
Inégalités de patrimoine
Revenus, patrimoine, héritage
Description
Deux personnes gagnent le même salaire, disons 3 500 euros par mois. La première a hérité d'un appartement parisien et d'un portefeuille d'actions ; la seconde rembourse un crédit auto et loue son studio. Sur la fiche de paie, elles sont identiques. Dans la vie, elles n'appartiennent pas au même monde. L'une peut arrêter de travailler six mois sans trembler, transmettre quelque chose à ses enfants, encaisser un coup dur. L'autre non. Ce décalage-là, on l'oublie presque toujours quand on parle d'inégalités — parce qu'on regarde le revenu, ce qui rentre chaque mois, et pas le patrimoine, ce qui dort à la banque et dans la pierre.
C'est pourtant la distinction qui change tout. Les débats publics tournent presque exclusivement autour des salaires, des impôts sur le revenu, du SMIC et des hauts revenus. Mais depuis une quarantaine d'années, les économistes qui mesurent sérieusement les écarts de richesse répètent la même chose : le patrimoine est bien plus inégalement réparti que le revenu, il se concentre plus vite, et il se transmet. En France, les 10 % les plus fortunés détiennent près de la moitié du patrimoine total, quand les 50 % les moins riches en possèdent à peine 8 %.
Derrière ces chiffres se cache une mécanique qui n'a rien d'évident, et qui remet en cause l'idée qu'on se fait d'une société où le mérite décide de la place de chacun. Car ce qui se joue, de plus en plus, ne se joue pas au travail.
La question que l’on se pose : Pourquoi l'écart de patrimoine se creuse-t-il beaucoup plus vite que l'écart de salaire, et qu'est-ce que ça change sur qui devient riche et pourquoi ?Ce que l’on va voir : Ce qui sépare vraiment un compte en banque d'un catalogue de biens, et pourquoi l'origine de la fortune compte de plus en plus.
Sommaire
01Chapitre 1 — Deux mots qu'on confond tout le temps
Le revenu, c'est un flux. Un salaire, des loyers encaissés, des dividendes, une pension — tout ce qui tombe sur un compte pendant une période donnée. On le mesure en euros par mois ou par an. Le patrimoine, lui, c'est un stock. Ce qu'on possède à un instant précis, une fois les dettes retirées : un logement, une épargne, des actions, une entreprise, une collection. L'un se compte comme un débit qui coule, l'autre comme une réserve qui reste. Confondre les deux, c'est confondre le débit d'un fleuve avec la taille du lac.
Cette distinction n'est pas de la coquetterie de comptable. Les deux se répartissent de façon radicalement différente dans une société. Le revenu est inégal, mais dans des proportions qu'on arrive à peu près à se représenter : en France, les 10 % qui gagnent le plus touchent environ trois fois plus que la moyenne. Le patrimoine, c'est une autre échelle. Les 10 % les mieux dotés possèdent près de la moitié du gâteau, et le 1 % le plus fortuné en détient à lui seul autour d'un quart. La courbe du patrimoine n'est pas une pente, c'est une falaise.

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02Chapitre 2 — Le salaire ne fait pas le riche
On imagine volontiers le riche comme celui qui gagne beaucoup : le cadre supérieur, le chirurgien, le trader avec son bonus. Ce sont des hauts revenus, en effet. Mais un haut revenu, même sur toute une carrière, construit rarement une grande fortune. Prenez un cadre qui gagne 8 000 euros par mois et qui épargne, disons, 2 000 euros. En trente ans, sans même compter les rendements, il aura mis de côté quelques centaines de milliers d'euros. Une somme respectable — sans commune mesure avec les patrimoines qui se comptent en dizaines de millions.
La raison est arithmétique. Un salaire, aussi élevé soit-il, reste borné par le nombre d'heures dans une journée et par ce qu'un employeur accepte de payer pour une compétence. Un patrimoine, lui, n'a pas de plafond de ce genre : un immeuble, un paquet d'actions, une part d'entreprise peuvent prendre de la valeur pendant qu'on dort, sans rien faire, indéfiniment. Le travail bute contre le temps humain. Le capital, non.

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03Chapitre 3 — La grande divergence de Piketty
En 2013, un économiste français de quarante-deux ans, Thomas Piketty, publie Le Capital au XXIe siècle. Le livre, épais et truffé de séries historiques, devient un phénomène mondial — traduit partout, discuté jusqu'à la Maison-Blanche, chose rare pour un pavé d'économie. Son intérêt n'est pas d'avoir inventé une théorie, mais d'avoir reconstitué, avec son équipe, deux siècles de données sur qui possède quoi, dans une poignée de pays riches. Et ces données racontent une histoire précise.
L'idée qu'on retient tient en une inégalité que Piketty résume par « r supérieur à g ». Le rendement du capital — les intérêts, loyers et plus-values que rapporte le patrimoine, noté r — dépasse le plus souvent le taux de croissance de l'économie, noté g. Quand c'est le cas, les fortunes déjà constituées grossissent plus vite que le revenu produit par le travail. Mécaniquement, la part du capital dans la richesse d'un pays augmente, et elle se concentre entre les mains de ceux qui en ont déjà. La fortune appelle la fortune.

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04Chapitre 4 — La part de ce qui se transmet
Il y a un chiffre qui résume tout le basculement : la part de l'héritage dans le patrimoine total. Dans les données françaises reconstituées par Piketty et ses collègues, cette part avait chuté après-guerre, à une époque où l'on pouvait raisonnablement espérer se constituer une fortune par le seul travail et l'épargne d'une vie. Elle est repartie à la hausse depuis les années 1970. Aujourd'hui, on estime que la majorité du patrimoine détenu en France ne vient pas de l'effort de son propriétaire, mais de ce que ses parents ou grands-parents lui ont laissé.
Ce déplacement change la nature même de l'inégalité. Un écart de salaire, on peut au moins se raconter qu'il reflète le travail, la compétence, le risque pris. Un écart de patrimoine hérité ne reflète rien de tel : il récompense le fait d'être né du bon côté, avant même d'avoir fait quoi que ce soit. Balzac le disait déjà à sa manière dans Le Père Goriot, par la bouche du cynique Vautrin, qui explique au jeune Rastignac qu'un bon mariage rapportera toujours plus qu'une brillante carrière. Deux siècles plus tard, l'arithmétique lui redonne raison : dans une société où le capital croît plus vite que les revenus du travail, hériter ou épouser bat statistiquement le mérite.

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05Conclusion
Reprenons les deux personnes du début, au même salaire, à deux mondes de distance. Ce qui les sépare ne se lit pas sur leur bulletin de paie, mais dans ce qu'elles ont reçu avant de travailler. Voilà le point aveugle du débat sur les inégalités : on mesure le revenu parce qu'il est visible, régulier, facile à comparer, et on laisse dans l'ombre le patrimoine, qui pèse plus lourd, se concentre plus vite, et se transmet. Distinguer les deux, ce n'est pas jouer sur les mots — c'est voir que la richesse qui compte n'est pas toujours celle qui se gagne.

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