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Inflation

Inflation

Qui gagne et qui perd quand les prix montent

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Description

En Allemagne, à l'automne 1923, on payait un pain plusieurs centaines de milliards de marks. Les gens transportaient leurs billets dans des brouettes, et certains commerçants pesaient l'argent plutôt que de le compter. C'est l'image d'Épinal de l'inflation : la catastrophe, le chaos, la monnaie qui ne vaut plus le papier sur lequel elle est imprimée. Sauf que cet épisode extrême est trompeur. Il fait croire que l'inflation est un accident spectaculaire et rare, alors que c'est un phénomène ordinaire, présent presque tout le temps, à des rythmes variables — et surtout, un phénomène qui ne touche pas tout le monde de la même façon.

Quand on entend « les prix montent de 5 % cette année », on imagine une force uniforme, une marée qui soulève tous les bateaux en même temps. En vrai, l'inflation ne se contente pas de rendre la vie plus chère. Elle déplace de l'argent. Elle appauvrit certains ménages pendant qu'elle en enrichit d'autres, souvent sans que personne ne s'en rende compte, parce que le transfert passe par des chiffres abstraits — taux, indices, contrats — plutôt que par une main qui prend dans une poche pour mettre dans une autre.

Et derrière le mot unique se cachent des causes qui n'ont rien à voir entre elles. Une banque centrale qui imprime trop, ce n'est pas la même chose qu'un baril de pétrole qui triple ou qu'un port bloqué. Confondre les deux, c'est comme confondre une fièvre due à une infection et une fièvre due à un coup de chaud : même symptôme, remèdes opposés.

La question que l’on se pose : Pourquoi une même hausse des prix peut appauvrir un ménage et en enrichir un autre — et d'où vient vraiment cette hausse ?Ce que l’on va voir : On démonte le mécanisme derrière un mot qu'on croit simple, jusqu'à voir qui, concrètement, sort gagnant quand la monnaie perd de sa valeur.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Ce qu'on mesure quand on dit "l'inflation"

L'inflation, c'est la perte de pouvoir d'achat de la monnaie. Concrètement : avec le même billet, on achète un peu moins qu'avant. Pour la mesurer, les instituts statistiques — l'INSEE en France, Eurostat au niveau européen — construisent un panier de biens et services censé représenter la consommation moyenne d'un ménage : le loyer, l'alimentation, l'essence, les abonnements, les vêtements, les loisirs. On relève le prix de ce panier chaque mois, et on regarde de combien il bouge sur un an. C'est l'indice des prix à la consommation.

Le problème, c'est que ce panier moyen n'est le panier de personne. Un ménage qui roule beaucoup encaisse plein fouet une hausse de l'essence, quand un citadin sans voiture ne la sent presque pas. Une famille qui consacre une grosse part de son budget à l'alimentation vit une inflation bien plus violente que celle affichée quand ce sont les produits de base qui flambent. L'inflation « officielle » à 5 % peut ainsi cacher une inflation vécue à 9 % pour les plus modestes et à 3 % pour les plus aisés — parce que les riches dépensent une part plus faible de leurs revenus dans les postes qui grimpent le plus vite.

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02

Chapitre 2 — Quand c'est la monnaie qui déborde

La première grande famille de causes est monétaire. L'idée remonte loin, mais l'économiste américain Milton Friedman l'a résumée dans une formule restée célèbre : l'inflation est « toujours et partout un phénomène monétaire ». Traduction : s'il y a beaucoup plus de monnaie en circulation que de biens à acheter, chaque unité de monnaie vaut moins, et les prix montent mécaniquement. Trop d'argent qui court après trop peu de produits.

Cette monnaie « en trop » peut venir de plusieurs sources. Une banque centrale qui fabrique massivement de la monnaie pour financer les dépenses d'un État, comme dans l'Allemagne de 1923 ou le Zimbabwe des années 2000. Des taux d'intérêt maintenus très bas trop longtemps, qui gonflent le crédit et donc la masse de monnaie disponible. Ou encore des politiques de soutien exceptionnelles : après 2020, les banques centrales et les gouvernements ont injecté des sommes colossales pour amortir la pandémie, et une partie des économistes y voit un des carburants de la poussée inflationniste de 2021-2022.

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03

Chapitre 3 — Quand c'est l'offre qui coince

La seconde grande famille de causes n'a rien de monétaire : elle vient de l'offre. Là, ce n'est pas qu'il y a trop d'argent, c'est qu'il y a soudain moins de biens, ou qu'ils coûtent plus cher à produire. Le cas d'école, c'est le pétrole. En 1973, les pays de l'OPEP réduisent leur production et le prix du baril quadruple en quelques mois. Résultat : tout ce qui dépend de l'énergie — transport, chauffage, industrie — renchérit d'un coup, et l'inflation flambe dans des économies occidentales qui n'avaient pourtant pas fait déraper leur monnaie.

Le mécanisme est différent, et plus vicieux. Une inflation par les coûts s'accompagne souvent d'un ralentissement de l'activité : les prix montent ET l'économie cale. On a appelé ça la stagflation, ce mot-valise né dans les années 1970 pour décrire la combinaison qu'aucune théorie d'alors ne savait expliquer — stagnation plus inflation. C'est le pire des deux mondes, parce que les outils habituels se contredisent : baisser les taux relance l'activité mais nourrit l'inflation, les monter calme l'inflation mais achève l'activité.

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04

Chapitre 4 — Qui paie, qui encaisse

Une fois qu'on a démonté le moteur, la vraie question surgit : l'inflation n'est pas un impôt qui frappe tout le monde à parts égales, c'est un transfert. Elle prend à certains pour donner à d'autres, silencieusement, sans vote ni loi. Le premier clivage passe entre créanciers et débiteurs. Quand les prix montent, l'argent qu'on doit perd de sa valeur réelle : celui qui a emprunté rembourse avec une monnaie affaiblie, donc l'inflation allège sa dette. À l'inverse, celui qui a prêté récupère des billets qui valent moins qu'au départ. Autrement dit, l'inflation érode la richesse des épargnants et soulage les endettés — et le plus gros débiteur de tous, c'est généralement l'État, dont la dette fond mécaniquement quand les prix grimpent.

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05

Conclusion

L'inflation qu'on croyait uniforme se révèle donc double à chaque étage. Double dans ses causes — la monnaie qui déborde n'a rien à voir avec l'offre qui coince, et les confondre mène droit au mauvais remède. Double dans ses effets — derrière la hausse moyenne affichée se cache une redistribution bien réelle, qui allège les dettes et alourdit l'épargne, qui protège les patrimoines et rogne les revenus figés. Le pain de 1923 restera l'image marquante, mais l'inflation ordinaire, celle de quelques pour cent par an, fait son travail plus discrètement, en déplaçant de la richesse sans qu'aucune main ne se voie.

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