
Impasse Adam Smith
Brèves remarques sur l'impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche
Description
Réaction au néo-libéralisme de Hayek et de Friedman en vogue depuis les années 1980, l’ouvrage "Impasse Adam Smith" allie la rigueur intellectuelle à l’allégresse du pamphlet.
Michéa, philosophe français, s'appuie sur l'œuvre d'Adam Smith, souvent considéré comme le père de l'économie moderne, pour argumenter que les fondements moraux et éthiques du libéralisme économique conduisent à une impasse sociale et culturelle.
Écrit sous la bannière de Georges Orwell et de sa common decency, il vise à démontrer que l’union de tous les progressistes, appelée gauche, est une impasse pour tous les véritables amis du peuple, puisqu’elle les entraîne à servir les intérêts, in fine, de la nouvelle aristocratie de marché.
Sommaire
01Introduction
Jean-Claude Michéa est un esprit acéré, prompt à déceler les incohérences qui semblent, à le lire, constituer la matière même des discours officiels. Il observe ainsi que, plus « s’énormifie » l’appareil technologique de l’humanité, et donc, selon ses doctrinaires officiels, les capacités de satisfaire les besoins des hommes tout en leur épargnant le travail et les peines, plus on exige ardemment que le peuple travaille davantage et accepte des conditions de vie toujours plus dégradées : nature dévastée et villes tentaculaires. Autre étrangeté, ces exigences ne se heurtent à aucune résistance sérieuse.

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02Le libéralisme et la gauche
Mais revenons à notre temps, à cette phase cruciale que constituent les années 1980 et le retour du libéralisme après quarante ans d’éclipse. C’est précisément, observe Michéa, à ce moment, au moment où la crise pétrolière et monétaire des années 1970 manifesta de façon éclatante les contradictions pratiques, internes à la logique du capital, qu’elles soumirent, pour la première fois totalement, le monde. C’en était fait du fragile équilibre keynésien.
C’était le début d’une nouvelle époque, celle de la mondialisation. C’est que, comme il le montre très bien, la logique importe peu aux idéologues, et particulièrement à ceux qu’il prend ici pour cibles : les idéologues de la gauche « libérale-libertaire ». Ils ne perçoivent pas que le capitalisme aurait fait faillite, car il est pour eux l’essence du monde. Et surtout, le prix de cette faillite n’est pas supporté par eux, mais par le peuple. Et le peuple, pour eux, n’importe pas ; pour ainsi dire il n’existe pas. « There is no society » disait Mme Thatcher.

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03La gauche et le socialisme
Il n’est pas, dit Michéa, de plus grande erreur, pour un militant socialiste sincère, aujourd’hui, que d’en appeler toujours à l’union des gauches, c’est-à-dire à l’association, en vue du pouvoir, des forces authentiquement socialistes et populaires avec celles du libéralisme. Non pas, d’ailleurs, que cette union n’ait eu, jadis, des résultats très positifs, mais elle n’a plus de sens et, pire, elle est devenue contre nature. Car il s’est, entre-deux, produit quelque chose. Depuis la libération de 1945, nous dit Michéa, les forces de la réaction contre-révolutionnaire, l’armée et l’Église, ont été définitivement balayées. Or, ce sont elles, et elles seules, qui justifiaient l’union des socialistes et des libéraux. Elles disparues, plus d’ennemi commun. Le socialisme doit retourner d’où il vient : au peuple.

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04Le socialisme populaire avalé par la gauche
Or, quelle était la nature de ce socialisme populaire ? Selon Michéa, c’était d’abord une réaction contre l’industrialisme et l’individualisme, conséquences tous deux de la philosophie des Lumières du XVIIIe siècle : Rousseau, Adam Smith, Turgot, etc. Les ouvriers, naturellement, en souffraient beaucoup. Sous la Révolution française, les libéraux leur interdirent de s’associer (loi Le Chapelier de 1791), créant la condition de leur mise en concurrence et de leur implacable exploitation.
Puis, sous la Restauration, ils durent expérimenter la mécanisation, venue d’Angleterre avec la machine à vapeur. Ils réagirent et s’organisèrent. Ainsi naquit le socialisme authentiquement ouvrier, celui qui engendra les nombreuses révoltes urbaines et prolétariennes du XIXe siècle : 1830, 1848, 1870, pour ne prendre que Paris, mouvements qui ne se reconnaissaient pas plus dans le marché que dans le trône et l’autel.

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05Anthropologie de l’intérêt et anthropologie du don
Nous abordons ici l’aspect anthropologique du livre de Jean-Claude Michéa. Pour ce dernier, la common decency est pratiquement ce qui définit le peuple. C’est l’ensemble des commandements moraux qu’exige cette vie en commun par laquelle se caractérise le peuple, au contraire des classes possédantes, où l’individu dispose d’assez de place et de temps pour pouvoir s’isoler de ses semblables et s’inventer un destin personnel. Ici, point de morale de l’héroïsme, point de vertu républicaine, austère, fière et farouche, extrémiste. Il s’agit bien de vertus, mais de vertus communes, aux deux sens du terme. En règle générale, cette vertu est identique à la logique du don et du contre-don mise en évidence par l’anthropologue Marcel Mauss (lui-même proche de ce socialisme populaire défendu par Michéa) comme fondement des sociétés.

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06Conclusion
Il s’agit en somme, chez Michéa, de rien de moins que de sauver l’humanité ; car, si on laisse la logique de la « main invisible », cette force qui entraîne l’offre et la demande au point d’équilibre (qui serait plutôt un point de déséquilibre permanent), on aboutira inévitablement, affirme Michéa, à une société anomique, sans liens ni repères, c’est-à-dire au chaos et à l’anarchie, à cet « état de nature » où, et ce n’est pas un hasard, Hobbes, le premier théoricien du libéralisme, voyait le commencement et la vérité de toute société. Mais comment faire ? Michéa ne donne pas de recettes, certes, mais il pose une condition.

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07Zone critique
Michéa lui-même le note : la notion, cruciale dans son analyse, de common decency est d’une certaine imprécision. On doit, comme le disait De Gaulle à Peyrefitte, éviter de s’appuyer sur du mou, au risque de choir. Et c’est ce que l’on peut craindre qu’il arrivera à ces « brèves remarques », pour brillantes qu’elles soient ; car, au fond, Michéa nous invite à nous reposer sur le bon sens populaire. Voire même, pour ses critiques « de gauche », comme Lordon, sur des vertus traditionnelles condamnées par la marche du monde. Certes, dirons-nous, il ne faut jamais oublier ce bon sens ou en faire fi. Mais ce bon sens est aujourd’hui, bien des sociologues l’ont remarqué, largement perverti par les conditions de vie et la propagande modernes, dont les masses sont la cible privilégiée.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Impasse Adam Smith, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2010.
Du même auteur – Les Mystères de la gauche. De l'idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Paris, Climats, 2013.

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