
Géopolitique d'une planète déréglée
Le choc de l'Anthropocène
Description
Les effets du dérèglement climatique conduisent les États à de nouveaux affrontements, mais aussi à de nouvelles alliances pour combattre une insécurité désormais planétaire.
L'ouvrage de Valantin examine les nouveaux enjeux géopolitiques et stratégiques qui émergent avec la combinaison du changement climatique et de ses effets systémiques, comme les migrations de masse, la compétition mondiale pour les ressources ou la crise des régimes politiques contemporains.
Dans cette nouvelle configuration, où l'écologie redistribue les cartes géopolitiques, des liaisons souvent dangereuses se développent entre les appareils militaires, les économies et les phénomènes environnementaux. Les grandes puissances ne sont pas les seules concernées. La nécessité de s'adapter et la compétition pour les ressources mettent tous les États en tension, bouleversant ainsi les équilibres mondiaux.
Sommaire
01Introduction
Ce qui se passe en Syrie, en Égypte ou en Irak montre comment des facteurs à l'origine des « printemps arabes » (crise climatique et manque d'eau entraînant une hausse majeure des prix du pain) peuvent participer d'une dynamique de guerre et d'effondrement. Le cas de l'Irak permet notamment de mesurer combien les liens entre situations conflictuelles et paramètres environnementaux peuvent se combiner.
Les États-Unis ont d'abord attaqué Bagdad pour sécuriser leur approvisionnement en pétrole, et contourner les limites physiques de la croissance. En fin connaisseur de la stratégie américaine, l'auteur rappelle que cette guerre intervient en 2003, alors que le pays, qui engloutit 20 % du pétrole mondial, dépend à 50 % des importations. Il s'agit de remédier à cette vulnérabilité, mais aussi de peser sur les cours. Car Ford et General Motors, géants endettés et peu rentables, ont parié sur les SUV (Sport utility vehicules), ce qui suppose un carburant bon marché à la pompe. L'intervention en Irak vise donc à éviter une crise dans l'automobile et, plus généralement, à sauvegarder l'american way of life.

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02Le choc de l'Anthropocène
En Irak, la guerre et ses conséquences, comme la déstructuration des services publics, se greffent sur une situation tragique. Pour des raisons militaires, Saddam Hussein avait fait drainer les zones humides du sud irakien. Les barrages turcs sur le Tigre et l'Euphrate ont donc amplifié le stress hydrique du pays.
Celui-ci a accentué la désertification et les problèmes sanitaires dans des villes où s'entassent des communautés désagrégées. Logiquement, écrit Jean-Michel Valantin, les Irakiens ont basculé « dans un système de conditions socioenvironnementales si altérées que la cohésion de leur société ne peut y résister » (p. 258). Face à des menaces qui pèsent sur leur existence biologique, sociale, économique et politique, ils sont désormais confrontés à un risque d'effondrement total.
L'auteur reprend à son compte le concept d'Anthropocène pour lequel « l'humanité est devenue la principale force géophysique et biologique sur terre » (p. 9). C'est en juillet 1945, par le dépôt d'une couche d'éléments radioactifs à la surface de la terre que l'Anthropocène aurait remplacé l'Holocène. L'auteur voit d'ailleurs dans l'uranium utilisé en Irak, une version locale de la couche assimilée à l'Anthropocène : les 1200 tonnes de munitions utilisées par les Américains libèrent des particules radioactives qui se répandent dans l'environnement.

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03Eau et réfugiés climatiques
Les Émirats arabes unis ou la Jordanie mettent en œuvre des politiques volontaristes pour s'adapter aux changements climatiques. Les Pays-Bas ont lancé un « plan Delta » pour rehausser leurs digues. Selon les organismes internationaux, il faut toutefois s'attendre à des migrations de 250 millions à 1,5 milliard de personnes au cours du siècle.
En Asie du sud, où 500 millions de personnes vivent sur la bande côtière, le Bangladesh est emblématique des pays confrontés à la montée des eaux. Les 11 000 km² de mangrove, qui protégeaient l'immense plaine où vivent 170 millions de personnes, ont été détruits par l'exploitation du bois ou les barrages destinés à l'irrigation, alors que la période 1947-2016 a enregistré autant de cyclones que les 4,5 siècles précédents. L'irruption de la mer, de plus en plus fréquente et importante, entraîne maintenant des milliers de morts : elle provoque des inondations massives et stérilise les sols. Elle suscite également la diffusion d'éléments toxiques provenant des installations industrielles touchées par les cyclones.

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04La fonte des glaces
L'Asie connaît un autre phénomène dévastateur : la fonte des glaciers himalayens, qui alimentent le Brahmapoutre (Inde, Bangladesh), le Mékong (Laos, Thaïlande, Vietnam), l'Irrawady (Birmanie) ou le Yangzi Jiang (Chine). Des fleuves vitaux pour des pays qui représentent 3,5 milliards de personnes.
Depuis 1977, la température moyenne sur les hauts plateaux tibétains a augmenté de 2,4°C, soit beaucoup plus que la moyenne mondiale. La pollution de l'Inde et de la Chine n'y est pas étrangère. Des milliers de centrales à charbon et des millions de véhicules provoquent un phénomène de « glace noire » : les glaciers se couvrent de particules sombres, qui favorisent une plus grande absorption de la chaleur solaire par la glace. Ce réchauffement ne concourt pas seulement à accentuer la vulnérabilité des pays asiatiques, il affecte toute la planète.

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05Les Russes ne perdent pas le nord
Les Russes ont bien compris que le réchauffement de l'Arctique conduit à une nouvelle répartition internationale de la puissance. Ils ont élaboré une stratégie de développement industriel et commercial qui s'appuie sur la voie maritime (4800 km) s'étendant de la frontière avec la Norvège au détroit de Béring.
Ce « passage du nord-Est », permet aux cargos entre l'Asie et l'Europe de gagner trois semaines sur leur itinéraire traditionnel via l'océan Indien. Une nouvelle génération de brise-glace nucléaires assure un passage durant l'hiver, et la marine russe est mise à contribution pour créer des infrastructures sur les côtes ou les îles situées bien au-delà du cercle polaire. Il s'agit de stations météo, de villes, mais aussi de bases militaires. Pour alimenter en électricité toutes ces zones reculées, des réacteurs nucléaires flottants commencent à être déployés.
L'aménagement de l'Arctique s'inscrit dans une course aux ressources qui permet aux Russes de pallier la diminution de leurs réserves en hydrocarbures et de passer des partenariats stratégiques. L'Arctique pourrait en effet abriter l'équivalent de 84 milliards de barils de pétrole (deux ans de consommation mondiale) et assez de gaz pour alimenter le monde pendant 17 ans. 70 % de ces réserves ser trouveraient ans la zone économique russe. Le réchauffement les rend progressivement exploitables.

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06Le déploiement chinois
Les pays d'Asie ont en effet besoin des hydrocarbures, sur lesquels reposent leurs économies industrialisées. L'Arctique est donc une zone très attractive pour les Indiens, les Japonais, ou les Chinois, observateurs permanents au Conseil de l'Arctique depuis 2013. Sur le terrain, un nombre croissant de navires chinois fait escale à Reykjavík, ce qui donne à l'Islande une importance soudaine. Dans cette zone, historiquement sous le contrôle de l'Otan, Pékin s'intéresse aussi au Groenland. Des compagnies minières y exploitent des gisements de métaux non ferreux, et des terres rares. Comme en Islande.
Cette présence dans l'Arctique, cette recomposition des rapports internationaux, correspond à la stratégie chinoise, qui s'articule autour des « nouvelles routes de la soie » : un ensemble d'investissements et de partenariats portant sur les infrastructures (ports, aéroports, autoroutes, usines…), en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient et même en Europe, puisqu'une voie ferrée relie désormais Pékin à Londres. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, souligne Jean-Michel Valantin, la Chine ne cherche pas à imposer son mode de vie, ses produits ou son hégémonie. Elle vise à satisfaire un approvisionnement à la hauteur des immenses besoins du pays en permettant à des partenaires de se développer pour les satisfaire. Il s'agit d'assurer l'autonomie du pays et sa sécurité, ce qui revient souvent au même dans l'esprit des dirigeants chinois.

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07Conclusion
Les conflits autour du pétrole ou les guerres civiles nées de la sécheresse sont autant de signaux « de la nouvelle réalité politique et stratégique que le choc de l'Anthropocène impose à l'humanité » (p. 303). Une réalité « dans laquelle la violence climatique, le stress hydrique et la violence des rapports sociaux se croisent pour faire émerger et proliférer de nouveaux potentiels de conflits territoriaux et sociaux » (p. 85).

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08Zone critique
Cet ouvrage est d'autant plus inquiétant qu'il ne fait pas appel à des propos catastrophistes, mais à des faits et à des logiques. Ce qui permet de situer les enjeux du dérèglement climatique en cours : la coopération ou le chaos, tant à l'intérieur des frontières, que dans les relations internationales.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Géopolitique d'une planète déréglée, Paris, Seuil, 2017.
Du même auteur – Hollywood, le Pentagone et le Monde : Les trois acteurs de la stratégie mondiale, Paris, Édition Autrement, 2010. – Guerre et nature. L'Amérique se prépare à la guerre du climat, Paris, Éditions Prisma, 2013.

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