
Il faut dire que les temps ont changé
L'analyse des mutations de notre époque
Description
"Il faut dire que les temps ont changé" de Daniel Cohen est un essai qui analyse les profondes mutations économiques et sociales qui ont marqué les dernières décennies. Cohen explore comment la mondialisation, les avancées technologiques et les changements dans le monde du travail ont transformé les sociétés occidentales, en particulier la France. L'auteur s'intéresse aux conséquences de ces transformations sur l'individu, notamment en termes de sentiment d'insécurité économique, de perte de repères et de montée des inégalités.
Cohen aborde également les défis politiques que ces changements posent, comme le déclin de la confiance dans les institutions et la montée des populismes. L'ouvrage offre une réflexion sur la nécessité d'adapter nos modèles économiques et sociaux à cette nouvelle ère, en proposant des pistes pour reconstruire du lien social et redonner espoir aux générations futures.
Sommaire
01Introduction
Dans « Il faut dire que les temps ont changé... », apostrophe en forme de brève de comptoir, il a aussi voulu rendre hommage à Bob Dylan (« The Times they are a-changin »). Mais cette fois, Daniel Cohen aborde un sujet grave, celui d’une « mutation qui inquiète » comme l’affirme son sous-titre. Comment décrire les changements majeurs de notre société depuis 50 ans ? À travers ce nouveau livre, il met son savoir pluridisciplinaire au service du lecteur. Il a choisi de s’atteler à la tâche en convoquant l’histoire, les mathématiques, la sociologie, la psychanalyse, les sciences politiques, la cybernétique, l’informatique et, souvent même, la littérature.

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02Avenir et désarroi
À l’échelle de 2 ou 3 générations, le travail et son cortège de valeurs ont muté. Le travailleur, ou plutôt, les actifs et les inactifs, les retraités et les jeunes, les malades et les bien-portants, bref, tous les humains ont acquis eux-mêmes une valeur intrinsèque. Et cette valeur s’inscrit dans une nouvelle économie. Tous représentent de l’information ou des informations, désormais traitées au moyen d’algorithmes. Ce futur où nous venons de faire irruption nous désoriente. Selon une statistique citée par l’auteur, 5% des Français seulement éprouvent le désir de vivre dans l’avenir. 70% d’entre eux sont nostalgiques du passé.
Que s’est- il donc passé et comment le décrire ?
Pour le dire, Daniel Cohen a besoin d’un point de départ historique, à la fois pour observer la société et désigner l’origine des mutations. C’est ce qui l’a conduit à choisir la fameuse remise en question globale de la société française, celle de Mai 68. Il s’appuie alors sur l’enquête de Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme. Les deux sociologues considèrent que Mai 68 a été l’expression d’une double critique : une critique « artiste » et une critique « sociale ». L’une est une révolte contre la société bourgeoise, l’autre dénonce l’exploitation ouvrière (p.39). Quant au point d’arrivée, c’est bien notre vie actuelle, voire prochaine. Notre existence et celle de nos descendants immédiats seraient alors l’objet d’un encadrement digital minutieux.

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03Les conservateurs au pouvoir !
Le monde ancien, il faut bien le constater, celui de la société industrielle, a vécu. Mais, malgré ses injustices et ses différences de classes sociales, paradoxalement, il rassurait.
Selon Daniel Cohen, pendant les « Trente Glorieuses », de 1950 à 1980, chacun pouvait prétendre à un avenir apaisant. On travaillait alors dans la résignation d’un sacrifice immédiat, mais avec la promesse d’une nouvelle croissance. Patrons et ouvriers, employeurs et employés marchaient, solidaires, vers le progrès. Quel que soit leur niveau hiérarchique, ils doublaient leur salaire tous les 15 ans. Ce qui n’a pas empêché la lassitude. Et c’est cette société qui a engendré Mai 68, au moment où Pierre Viansson-Ponté, dans le Monde, expliquait:« la jeunesse s’ennuie ! » Aujourd’hui, loin de s’ennuyer, la société semble plutôt tourmentée par une certaine errance.
Avant de voir surgir des révolutions conservatrices dans les années 70 et 80, il y eut les rêves et les projets de société utopiques, il y eut les innombrables soubresauts du gauchisme et de tous les extrémismes, personnifiés en Italie, par les Brigades rouges, en Allemagne, par la Rote Armee Fraktion, et en France par Action directe. Simultanément, la contre-culture américaine s’épanouissait, les intellectuels occidentaux de gauche, Foucault, Sartre, Marcuse n’en finissaient pas d’analyser la société et les écoles de psychanalyse vivaient leurs plus beaux jours.
Mais brusquement, la droite, souvent qualifiée de « nouvelle », fit son retour un peu partout dans le monde. Selon l’auteur, il fallait y voir le signe d’un essoufflement de la société industrielle… Daniel Cohen cite le sociologue américain, Robert Lasch (p. 80): « La nouvelle droite s’est hissée au pouvoir avec un mandat visant non seulement à soustraire le marché aux ingérences bureaucratiques, mais destiné également à mettre un terme au glissement vers l’apathie, l’hédonisme et le chaos moral »… Ronald Reagan en 1981 avait été porté au pouvoir par les petits blancs américains aussi bien que par l’élite. Il avait été précédé par Margaret Thatcher au Royaume-Uni, elle aussi élue de la droite populaire ou libérale.

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04Un populisme tenace
Daniel Cohen se montre aussi visionnaire, ou en tout cas, fin observateur.
La renaissance du populisme, en Europe notamment, n’est pas le fait du hasard. Elle est, selon lui, directement liée à « l’effondrement du capitalisme débridé par la révolution conservatrice de Reagan et de Thatcher ». Avec la fin du communisme comme système économico-politique, c’est bien « le sentiment d’un monde privé de sens qui va très vite imprégner la nouvelle période » (p. 107). Les régimes populistes les plus récents ont été érigés sur les ruines de sociétés industrielles obsolètes. On connaît les régimes populistes les plus radicalement opposés à la démocratie, aux droits humains, à l’Union européenne, sur fond de nationalisme étroit et de mise en cause des élites : en Europe centrale, d’abord, dans des sociétés industrielles dévastées par 70 ans de communisme. Mais aussi à l’Ouest, avec l’Italie, la Grande-Bretagne avec le Brexit et l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche, et donc, dans des sociétés désespérées par la fin d’un monde industriel rassurant.
Dans un chapitre intitulé avec humour, « 2016, Annus horribilis», on découvre que les partisans qui ont voté oui au Brexit, détestent, selon l’Institut Lord Ashcroft, 5 mots: « féminisme, multiculturalisme, écologie, capitalisme et Internet». Plus étonnant encore, dans la petite ville de Boston, au centre de l’Angleterre, 76% des électeurs ont approuvé le Brexit. Or 70% de la population a interrompu ses études à l’âge de 16 ans. Beaucoup ne possèdent donc aucune qualification. 13% des habitants sont des immigrés polonais ou baltes. Et l’on pourrait dresser le même constat à propos des électeurs américains de Donald Trump. Il a attiré 62% des suffrages des zones rurales, pauvres et désindustrialisées, et 67% des « White without college education », des blancs qui ont arrêté leurs études avant l’équivalent du Bac.

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05Être numérisé pour vivre ?
La dernière thèse explorée par Daniel Cohen s’arrête à ce que nous vivons à présent, la société postindustrielle et algorithmique qui régente notre vie quotidienne. Impossible d’éluder nombre de questions. Nous ne sommes qu’au début d’un processus qui pourrait viser à remettre l’homme au centre de nos préoccupations. Dans le monde de services pressenti par Jean Fourastié, la croissance finissait par disparaître. Mais, remarque Daniel Cohen, l’enrichissement ne viendra que des économies d’échelle.
Facebook, Instagram, Linkedin, WhatsApp, et bien d’autres fédèrent les activités de milliards d’individus. « C’est bien l’homme qui est au cœur de la société postindustrielle, mais un homme qui a besoin d’être préalablement numérisé pour étancher la soif inextinguible de croissance des sociétés modernes » (p.166).

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06Conclusion
Une réflexion sur l’économie est aussi une réflexion sur la vie sociale et culturelle. Daniel Cohen, dans son projet, se veut d’ailleurs encyclopédique.
Dans le dernier chapitre de ce livre, intitulé « La vie devant soi », il insiste sur la nécessaire reprise en main de l’homme par l’homme, des activités numériques, de leur organisation, de leur développement. Les systèmes, les machines et les réseaux sociaux peuvent tout savoir de nous. Et on pourrait craindre le pire. L’auteur préconise, par exemple, la création de banques de données publiques. Il propose encore d’instituer un « habeas corpus » numérique pour lutter contre la marchandisation des personnes et les menaces sur l’intimité des individus. Il prévoit enfin une exigence de transparence des algorithmes, qui savent tout de nous et pourraient tout gouverner.

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07Zone critique
Daniel Cohen nourrit une ambition universelle. Il se veut tout à la fois historien, sociologue, et philosophe. Cela est nécessaire pour analyser le passé, mais aussi expliquer le présent et, péché mignon des économistes, prévoir l’économie du futur.
Bien sûr, ses compétences rendent sa thèse pertinente,mais aussi très pessimiste. Sans doute aurait-il pu nuancer ses conclusions en les affinant, et aller plus loin dans les conséquences de l’aveuglement de beaucoup de gouvernants. C’est en tout cas ce que font trois autres auteurs.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– Il faut dire que les temps ont changé. Chronique (fiévreuse) d’une mutation qui inquiète, Paris, Albin Michel, 2018.
Du même auteur
– Daniel Cohen, Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux, Paris, Albin Michel, 2012. – Daniel Cohen, La prospérité du vice. Une introduction(inquiète) à l’économie, Paris, Albin Michel, 2009. – Daniel Cohen, Le monde est clos et le désir infini, Paris, Albin Michel, 2015.

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