
Guérir du mal de l’infini
Produire moins, partager plus, décider ensemble
Description
Dans cet essai, le philosophe Yves-Marie Abraham s'attaque à un problème existentiel majeur de notre époque : le "mal de l'infini", cette quête insatiable de toujours plus qui semble caractériser nos sociétés contemporaines. Abraham montre comment cette obsession de l'illimité, cette volonté de repousser sans cesse les frontières, se manifeste dans de nombreux domaines : la croissance économique, la consommation, la recherche scientifique, ou encore les ambitions personnelles. Cependant, l'auteur souligne que cette course effrénée vers l'infini a un coût élevé, tant sur le plan individuel que collectif.
Elle engendre stress, épuisement, et surtout une profonde déconnexion de l'être humain avec les réalités finies de son existence.
Sommaire
01Introduction
Nous le savons au moins depuis 1990, date du premier rapport du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) : le schéma de croissance actuel que nous connaissons depuis la seconde partie du XIXe siècle va dans le mur. Car il est basé sur l’accumulation aussi forcenée qu’inégale des richesses du Nord au Sud et générateur d’une consommation de matières premières, ainsi que d’une production de déchets, supérieures aux capacités d’absorption de la planète.
Or, même confrontés à notre réalité écologique nous ne réussissons pas à sortir de l’idée de croissance. Nous l’espérons alors « verte ».
Mais c’est un oxymore : comment une croissance pourrait-elle être verte quand on sait que pour produire il faut obligatoirement prélever dans les ressources naturelles de la Terre et créer des déchets ? Il va nous falloir admettre que la croissance verte est une utopie. Elle nous permettra seulement de continuer à polluer, certes moins brutalement, mais pendant plus longtemps. Le résultat sera le même. La seule solution doit être radicale et a pour nom décroissance.

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02La croissance économique : le nouveau « sacré » des sociétés industrielles
Loin d’avoir disparu, le sacré est omniprésent dans notre monde. Ce sacré, nous l’avons sous les yeux mais ne le voyons pas, car il est fondu dans notre quotidien. Son aspect le plus intense et le plus global est ce que nous appelons « l’économie » ou « la réalité économique ».
Ce sacré recouvre différents termes : argent, marchandise, capital, travail, marché, entreprise… Ainsi que des rituels : travailler, acheter ou vendre. Cette représentation collective s’appuie sur le mythe des besoins « infinis » de l’espèce humaine. Ce « problème de la rareté », comme l’ont appelé les économistes modernes, peut être considéré, selon l’auteur, comme l’un des mythes fondateurs de notre monde, auquel nous avons rallié, de gré ou (plus souvent) de force, une grande partie de l’humanité aujourd’hui. C’est aussi ce que le grand sociologue Émile Durkheim a nommé le « mal de l’infini ».
• Pourquoi la notion de croissance paraît-elle si évidente ?
Elle est inévitable car inhérente à la nature humaine : plusieurs théories nées à la fin du XVIIIe siècle, notamment celles des économistes classiques, soutiennent l’idée que l’homme est naturellement porté vers la croissance. Dans La Richesse des Nations, Adam Smith évoque la propension naturelle de l’être humain à tenter continuellement d’améliorer son sort : « L’effort uniforme, constant et ininterrompu de chaque homme pour améliorer sa condition, principe d’où découle l’opulence générale et nationale aussi bien que privée… » (II, 3).

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03La croissance nous a-t-elle ôté notre liberté atavique ?
Si l’on regarde loin derrière nous, les chasseurs-cueilleurs se déplaçaient au rythme du gibier et des plantes, ne prélevant que ce qu’il leur fallait pour assurer leur survie. Certains êtres humains ont pourtant commencé à se sédentariser parce que l’élevage et l’agriculture amélioraient leurs conditions de survie et que le regroupement leur procurait une sécurité.
Il semble qu’une certaine forme de croissance soit apparue à partir du XIe siècle, proportionnelle à la pression démographique des sociétés sédentarisées en occident. Mais là encore, il s’agissait plus de répondre aux besoins liés à la croissance démographique qu’à une quelconque envie d’accumuler des biens et des marchandises.
C’est surtout à la fin du XVIIIe siècle, avec la Révolution industrielle que l’accumulation du capital s’est instaurée. Les grands pays occidentaux ont alors mis en place les conditions de la croissance comme un nouvel ordre mondial, un objet de culte.
• Pourtant les hommes n’ont pas toujours eu la culture du « toujours plus ». Pendant le premier millénaire, même les populations sédentarisées continuaient leurs pratiques de chasseurs-cueilleurs tout en se consacrant à l’élevage et à l’agriculture. Des Indiens d’Amazonie ont refusé de domestiquer des animaux domesticables préférant conserver avec eux le rapport originel de prédation. L’ethnologue Pierre Clastres raconte que les haches en fer qu’il avait offertes aux Guayaki du Paraguay ne leur servaient pas à abattre plus d’arbres qu’auparavant, simplement à les abattre plus vite et plus facilement. Tous les peuples n’ont pas considéré la sédentarisation comme un progrès. Certains l’ont refusée aussi longtemps qu’ils l’ont pu : les Inuits ont résisté jusque dans les années 1960.

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04La croissance économique : une impasse sociale et écologique
Nos sociétés de croissance sont caractérisées par une double impasse. Celle-ci est d’abord écologique. Le dégagement excessif de CO2 occasionné par les activités humaines cause le réchauffement climatique global, qui va rendre inhabitables de plus en plus de terres émergées. Tandis que l’air respirable, l’eau potable et la fertilité des sols se dégradent rapidement. Il faut aussi compter avec la pénurie à venir des matières premières (sable, métaux et carburants fossiles) qui ont fait tourner l’activité économique depuis 200 ans. Sans compter l’érosion de la biodiversité, du fait de la pollution comme de la prolifération d’espèces domestiquées.
Deuxième type d’impasse : le social. Les inégalités de revenus ont recommencé à se creuser dès les années 1970, pour se rapprocher aujourd’hui de leur niveau de la fin du XIXe siècle, alors même que le PIB des pays du Nord n’a cessé de croître. Les plus riches prenant une part sans cesse croissante du gâteau. En règle générale, les revenus du capital s’avèrent toujours supérieurs à ceux du travail. Ce qui ne peut se traduire que par un creusement des inégalités entre les détenteurs d’un patrimoine et les autres. Yves-Marie Abraham estime, dans la droite ligne de Karl Marx, que cette accumulation est, pour l’essentiel, le produit de deux vols. Primo, la colonisation par les Occidentaux d’une grande partie des terres habitées à partir de 1492, puis l’accaparement des richesses à bas prix dans le cadre d’échanges Nord-Sud inégaux. Secundo : l’extorsion à des humains d’un « surtravail », c’est-à-dire une quantité de travail supérieure à celle qui leur est nécessaire pour assurer leur subsistance.

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05Forme ultime d’aliénation : l’exemple des classes moyennes.
Dans le capitalisme, la pression permanente de la concurrence fait de la rentabilité le critère prioritaire, voire le seul véritable critère, de toutes les décisions d’investissement. Ce qui amène à diminuer les salaires, tout en obtenant davantage de travail de la part de la main-d’œuvre pour le même coût. Soit en allongeant la journée de travail, soit en l’intensifiant (réduction des temps morts), soit encore en augmentant la productivité du travail, via l’adjonction de machines. La généralisation du salariat et de l’école a largement contribué à la production de masse d’une main-d’œuvre déjà « prête à l’emploi », donc plus aisément exploitable.
Pour pallier les deux grands dangers qui menacent l’économie capitaliste – la surproduction et la révolution – ont été mis en place, à la fin des années 1930 et 40, des dispositifs de l’État Providence. Congés payés, réduction du temps de travail, régime de retraite universelle, allocations familiales et hausse des salaires ont donné naissance à la classe moyenne. Laquelle conjugue les deux avantages de constituer un débouché pour les biens et services produits par le système et de ne pas avoir l’impression d’être exploitée, en ne vivant que pour augmenter son confort et rejoindre la classe bourgeoise. Plus question, donc, pour ce nouveau consommateur, clé de voûte de la société de croissance, de contester l’ordre en place. Mais ce « bonheur petit-bourgeois » tant envié est aussi à l’origine du désastre écologique actuel, ce mode de vie étant fondé sur une consommation forcenée d’énergie et de matières premières.

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06Que valent les solutions actuelles ?
Rechercher une croissance infinie dans un monde fini, cette impossible équation devrait être suffisante pour convaincre les plus sceptiques que cela relève de l’utopie. Pourtant des stratégies sont mises en place pour continuer à favoriser la surproduction en imaginant sauvegarder l’environnement.
• Le pari de la substitution Il s’agirait de conserver la productivité en remplaçant les processus de fabrications polluants par des procédés « propres ». C’est ce que l’on appelle « la croissance verte ». Remplacer des ressources naturelles non renouvelables par des ressources renouvelables est louable, mais on sait que les caractéristiques des énergies renouvelables ne permettent pas la même utilisation que les énergies fossiles. Parmi les substitutions les plus discutables, on peut noter la dématérialisation : nous connaissons maintenant la considérable consommation électrique du stockage de données, les énormes infrastructures qu’elles demandent. Quant à ces nouveaux outils technologiques, ils sont consommateurs de métaux rares et produisent bien des déchets. Au point que l’on peut finir par se demander si la lecture d’un livre sur papier n’est pas plus écologique que sa version dématérialisée !

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07La seule véritable solution : la décroissance
C’est pourquoi la décroissance apparaît comme la seule alternative. C’est aussi le moyen de rétablir un modèle de société plus juste socialement, écologiquement et démocratiquement.
• Produire moins En abolissant le modèle de l’entreprise. Car plus encore que les marchés, c’est l’entreprise qui se trouve au cœur du système capitaliste. Elle a envahi la planète au point que même les États s’inspirent de son modèle managérial et organisationnel. C’est une erreur de penser que l’entreprise (l’emploi) est une solution aux problèmes de l’humanité car elle ne s’intéresse à l’humain que dans la mesure où il lui est utile (salarié ou consommateur). Il est urgent de limiter l’accès aux ressources naturelles en fixant les quotas de ce que nous pouvons prélever sur des périodes données. Pour ce faire, il faut aussi tenir compte des déchets que chaque fabrication génère et fixer, là aussi, des quotas adaptés afin de ne jamais dépasser ce que la Terre peut « digérer ».
• Un modèle possible : les communs Rétablir l’équilibre entre le nord riche et pollueur et le sud qui fournit les matières premières et la main d’œuvre tout en étant la première victime des dérèglements écologiques. Plafonner le montant détenu par ceux qui possèdent le capital en limitant leur niveau de consommation et compenser ce qui manque à ceux qui n’ont que leur salaire pour vivre. Sans oublier de partager la planète avec les autres êtres vivants non humains (faune et flore) en arrêtant de leur voler leur territoire.

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08Conclusion
Une fois sortis du capitalisme, l’objectif primordial doit être de sortir de l’« Entreprise-monde » et de tendre vers l’instauration d’un « Commun-monde ». Toutefois, ce dernier ne constitue pas tant un but à atteindre, qu’un chemin à emprunter, en prenant appui sur quelques points de repère et en sachant que ce chemin reste pour l’essentiel à tracer.

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09Zone critique
Une synthèse fouillée et limpide sur les effets pervers, tant écologiques que sociaux, de nos sociétés capitalistes actuelles, ainsi que sur les limites des modèles de développement durable qui ont pourtant pignon sur rue depuis une vingtaine d’années.

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infini, Montréal, Écosociété, coll. « Polemos », 2020.

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