis, pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’accord des visas se complexifie. Il en existe dorénavant trois types : celui de production (facultatif), d’exploitation et d’exportation (obligatoires).
C’est aussi l’apparition des catégories -18 et -16 ans. Après la guerre, le système ne change pas beaucoup (outre le fait que les films interdits deviennent ceux sortis pendant la guerre et pas ceux d’avant 1937, période de la montée de l’antisémitisme en France). Le changement significatif survient en 1968 et s’installera tout au long des années 1970, à force de films faisant scandale. Par exemple, les films de Jacques Rivette ou bien Claude Mulot qui comportent des scènes d’actes sexuels.

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04Qui censure ?
La grande question demeure alors : comment se fait cette sélection ? Qui la fait ? Sur quels critères, épousant quelles valeurs et dans quels objectifs politico-économiques ?
Entre travail sur archives, ethnographies et entretiens, Esquerre éclaire en partie ces zones d’ombres. Depuis l’Ancien Régime, les suppresseurs n’en font pas une activité professionnelle à temps plein, il s’agit d’une petite partie du travail (ils sont souvent auteurs, journalistes, intellectuels, artistes, hommes politiques) et indemnisée au mieux. Aujourd’hui, ce sont plutôt des représentants nommés par leurs milieux professionnels, des associations, des instances gouvernementales (pour la protection de l’enfance par exemple).

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05Le grand jeu des interprétations
Une fois ce cadre de réunion des commissaires donné, à force d’ethnographie et d’entretiens avec certains commissaires, Esquerre tente de comprendre les règles plus ou moins explicites qui leur permettent d’avoir un avis sur un film.
Premièrement, les commissaires ne situent pas le film dans son époque sociopolitique et ils ne se fient pas aux avis attribués aux mêmes films dans d’autres pays. Ils jouent le rôle du spectateur qui donne son avis après la séance de cinéma. Aussi, se détachent-ils de l’intention de l’auteur – à l’inverse du Festival de Cannes visant à connecter intention de l’auteur et avis du public, par exemple, dans le cadre de la conférence de presse. La raison principale de ce rejet est l’idée reçue selon laquelle le spectateur n’aurait pas connaissance des intentions exprimées par l’auteur. Si les suppresseurs ne reprennent pas l’interprétation donnée par un auteur à son film, comment procèdent-ils pour aboutir à une autre interprétation, qui doit être unique ?

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06Comment supprimer ? De la mesure et du sens.
Après avoir tenté d’établir quelques grandes règles d’interprétation des films adoptés par les commissaires. Esquerre, dans la lignée de Jacques Rancière, pose la question fondamentale de la fabrication de l’interprétation et de sa circulation. En d’autres termes, l’auteur explique que le sens commun résulte de la confrontation d’interprétations individuelles. Cette rencontre d’interprétation devient synthèse à force de débats et est ensuite reprise par une institution qui va la valider.
À ce moment, elle deviendra « le sens commun » en circulant dans le reste de la société. Concrètement, plus les commissaires seront nombreux à assister à une projection et à donner leurs avis et moins la synthèse sera clivante, car des paires se formeront au sein des différents avis et créeront une majorité voire un consensus final.

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07Le public supprimable
Esquerre rappelle que le principe de la censure est la division du public en deux : les spectateurs suppresseurs et supprimables. D’un côté ceux qui peuvent voir tous les films et, de l’autre, ceux qui ont accès aux films qu’on leur réserve. Alors qui protège qui contre qui ? Esquerre définit quatre catégories d’agents : ceux qui produisent des images (producteurs, réalisateurs…), les suppresseurs (juges, commissaires), le public supprimable (par exemple les -16 ans pour certains films) et les êtres qui ont accès à certaines images mais demandent qu’elles ne circulent pas, car ces dernières menaceraient leur « ordre » (l’auteur évoque les adultes sur les enfants – d’ailleurs la catégorie la plus supprimée est celle des enfants).

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08Conclusion
Ce que propose de retenir Esquerre de son enquête sur la censure au cinéma est ce qu’il nomme « le paradoxe du débat classificatoire ». En d’autres termes, pour interpréter un film, les suppresseurs comparent chacun leurs avis, tout en comparant le film en fonction de son genre. Par cette double opération de comparaison, les suppresseurs fabriquent « des spectateurs projetés » et par ce biais, vont à l’encontre de deux conceptions classiques d’interprétation des œuvres d’art.

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09Zone critique
L’enquête d’Esquerre puise sa richesse le recours à la méthodologie durkheimienne, en alliant travail sur archives, ethnographies et entretiens. À cela, le lecteur pourra travailler sa réflexivité tant dans la forme que dans le questionnement de fond sur le rôle de l’État sur ses sujets. Cet ouvrage est ponctué de chassé-croisé entre les grands débats des sciences sociales (notamment le débat entre les méthodes qualitatives VS quantitatives qu’Esquerre évoque dans les annexes) et les débats portant sur l’interprétation des œuvres d’art. Interdire de voir constitue donc un excellent livre pour un lecteur intéressé par la sociologie.

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Arnaud Esquerre, Interdire de voir. Sexe, violence et liberté d’expression au cinéma, Paris, Fayard, 2019.
Du même auteur – La manipulation mentale. Sociologie des sectes en France, Paris, Fayard, 2009. – Les os, les cendres et l'État, Paris, Fayard, 2011. – Prédire. L'astrologie au XXIe siècle en France, Paris, Fayard, 2013. – Théorie des événements extraterrestres, Paris , Fayard, 2016. – Avec Luc Boltanski, Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2017.

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