
Généalogie de la morale
Les mécanismes cachés derrière les valeurs qu’on auréole et qui fondent notre civilisation
Description
Selon notre éducation et notre culture, nous ne formons pas les mêmes jugements sur ce qu’il est bien de faire ; mais nous valorisons tous le bien, et nous formons tous des valeurs. Pourquoi ? Quand cela a-t-il commencé ? Est-ce dans notre nature de le faire ?
Nietzsche entreprend par une méthode inédite de révéler les mécanismes cachés derrière les valeurs qu’on auréole et qui fondent notre civilisation.
Sommaire
01Introduction
La plupart des philosophes réfléchissant sur la morale ont une approche que l’on peut qualifier de normative, c’est-à-dire qu’ils justifient, établissent ou remettent en question les normes sous lesquelles nous vivons.
Mais Nietzsche constitue une exception parmi ces penseurs. Il ne cherche pas à détrôner une valeur au profit d’une autre : c’est à l’intégralité de nos valeurs qu’il s’attaque. Celles-ci sont pour lui des « préjugés moraux » (p. 8). Or, pour sortir d’un préjugé (littéralement ce qui vient avant le jugement), il faut réfléchir. Mais en quel sens nos normes et valeurs ne seraient-elles pas réfléchies ? À en juger par l’abondante littérature philosophique sur le sujet, on pourrait penser qu’agir instinctivement ne nécessite aucune réflexion tandis qu’agir moralement implique de penser et de se référer aux nombreuses règles et raisonnements sur le sujet. Mais, pour Nietzsche, réfléchir sur la morale ne consiste pas à utiliser sa raison pour bien agir. Cela consiste à enquêter sur l’origine des phénomènes moraux.

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02La méthode généalogique
La méthode de réflexion mise en place par Nietzsche dans l’ouvrage et annoncée dès le titre est sa célèbre généalogie. Étymologiquement, la généalogie désigne l’étude de l’origine, que ce soit celle des personnes (retrouver leurs ancêtres) ou des phénomènes (retrouver les circonstances de leur formation). La démarche peut sembler banale, surtout pour un discours philosophique.
Car, dès lors que l’on argumente, on remonte nécessairement des chaînes de raisonnements jusqu’à trouver soit une erreur chez l’adversaire, soit un fondement solide pour justifier sa propre thèse. Mais Nietzsche ne cherche précisément pas à défendre une thèse morale qu’il s’agirait de justifier (ce serait alors une démarche normative). Il cherche à expliquer l’origine des valeurs, aux deux sens du terme origine. Au sens historique : il s’agit d’enquêter sur le moment de la naissance de nos jugements moraux. Au sens psychologique : il s’agit de sonder la profondeur de nos mécanismes psychiques pour comprendre ce qui nous motive à former ces jugements. Sa généalogie de la morale cherche donc le début chronologique, qui permet de se représenter le développement des normes et valeurs, et l’origine psychologique, qui constitue un fondement pour expliquer leur développement.

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03Qu’appelle-t-on le bien et le mal ?
Cette méthode inédite permet à Nietzsche de comprendre la raison pour laquelle nous valorisons certaines choses. Valoriser une chose, c’est trouver qu’elle est « bien ». Il faut donc enquêter sur cette notion de bien. L’enquête débute, comme le veut sa méthode, par une étude des mots eux-mêmes. Lorsqu’on se penche sur la signification étymologique de « bon » dans plusieurs langues, on constate d’après lui la même transformation des concepts. « Bon » signifie d’abord « distingué » ou « noble », au sens du rang social, puis, à partir de ce sens, finit par signifier « distingué » ou « noble » au sens de la qualité supérieure de l’âme.
La conclusion qu’en tire Nietzsche est qu’à l’origine le jugement moral ne venait pas évaluer et éventuellement récompenser les actions en général : ceux qui étaient de rang social supérieur valorisaient leurs propres représentations et actions, celles qui leur avaient permis d’acquérir cette position sociale. Pour le philosophe, seule la méthode généalogique pouvait ainsi permettre de dépasser le préjugé démocratique, qui empêche de voir le lien existant entre statut aristocratique et création de valeurs morales.

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04Contre l’utilitarisme
Cette thèse audacieuse s’oppose à l’utilitarisme qui, quelques décennies avant Nietzsche, avait également critiqué la tradition morale. Ces penseurs, tels Jeremy Bentham ou John Stuart Mill, avaient remarqué que l’adjectif « bon », relatif au bien, s’opposait à deux choses différentes : à « mauvais » et à « méchant ».
On les assimile aujourd’hui : être mauvais, c’est ne pas avoir un comportement altruiste, c’est donc être méchant avec autrui. Mais partant de cette analyse, ils en avaient tiré une conclusion normative et non descriptive. Selon eux, l’altruisme était plus utile à la société, il lui permettait de prospérer et il fallait donc le valoriser. Dès lors, tout ce qui était utile au groupe était considéré comme bon, et tout ce qui lui était nuisible, comme mauvais. Selon ces mêmes penseurs, cette origine aurait par la suite été oubliée.

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05Ne commet-on alors jamais de fautes morales ?
Si les valeurs sont historiquement construites, on peut les déconstruire. Mais cela signifie-t-il qu’il n’y a jamais de bonnes et surtout de mauvaises actions objectives ? Nietzsche va jusqu’à critiquer la notion de faute. En appliquant sa méthode généalogique, il montre que ce concept remonte à celui de dette : à l’origine, celui qui n’avait pas payé sa dette devait accepter de souffrir, donnant alors un plaisir cruel à celui qui n’avait pas été remboursé, plaisir qui compensait en partie l’argent perdu. Se sentir en faute, c’est donc s’infliger à soi-même une souffrance pour compenser une dette non honorée.
Et ce mécanisme aurait été étendu à la communauté entière : toute action lésant la société dans son fonctionnement demande souffrance du débiteur en compensation. Mais il ne s’est pas seulement étendu, il a également trouvé une légitimation en se confondant avec les actions ou paroles elles-mêmes : on pense que la nature même d’un acte est fautive, alors qu’en réalité il lèse simplement la communauté, dans certaines circonstances, et que celle-ci exige une souffrance volontaire, la culpabilité et la mauvaise conscience, en compensation.

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06La critique de la civilisation
La mise au jour de l’origine de nos valeurs permet également de révéler la nature humaine et de critiquer la civilisation qui l’étouffe. Notre nature originelle est pour Nietzsche une constellation conflictuelle, instable, où tel ensemble de pulsions l’emporte tour à tour sur tel autre. Il s’oppose ainsi à plusieurs traditions philosophiques, et notamment à la tradition cartésienne, pour qui la nature de l’homme pouvait être réduite à une substance unie et permanente.
On peut en revanche le rapprocher de Freud, qui montrera également dans sa deuxième topique (l’appareil psychique compris comme ça, moi et surmoi) que notre nature psychique n’est pas stable mais s’explique au contraire par une lutte permanente de pulsions antagonistes. C’est pour cette raison que, lorsque Nietzsche se pose en psychologue, il utilise une métaphore à première vue surprenante : celle de l’attrapeur de rats. Les rats symbolisent le monde souterrain, ils sont répugnants, agressifs et c’est l’un des rares animaux qui attaquent sans motif. Nietzsche veut ainsi montrer que des rats sont tapis au fond de chaque homme, à travers ses pulsions, et qu’il est dangereux de les ignorer.

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07Conclusion
Cet ouvrage de Nietzsche concentre un certain nombre de thèmes déjà croisés dans son œuvre. Et on peut le dire audacieux à deux titres.

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08Zone critique
La méthode est inédite, mais est-elle aussi neutre que Nietzsche le prétend ? On comprend à l’issue de l’ouvrage qu’une hypothèse fait lien entre la mise au jour de l’origine des valeurs et la révélation de la nature humaine : celle du déclin de l’homme dans la civilisation occidentale, qui étouffe sa nature avec des valeurs niant la vie naturelle et chaotique en lui. On peut même repérer les moments où cette hypothèse intervient : lorsqu’il retrouve l’origine d’une notion, Nietzsche ne se contente pas de la décrire, il l’interprète.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Généalogie de la morale, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2012 [1887].
Du même auteur – Le Gai Savoir, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2007 [1882]. – Par-delà bien et mal, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2011 [1886].

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