
Histoire d'un mensonge
La supercherie de l'« expérience de Stanford »
Description
Au terme d’une enquête réalisée aux archives du professeur Zimbardo de l’université de Stanford ouvertes au public depuis 2011, Thibault le Texier parvient à démonter ce qui constitue l’une des plus extraordinaires supercheries publiées en psychologie sociale.
Documents à l’appui, il prouve que la célèbre « expérience de Stanford », devenue une référence incontournable dans l’analyse des phénomènes de violence sociale, a été entièrement mise en scène pour attirer l’attention du grand public. L’Histoire d’un mensonge soulève ainsi le problème de la fiabilité et de la détection des fraudes dans les publications scientifiques.
Sommaire
01Introduction
En 1971, le professeur de psychologie Philip Zimbardo réalise au sein de l’université de Stanford (États-Unis) une expérience dont le dispositif et les résultats sont aujourd’hui connus dans le monde entier. Afin d’étudier les effets de la situation carcérale sur les comportements humains, Zimbardo a l’idée de recréer artificiellement le milieu de la prison dans les sous-sols du département de psychologie. Il recrute une vingtaine d’étudiants dont la personnalité est décrite comme « ordinaire », « sans histoire », et auxquels il assigne de façon aléatoire les rôles de gardiens et de prisonniers.
L’expérience devait durer deux semaines, mais le professeur décide d’y mettre fin au bout de 6 jours : par la « force de la situation », affirme-t-il, les faux gardiens sont devenus de véritables tortionnaires, infligeant de terribles sévices aux prisonniers. Parce que l’expérience est devenue dangereuse, elle a été arrêtée. L’analyse des observations réalisées durant ces quelques jours suffit à Zimbardo pour établir ces conclusions terrifiantes : d’une part, la situation carcérale produit mécaniquement la violence ; d’autre part, tout individu, lorsqu’il se trouve placé dans un environnement déshumanisant, tendrait rapidement à se transformer en bourreau. Ces idées ont été immédiatement relayées par les médias, qui ont contribué à faire de « l’expérience de Stanford » une référence incontournable en sciences sociales. Zimbardo a acquis une réputation d’expert des problèmes carcéraux sur le plan international.

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02Une expérience inspirée par le succès de Milgram
Philip Zimbardo conçoit cette expérience dans la continuité de celle réalisée par le psychologue américain Stanley Milgram entre 1960 et 1963. Milgram avait conçu un protocole expérimental destiné à évaluer le degré de soumission des individus à l’autorité, en particulier lorsque ses directives imposaient un abandon de toute valeur morale. Milgram imagine un dispositif dans lequel les participants pensent participer à une étude mesurant l’efficacité de la punition sur les apprentissages.
Sous l’autorité du scientifique, il leur est demandé de poser des questions aux personnes « testées » en sanctionnant les mauvaises réponses par des chocs électriques croissants. Ce que les participants, auxquels est systématiquement attribué le rôle de l’enseignant, ne savent pas, c’est que l’élève et l’expérimentateur sont tous deux des comédiens. Les chocs électriques sont également fictifs.
À chaque choc électrique, ils peuvent entendre les cris de douleur de l’élève qui les supplie d’arrêter, tandis que le scientifique exige de lui qu’il continue l’expérience – jusqu’à la charge mortelle de 450 volts s’il le faut – pour l’intérêt de la science. Contre ce qu’avaient prévu les experts psychiatres, interrogés en amont sur ce que pourraient être les résultats de cette expérience, Milgram parvient à ces conclusions inquiétantes : 62,5% des participants se sont soumis à l’autorité du scientifique et ont envoyé à « l’élève » une décharge mortelle. Milgram démontre ainsi que la tendance à se soumettre aveuglément aux ordres d’une figure d’autorité, à adopter ses idées, est profondément inscrite dans la psyché humaine. Dans un environnement facilitant, cette vulnérabilité psychologique conduirait aux pires atrocités.

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03Des expériences à succès
« L’expérience de Milgram » tout comme celle de Stanford, est une référence incontournable en psychologie sociale et se retrouve dans presque tous les manuels. Ses conclusions sont présentées comme des vérités sur le fond obscur de la nature humaine, sur l’inhumain sommeillant en tout homme, dans la partie inconsciente de sa psyché. Elles font ainsi directement écho aux questionnements classiques de la philosophie concernant les fondements psychologiques de la morale et l’origine du mal. Freud écrivait lui-même dans son Malaise dans la culture que l’homme n’est pas seulement un être bon et aimant, mais porte également en lui une forte disposition à violenter l’autre pour son plaisir. Rapportées aux périodes les plus terribles de l’histoire, comme celle de la barbarie nazie, ces réflexions produisent en nous de fortes impressions.
Celles-ci s’exacerbent encore davantage lorsque la recherche scientifique vient appuyer ces considérations philosophiques. Mais cette peur et ce malaise sont aussi, comme le souligne Thibault le Texier, des sensations que nous recherchons. En témoignent le succès médiatique des expériences de Milgram et de Stanford. L’angoisse et la dramaturgie font vendre, ce sont des réalités que les chercheurs eux-mêmes n’ignorent pas.

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04Un protocole expérimental douteux
La recherche du succès médiatique a manifestement fait oublier à Zimbardo les principes et la rigueur intellectuelle qui fondent une expérience scientifique. C’est ce que prouve Thibault le Texier en analysant son dispositif expérimental. Premièrement, l’échantillon à partir duquel Zimbardo prétend aboutir à des conclusions universelles n’est absolument pas représentatif de la population américaine : tous sont des étudiants âgés de 18 à 25 ans. Cet échantillon n’est pas même représentatif de la population de cette tranche d’âge, puisqu’à cette époque la moitié des jeunes de plus de 18 ans n’était pas scolarisée aux États-Unis.
Pour valider cette hypothèse, suivant laquelle la situation carcérale entrainerait mécaniquement la violence, il aurait donc fallu reproduire cette expérience avec un échantillon bien différent. Mais l’expérience de Zimbardo n’a jamais pu être reproduite pour des raisons éthiques : ce point suffit en lui-même à lui ôter toute validité scientifique. De plus, il suffit de considérer avec un peu de recul le projet expérimental conçu par Zimbardo pour s’apercevoir de son caractère ubuesque : « Comment espère-t-on simuler en deux semaines, avec des volontaires n’ayant jamais été condamnés par un juge, la psychologie de prisonniers passant plusieurs mois ou plusieurs années en réclusion ? » (p. 135)

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05Une mise en scène médiatique
La validité scientifique de l’expérience de Stanford est ainsi totalement remise en question. Les scènes de violence n’ont pas été provoquées par la « force de la situation », mais sur les suggestions de l’expérimentateur. Tout était écrit depuis le départ. Curieusement, Zimbardo – qui continue aujourd’hui de se référer à cette expérience pour analyser les faits d’actualité – en a d’ailleurs fait lui-même la confession : « Bien sûr que l’expérience de Stanford est une mise en scène. Nous avions des costumes, une scène, je l’ai préparée comme une pièce de théâtre ou un film.
C’est une dramatisation de concepts psychologiques » (p. 217). David Eshleman, gardien parmi les plus autoritaires durant l’expérience, confiera pour sa part que « c’était surtout une performance, j’ai toujours été un acteur, j’ai vu beaucoup de films et je m’en suis inspiré » (p. 221). La démarche de Zimbardo apparait ainsi tout à fait contraire à celle d’un chercheur. Au lieu d’aller observer la réalité du milieu carcéral, de consulter les nombreuses études conduites par les spécialistes décrivant les situations, les rapports entre gardiens et prisonniers afin de concevoir un dispositif se rapprochant autant que possible de la réalité du milieu carcéral, celui-ci a choisi l’extrapolation. Sa « prison » est une caricature qui évoquerait plutôt les camps de concentration.

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06Conclusion
L’histoire atteste du succès des ambitions de Zimbardo. Comme celle de Milgram, son expérience est aujourd’hui mondialement connue. Le professeur s’est exprimé dans d’innombrables interviews, sur des plateaux de télévision, et son expérience a inspiré plusieurs écrivains et réalisateurs : en 2001, le film de fiction The Experiment manquera d’ailleurs de peu une nomination aux oscars.
Un an plus tard, le dispositif inspire une émission de téléréalité diffusée sur la BBC. Le fait que ses travaux éveillent l’imaginaire et continuent d’inspirer des ouvrages de fiction n’a rien de problématique en soi. Ce qui apparait en revanche beaucoup plus inquiétant, c’est le fait que la validité scientifique de cette expérience n’avait jusqu’alors jamais véritablement été remise en question. Les caricatures établies par Zimbardo sont aujourd’hui encore assenées comme des vérités scientifiques. Elles sont des références incontournables dans la formation de nombreux étudiants.

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07Zone critique
Dans L’histoire d’un mensonge, Thibault le Texier conduit notre réflexion bien au-delà de la critique de l’expérience de Stanford. À travers elle, ce sont les conditions qui fondent la reconnaissance d’une recherche scientifique qu’il entend en effet questionner.
Au terme de cette enquête, nous réalisons non seulement le pouvoir de manipulation qui est inhérent à la diffusion de la science par les médias, mais aussi la relativité de ce que nous appelons une vérité scientifique. L’objectif de cet essai, largement salué par la critique, est d’éclairer notre conscience sur les problématiques qui traversent la science.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– Histoire d’un mensonge. Enquête sur l’expérience de Stanford, Paris, La Découverte, 2018.
Du même auteur
– Le Maniement des hommes, Paris, La Découverte, 2016.
Autres pistes

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