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Goal-setting

Goal-setting

Les effets pervers de la cible mal choisie

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Description

Chaque mois de janvier, on ressort le même rituel : perdre dix kilos, lire trente bouquins, courir un semi-marathon. Un chiffre, une échéance, et cette conviction qu'une cible claire tire tout le reste vers le haut. C'est aussi la grammaire du travail moderne — les OKR, les KPI, les objectifs trimestriels, le fameux « ce qui ne se mesure pas ne se gère pas ». On a fini par croire que fixer un but précis, ambitieux et chiffré était la manière la plus sérieuse d'obtenir un résultat. C'est vrai, souvent. Ça marche. Mais pas toujours de la façon qu'on croit.

Parce qu'un objectif chiffré ne se contente pas de motiver. Il oriente l'attention, il redéfinit ce qui compte, il crée sa propre gravité — et parfois il pousse les gens à faire exactement ce qu'on ne voulait pas. Des chercheurs en management ont passé des décennies à documenter le versant sombre du goal-setting : les cibles qui déforment, qui poussent à tricher, qui font atteindre le chiffre en détruisant la chose que le chiffre était censé représenter. On y revient à chaque fois qu'un scandale d'entreprise éclate autour d'un tableau de bord.

Face à ce constat, une autre école a pris de l'ampleur ces dernières années : arrêter de viser un but, et soigner plutôt le système d'habitudes qui le produit. Deux manières opposées de tenir sa vie et ses organisations, qui promettent le même résultat et n'y arrivent pas du tout par le même chemin.

La question que l’on se pose : Pourquoi une cible chiffrée, censée nous rapprocher d'un résultat, finit-elle si souvent par produire l'inverse de ce qu'on visait ?Ce que l’on va voir : Comment un objectif mal choisi déforme les comportements, ce qu'une logique de systèmes propose à la place, et ce que notre obsession de la mesure dit de nous.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Ford Pinto — quand la cible tue la voiture

À la fin des années 1960, Ford perd du terrain face aux petites voitures japonaises et allemandes. Lee Iacocca, alors patron de la marque, fixe à ses équipes une cible d'une netteté chirurgicale : une voiture qui ne pèse pas plus de 2 000 livres et ne coûte pas plus de 2 000 dollars. On l'a résumée en interne par une formule qui claque, « the limits of 2000 » — deux mille tout rond, sur les deux axes. Ajoutons une contrainte de délai brutale : sortir la Pinto en un peu plus de deux ans, contre trois ou quatre habituellement.

Le chiffre a fait ce qu'un bon objectif est censé faire. Il a mobilisé, aligné, accéléré. La Pinto est sortie dans les temps, au poids et au prix. Sur le tableau de bord de la direction, mission accomplie. Sauf que, pour tenir les 2 000 livres et les 2 000 dollars, les ingénieurs ont dû faire des choix. L'un d'eux concernait le réservoir, placé à l'arrière, sans réelle protection contre les chocs. Un test de collision arrière risquait de le percer et de déclencher un incendie.

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02

Chapitre 2 — Ce que le chiffre efface autour de lui

La Pinto est un cas extrême, mais le mécanisme est ordinaire. Un objectif chiffré agit comme un projecteur : il éclaire violemment une zone et plonge le reste dans le noir. Ce qu'on mesure devient réel, urgent, récompensé. Ce qu'on ne mesure pas continue d'exister, mais cesse de compter dans les décisions. Les chercheurs appellent ça la vision en tunnel — l'attention se rétrécit autour de la cible et abandonne tout ce qui n'y contribue pas directement.

Les exemples abondent une fois qu'on a l'œil. Des commerciaux à qui on fixe un volume de ventes trimestriel apprennent à charger le trimestre et à vider le suivant, ou à vendre des produits inadaptés pour toucher la prime. Des chirurgiens évalués sur leur taux de survie apprennent à refuser les cas les plus graves, ceux qui abaisseraient leur score — les patients qui auraient le plus besoin d'être opérés deviennent les moins désirables. Des écoles jugées sur les résultats aux examens finissent par entraîner à l'examen plutôt qu'à comprendre, quand elles ne trichent pas carrément sur les copies.

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03

Chapitre 3 — Le système contre la cible

Devant ces dérapages, une autre logique a gagné du terrain, popularisée notamment par James Clear dans son livre à succès de 2018 : ne pas viser un objectif, construire un système. La formule qui a fait mouche tient en une phrase — on ne s'élève pas au niveau de ses objectifs, on retombe au niveau de ses systèmes. L'idée : ce qui produit un résultat, ce n'est pas la cible affichée, c'est l'ensemble des habitudes quotidiennes qui, répétées, finissent par y mener presque sans qu'on y pense.

La différence est plus profonde qu'un slogan. Une cible est un état futur binaire — atteint ou pas. Un système est un comportement présent, continu, qui ne connaît pas l'échec brutal mais l'ajustement permanent. Vouloir écrire un roman est un objectif ; écrire trois cents mots chaque matin est un système. Le premier vous met en tension jusqu'au jour où vous abandonnez ; le second travaille pour vous tous les jours, et le roman arrive comme un sous-produit. On déplace l'attention du sommet vers la pente qu'on gravit.

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04

Chapitre 4 — Gouverner par indicateurs, et ce que ça abîme

Derrière le débat entre cible et système se cache une conviction plus vaste, devenue le langage par défaut des organisations contemporaines : ce qui compte se mesure, et ce qui se mesure se gère. On pilote les entreprises par KPI, les hôpitaux par indicateurs de performance, les universités par classements, les États par taux et par cibles. La mesure a l'immense vertu de rendre visible et comparable. Elle a un vice symétrique que les cas précédents mettent à nu : dès qu'un indicateur devient l'objectif, il cesse d'être un bon indicateur.

C'est exactement ce qu'a formulé l'économiste britannique Charles Goodhart à la fin des années 1970, à propos de la politique monétaire, dans une remarque devenue une petite loi célèbre. L'anthropologue Marilyn Strathern l'a résumée dans la version qu'on cite aujourd'hui : quand une mesure devient une cible, elle cesse d'être une bonne mesure. Tant qu'on observe un chiffre sans agir dessus, il reflète la réalité. Dès qu'on récompense les gens pour le faire monter, ils apprennent à le faire monter — et le lien avec la réalité qu'il traduisait se distend, parfois se rompt.

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05

Conclusion

On revient à la Pinto, et à ce qu'elle a de dérangeant : personne n'a saboté quoi que ce soit. Une cible nette, deux mille livres et deux mille dollars, a été poursuivie avec compétence et discipline. Le désastre n'est pas venu d'un manque d'effort, mais d'un excès de précision sur le mauvais objet. C'est le paradoxe du goal-setting : plus une cible est claire et motivante, plus elle est efficace à obtenir exactement ce qu'elle dit — y compris quand ce qu'elle dit n'est pas ce qu'on voulait.

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