
Homo sacer I
Le pouvoir souverain et la vie nue
Description
La démocratie risque toujours de sombrer dans le totalitarisme, comme si des proximités cachées unissaient l’une à l’autre. Agamben repose la question de la souveraineté et de la violence qui l’accompagne. D’une enquête généalogique émergent plusieurs concepts (l’homo sacer, le ban, etc.) qui autorisent à concevoir l’origine de la politique occidentale à la façon d'une structure biopolitique d'exception.
Parcourant l’Antiquité et le Moyen Âge, puis les périodes moderne et contemporaine, Agamben développe une philosophie politique radicalement critique qui interroge notre présent.
Sommaire
01Introduction
L’ouvrage s’ouvre sur une distinction entre deux définitions de la vie : d’une part, la vie que l’homme partage avec l’animal (zoe) et, d’autre part, la vie au sens humain et plus précisément politique (bios – définie aussi comme eu zoé). Dans la langue antique de Platon et d’Aristote, le bios seul entre dans la sphère de la vie publique ; la zoe, quant à elle, trouve son lieu non dans l’espace public mais dans le foyer (oikos).
En tant qu’il est un animal, l’homme se reproduit, mange, etc., mais en tant qu’il est un animal politique, il cherche le bien-vivre dans la polis (to eu zen). La politique est ainsi le lieu où la zoe se transforme en bios. Cette transformation correspond à l’élévation de la vie au langage, au discours raisonné, c’est-à-dire au logos.
Selon Agamben, la cité des hommes se fonde dès l’Antiquité grecque par l’exclusion de la zoe ou plus exactement de la « vie nue ». Partout, cependant, s’observe la perméabilité grandissante de l’une et de l’autre. La sphère privée des besoins devient même une affaire explicitement politique. C’est la thèse qu’avait développée Foucault concernant la Modernité : « L’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question » (cité par Agamben, p.11) Rompant avec l’abstraction des philosophies politiques, Foucault se donnait pour tâche d’analyser les façons concrètes dont l’État se charge de discipliner la vie, ce que recouvrait sous sa plume le concept de biopolitique.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02Le pouvoir souverain
La première partie de l’ouvrage s’intitule « Logique de la souveraineté ». Agamben y énonce le « paradoxe de la souveraineté », à savoir que « le souverain est, dans le même temps, à l’extérieur et à l’intérieur de l’ordre juridique » (Carl Schmitt, cité par Agamben, p.23). À la suite de Schmitt, le philosophe italien s’intéresse à la structure « topologique » de ce paradoxe et suit le juriste allemand en la qualifiant à son tour de « structure d’exception ».
D’un point de vue logique, l’exception est une relation qui a pour spécificité d’inclure quelque chose à travers une exclusion : il s’agit d’une exclusion inclusive. La structure de l’exception crée un seuil paradoxal d’indifférence et de tension où ce qui est exclu-inclus et ce qui inclut-exclut tendent à se confondre.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03Le ban et la vie nue
Le ban rend concrètement visible et agissante cette structure de l’exception ; elle exhibe la relation paradoxale entre le pouvoir souverain et la vie nue. Ce châtiment du bannissement, que l’on retrouve de l’Antiquité grecque au Moyen Âge, privait l’individu accusé des droits auparavant reconnus par le souverain. « Ce qui a été mis au ban est restitué à sa propre séparation et, en même temps, livré à la merci de qui l’abandonne » (p.120). La vie nue est ici abandonnée en un double sens : abandon du souverain (perte des droits) ; abandon au souverain (vie livrée à sa merci).
La puissance du souverain réside ainsi dans le fait qu’il a « prise sur » ce qu’il exclut. Le schème du ban convoqué par Agamben évoque ce pouvoir d’emprise sur la vie nue. De façon originale, le philosophe met l’accent sur le biopouvoir comme « thanatopouvoir » : pouvoir de mort qui est celui du souverain. Vitae necesique potestas, telle est l’expression qui montre que la vie apparaît, dans le droit romain, comme pouvoir inconditionné du père sur ses fils mâles. Dans l’Antiquité romaine, puis au Moyen Âge, la vie n’est que la contrepartie d’un droit de mort dont bénéficie le père et par extension le souverain, sur ses sujets.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04Homos sacer
La deuxième partie de l’ouvrage, dans laquelle s’intègre aussi l’étude du ban, s’intitule « Homo sacer ». Agamben y poursuit son analyse non plus du côté du pouvoir souverain mais de ce qui le fonde, à savoir la vie nue, abandonnée. Il trouve sa réponse dans le droit romain : l’homo sacer était une personne qui, ne disposant plus d’aucun droit civique, pouvait être tuée par n’importe qui, mais qui ne pouvait faire l’objet d’un sacrifice humain lors d’une cérémonie religieuse.
Le sacré se comprend à partir d’une double exception : vis-à-vis de la justice humaine et vis-à-vis de la justice divine (ne pouvant être sacrifié, l'homo sacer appartient déjà au Dieu et il ne se trouve inclus dans la communauté que sous la forme du meurtre licite). L’homo sacer représente donc bien l’autre pôle de l'ordre juridique. Avec le souverain, ils forment les deux figures symétriques partageant une même structure d’exception : le souverain est celui par rapport à qui tous les hommes sont potentiellement homines sacri, et l'homo sacer est celui par rapport à qui tous les hommes agissent virtuellement en tant que souverain.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05La biopolitique moderne
Un « seuil » a été atteint dans la modernité : la politique ne prend plus seulement la vie pour cible et origine, mais elle se confond progressivement avec elle. Avec l’avènement de la modernité, le centre du pouvoir est occupé par la vie. Par exemple, le moindre geste est désormais soumis à ce que le philosophe nomme le droit « en vigueur », c’est-à-dire une norme vide envahissant le quotidien. « Ce que Kafka décrit est exactement une vie de ce genre […]. La puissance vide de la loi est elle aussi si présente et si réelle qu'elle ne se distingue plus de la vie » (p.54).
Agamben analyse par ailleurs le writ (un brouillon préparatoire) de l’Habeas Corpus et montre que l’exercice de la souveraineté s’y trouve déplacé sur chaque sujet, qui se trouve à la fois porteur de la violence souveraine et homo sacer. Le sujet moderne est celui qui décide de la violence sur autrui et qui la subit dans son propre corps. La mise en place de technologies de domination du corps devient l’enjeu central. La vie nue ou sacrée, ici, ne concerne plus une catégorie précise de personnes, mais « habite dans le corps biologique de chaque être vivant » (p.151). L’exception biopolitique moderne forme la pointe du dispositif d’exception occidental.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
06Le camp
La troisième et dernière partie du texte s’intitule « Le camp comme paradigme biopolitique du moderne ». La thèse centrale en est que le nomos (la règle) de la modernité n’est pas le parlement mais le camp (de concentration) où se matérialise l’indistinction entre droit et fait ; c’est le lieu de l’inclusion par l’exclusion où la vie est parfaitement réduite à son substrat biologique. Par rapport à l’institution du ban, le camp a ceci de particulier que la loi y est indéfiniment suspendue et qu’il pousse à l’extrême la logique de l’exception.
Agamben fait du camp le paradigme de la modernité et en retrace l’apparition depuis les premiers camps d’internement à la fin du XIXe siècle. À l’intérieur d’un camp, il est possible de réduire une vie à la « vie nue » (zoe), à un « être pur » sans aucune qualité humaine distinctive. Auschwitz, en ce sens, exprimerait la vérité de la modernité politique, et non pas un holocauste sacrificiel et irrationnel. Le camp de concentration nazi se présente comme le laboratoire d’un nouvel ordre politique qui étend progressivement la violence biopolitique à chaque individu.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
07Conclusion
Agamben exhibe une violence extrême et irréductible au cœur de la notion de souveraineté telle qu’elle a fonctionné dans l’histoire occidentale. Cette approche critique s’ancre dans des considérations métaphysiques inspirées par la philosophie de Martin Heidegger. Il s’agit de rejeter non seulement l’idée d’un progrès mais aussi celle d’une rupture normative de la modernité.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
08Zone critique
Il n'y a donc pas de voie médiane pour sortir de cette prise du pouvoir souverain sur la vie et ni le bain de sang révolutionnaire, ni l’affaiblissement complet de l’individu dans la société du spectacle et de la consommation ne sont à promouvoir. Dans Homo sacer, la solution de résistance au biopouvoir est peu évoquée. Il s’agit de faire jouer une vie de la puissance contre le pouvoir. Pour résister au ban opéré par la souveraineté, l’individu doit s’opposer à la scission et faire de sa vie une « forme de vie ». Une des voies pour penser cette soustraction au pouvoir – cette « déprise » – est de se soustraire à toute appartenance codifiée, de refuser la propriété et toute identification par l’État.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Homo sacer I : Le pouvoir souverain et la vie nue, trad. par Marilène Raiola, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1997.
Du même auteur – Homo Sacer. L’intégrale (1997-2005), Paris, Seuil, coll. « Opus », 2016. – Qu'est-ce que le contemporain ?, Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite Bibliothèque », 2008. – De la très haute pauvreté. Règle et forme de vie, trad. par Joël Gayraud, Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite Bibliothèque », 2013. – « L’épidémie montre clairement que l’état d’exception est devenu la condition normale », entretien donné au journal Le Monde (propos recueillis par Nicolas Truong) le 24 mars 2020.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !












