
Homo Domesticus
La naissance des premiers États agraires
Description
Les premiers États sont apparus environ 3 500 ans avant notre ère. Soit bien après la culture des céréales et la domestication du bétail. Ces repères chronologiques nous éloignent donc du récit traditionnel de la révolution néolithique et de son déroulé fluide, où se succèdent le processus de sédentarisation, l’apparition de l’État et le développement de la civilisation.
Mobilisant l’écologie, l’anthropologie et l’histoire, James Scott analyse la naissance des premiers États agraires et ses lourdes conséquences. Sur le plan social comme sur celui de l’environnement.
Sommaire
01Introduction
Apparus en Mésopotamie, les premiers États se sont greffés sur des zones favorisées où des communautés sédentaires cultivaient des céréales et élevaient des animaux désormais domestiqués. Il s’agissait de petits territoires : les moyens de transport terrestre empêchaient alors les États archaïques de réquisitionner les céréales au-delà de 48 km.
Ni la sédentarité ni l’agriculture céréalière n’expliquent cependant l’émergence de l’État, souligne James Scott. En Asie comme en Amérique, où l’auteur puise d’autres exemples, il s’avère que « la sédentarité fut largement antérieure à la domestication des céréales et du bétail, et elle a souvent persisté dans les milieux où la culture céréalière était faible ou inexistante » (p. 61).

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02Le laboratoire mésopotamien
Durant les sixième et septième millénaires avant notre ère, la région de Sumer (dans le sud de l’Irak) n’était pas une zone aride. Situé à dix mètres sous son niveau actuel, le delta du Tigre et de l’Euphrate formait une vaste plaine alluviale, avec une mosaïque de milieux permettant aux chasseurs-cueilleurs de se nourrir à peu de frais. Ou, comme le dit l’auteur, de raccourcir la distance des repas, comme le feu l’avait fait longtemps auparavant, la cuisson des aliments ayant permis de consommer des ressources jusque-là proches mais indigestes (graines dures, peaux épaisses...).
Situés à l’intersection des routes migratoires des oiseaux et des mammifères (gazelles, ânes sauvages…), les mésopotamiens chassaient sans trop se déplacer. Ils exploitaient aussi les niveaux inférieurs de chaînes trophiques diversifiées (poissons, plantes, fruits...), qu’offrait un milieu favorisé par la transgression marine, la chaleur et l’humidité. Un régime de crues saisonnières leur permettait à l’occasion de jeter des semences sauvages dans des alluvions fertiles. C’est à dire de cultiver sans labourer.

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03Le décor est planté
Contrairement aux tubercules, en effet, les céréales se voient, et aux yeux du collecteur, elles présentent l’immense avantage de mûrir en même temps, selon un calendrier connu. On peut aussi estimer le volume de la moisson. Aucune légumineuse, aucun tubercule, ne possède toutes les qualités que James Scott attribue aux céréales : visibilité, divisibilité, « évaluabilité », « stockabilité », transportabilité, et « rationalité ». C’est pourquoi les céréales sont des plantes politiques. Le prélèvement dont elles sont l’objet (pas moins de 1/5e de la récolte, estime l’auteur) permet de nourrir la population servile, alimenter les troupes ou payer un tribut. D’ailleurs, on ne connaît aucun État de la lentille ou du manioc.
Vers le milieu du troisième millénaire, les villes-États de Basse Mésopotamie s’entourèrent de murailles pour protéger leurs ressources agricoles. Une entreprise considérable, puisqu’elles s’étendaient sur 10 à 33 hectares en moyenne. Sans doute à la suite d’affrontements entre cités, les structures de pouvoir avaient débordé le cadre de la parenté pour s’institutionnaliser. Les paysans, les artisans, les commerçants, devinrent des sujets recensés et contrôlés par l’État. L’écriture sur un support durable fit son apparition à la même époque. Pas question de littérature. Durant cinq siècles, le travail des scribes fut uniquement une affaire de compatibilité et d’inventaire.

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04Une existence peu enviable
« Pourquoi des cueilleurs dotés d’un minimum de bon sens auraient-ils opté pour l’énorme augmentation de la quantité de travail pénible exigée par l’agriculture sédentaire et les soins du bétail, à moins d’y être contraints par une menace létale ? » (p. 107).
La question mérite d’être posée, d’autant que sur le site de Tell Abu Hureyra, les chercheurs ont conclu que si elle s’était développée sur des bases volontaristes, l’agriculture aurait représenté un investissement trop élevé. Nos ancêtres consacraient par ailleurs peu de temps à leur alimentation. Et on voit mal quel aurait pu être l’intérêt de passer des espèces sauvages, qu’il était facile de moissonner, à des espèces censées pousser là où elles ne le faisaient pas naturellement. James Scott souligne que la sécurité alimentaire des chasseurs-cueilleurs passait par la diversité de leurs ressources. En ce sens, présupposé de l’agriculture, la sédentarité était un risque. Si elle a pu être adoptée dans le delta mésopotamien, c’est parce que des ressources proches et très variées en atténuaient les dangers. Et parce que la population des villages était limitée.

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05La culture de la coercition
Les enfants représentaient aussi une main-d’œuvre appréciée. Car des terres fertiles ne valent que s’il existe un personnel pour les exploiter. Les paysans ne produisant pas d’eux-mêmes l’excédent que les élites s’appropriaient, il fallait donc les contraindre. La servitude devint ainsi le « système essentiel » des États archaïques.
Sumer se nourrissait d’esclaves venant de régions périphériques, de prisonniers de guerre, et d’une population forcée de se déplacer. Les captifs étaient installés ou réinstallés dans des colonies agricoles. À l’écart de la domus, les travaux les plus durs et les plus dangereux leur étaient réservés : mines, carrières, terrassement…

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06Une institution fragile
Malgré tout, la question de la naissance des premiers États reste une interrogation entière. S’il s’avère désormais que ce type d’institution politique n’est pas apparu en encadrant l’irrigation des céréales dans les zones arides, rien n’explique encore l’écart d’environ 4 000 ans qui sépare la culture des céréales de l’émergence des États mésopotamiens. De toute évidence, signale l’auteur, nos ancêtres ne se sont pas précipités dans les bras des premiers États, supposés porteurs de civilisation. James Scott consacre d’ailleurs un chapitre aux peuples sans État, qui entretenaient avec ces derniers des relations complexes, parfois contradictoires, et souvent instables. Il n’existe aucune preuve d’une « aspiration sociale à la sédentarité », signale l’auteur (p. 77).

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07Conclusion
Associés aux céréales, les premiers États de la planète ont grandement perturbé les écosystèmes (en les simplifiant, en les détériorant, en faisant apparaître des pathologies), et confisqué l’exploitation collective des ressources naturelles au profit d’une gestion centralisée faisant largement appel à la coercition.
En fait de « civilisation », ce complexe écologique et social a suscité une hostilité qu’on ne soupçonne pas. Il a d’ailleurs fallu attendre près de 5 000 ans pour qu’il s’impose, et qu’il impose avec lui un modèle exploitation des ressources particulièrement fragile. Nous sommes devenus dépendants de plantes qui nécessitent une assistance soutenue, car elles ne peuvent pas se propager seules. Ce détail est crucial, car blé, orge, riz, maïs représentent aujourd’hui plus de la moitié de la consommation mondiale de calories.

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08Zone critique
Servi par une traduction fluide, cet ouvrage est silencieux sur la religion, et presque muet sur le droit : éléments pourtant liés au pouvoir de État que l’auteur circonscrit à la servitude et à l’impôt. Il occulte également la reconstitution des États après leur effondrement.
Ce livre ouvre toutefois de nombreuses pistes. On peut même le relier à des travaux qui n’ont, a priori, rien à voir entre eux, signe qu’il vient occuper un espace largement vierge : ceux de Marshall Salhins, par exemple, qui ont montré que les sociétés primitives pouvaient être des sociétés d’abondance. On peut aussi citer les recherches de Kenneth Pomerantz qui, se penchant sur deux régions ayant le même niveau de développement économique, s’est demandé pourquoi l’Angleterre avait décollé au XVIIIe, contrairement à la Chine du bas Yangzi. Cela s’expliquerait par des raisons écologiques.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Homo domesticus : une histoire profonde des premiers États, Paris, La Découverte, 2019.
Du même auteur – Zomia ou l'art de ne pas être gouverné, Paris, Seuil, 2013. – La Domination et les arts de la résistance. Fragments d’un discours subalterne, Paris, éd. Amsterdam, 2009. – Petit éloge de l'anarchisme, Montréal, Lux éditeur, 2013.

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