
Être toxicomane ?
La réalité complexe de la toxicomanie
Description
Cet ouvrage, recueil de séminaires et de textes, tente d’éclairer et de mettre à jour la problématique des addictions, et plus particulièrement de la toxicomanie, à partir de l’expérience clinique de l’auteur et à l’appui des théories psychanalytiques.
La toxicomanie se caractérise par la nécessité de recourir à un produit toxique, contraignant le sujet à un état de dépendance, parfois jusqu’à l’« anéantissement » de soi-même. L’auteur s’écarte de la définition médico-légale, afin de comprendre le rapport existant entre le sujet et la drogue.
Sommaire
01Introduction
La notion d’« addiction » est aujourd’hui employée par tous les établissements médico-sociaux spécialisés pour souligner un aspect caractéristique de ce genre d’affections, à savoir la dépendance à une substance ou à une activité délétère pour le sujet. Nous retrouvons ainsi des centres de désintoxication, des programmes de substitution, des cures de sevrage et de post-cure. Sur le plan étymologique, le terme d’« addiction » est issu du lexique juridique latin, du mot « addictus » qui signifie littéralement « adonné à » désignant la situation d’un débiteur face à son créancier, ce dernier pouvant disposer de lui en tant qu’esclave afin d’effacer sa dette.
Une telle définition met en évidence la dimension de « contrainte corporelle » à laquelle se voit soumis le sujet « addict ». L’auteur se focalise tout particulièrement sur la toxicomanie, tout en faisant des parallèles avec les autres formes d’addiction. Son apport théorique et clinique permet d’analyser le concept de « pharmacodépendance » et de le distinguer ainsi de celui de « toxicomanie ».

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02La toxicomanie ne signifie pas la pharmacodépendance
Au niveau physique, il est possible de constater empiriquement qu’un être animal ou un être humain peut développer une dépendance à une substance toxique. En revanche, être considéré comme « toxicomane », selon l’auteur, concerne exclusivement l’« être parlant », car le langage peut avoir un impact sur le corps humain.
Patrick Petit considère la définition médico-légale de la toxicomanie comme très imprécise sur le plan clinique ; cela en raison de l’attention portée principalement à la dépendance au produit. Il suggère ainsi de revenir sur la distinction entre dépendance physique et psychique. Pour ce faire, il s’appuie sur la perspective psychanalytique, qui n’envisage pas le corps et la psyché comme deux entités nettement séparées.

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03Le concept de « toxicomanie »
À travers l’« événement De Quincey », l’auteur relève un tournant historique relatif à l’usage des drogues. L’analyse que l’écrivain britannique opère à propos de son recours à l’opium apporte de nouvelles perspectives en la matière. C’est probablement l’un des premiers à se définir comme « toxicomane » ; par ailleurs, il parle de la drogue comme d’un gadget, d’un objet de consommation, d’un « portable ectasies » (p. 38). Si Petit s’y réfère, c’est afin de comprendre les toxicomanies actuelles, celles-ci étant toujours, selon lui, sous l’effet de ce nouveau discours introduit tout particulièrement par Thomas De Quincey. Comme d’autres, il s’interroge sur la particularité de cette période qui voit s’opérer un changement profond des mentalités vis-à-vis de la drogue. Plusieurs événements peuvent être les symptômes de cette évolution : la naissance de l’individualisme, la démocratie…Autrement dit, les mutations que connut le XIXe siècle avec la deuxième révolution industrielle ont visé à rendre les individus plus libres. Aspect sans doute crucial pour l’évolution de l’être humain, mais qui porte avec soi aussi une prise de conscience, peut-être bien plus aiguë, de l’« effet de détermination qu’ils (les humains) reçoivent du fait d’être parlants » (p. 45). Cette liberté inédite, qui implique de se recentrer davantage sur soi-même (l’individualisme), est peut-être alors susceptible de faire percevoir de manière plus oppressante le « malaise dans la culture » pour reprendre le titre de Freud qui conçoit le malaise dans la civilisation comme structurel à l’être humain.

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04Dire « Non »
Après avoir analysé le contexte socio-historique d’où la toxicomanie a pu émerger, l’auteur se focalise sur le rapport entre le sujet et le toxique. Quelles sont les raisons qui amènent un sujet à devenir dépendant d’une drogue, jusqu’à devenir parfois un besoin vital pour le sujet toxicomane ?
Pour l’auteur, il s’agit de comprendre la fonction que vient prendre l’objet « drogue » pour le sujet. À cet effet, plutôt que de considérer la drogue comme un objet désiré, il est à concevoir comme un « moyen ». Moyen dont le sujet se servirait pour maintenir une distance avec l’autre, avec la souffrance que toute relation, à un moment donné, implique.
En ce sens, l’auteur évoque la « psychologie de l’errance » (p. 96), comme étant une caractéristique de ces sujets, qui,pour mettre une limite à la demande de l’A/autre, doivent fuir. Lacan introduit la notion de « grand Autre » afin de réunir plusieurs figures : la mère ou la première personne qui apporte les soins à l’enfant, le lieu symbolique de la Loi, la société.
Patrick Petit s’écarte de certaines positions psychanalytiques, qui tendent à considérer la toxicomanie comme une volonté de jouissance sans limites, comme une tentative de revenir à ce moment mythique lié aux satisfactions originaires, où l’enfant est dans un rapport fusionnel avec la mère. Au contraire, il est, pour lui, question d’un refus de cette jouissance, car le sujet tente de se séparer de l’autre, à travers la prise de toxique.

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05Anéantissement et création
Si l’auteur soutient l’idée que dans la toxicomanie il y aurait, d’une part, un refus de jouissance, de l’autre, il en identifie une modalité au niveau de l’anéantissement, de l’humiliation de soi-même. La figure du masochiste est un bon exemple pour illustrer le concept psychanalytique de « jouissance », car le plaisir est subordonné à une forme de souffrance ; position, celle du masochiste, adoptée aussi par le sujet toxicomane. Dans le masochisme, Petit précise que le sujet s’offre comme objet de l’angoisse qu’il suscite chez l’autre, et non pas comme objet de la jouissance de l’autre. Nous avons là un élément central qui relie toutes les formes d’addiction (toxicomanie, anorexie, passion du jeu, etc.). L’auteur reprend alors l’exemple spécifique du joueur, qu’il saisit notamment à travers une citation du psychiatre, Christian Bucher, ce dernier proposant une analogie entre l’addiction au jeu et l’ordalie (épreuve judiciaire en usage au Moyen âge afin de décider du sort d’une personne, où le jugement était de caractère divin) : « Il joue pour les instants vertigineux où tout – le gain absolu, la perte ultime – devient possible. Le Joueur somme l’Autre de lui signifier son droit à l’existence. Ce qui spécifie la position du joueur, c’est qu’il joue symboliquement sa vie par l’intermédiaire d’un signifiant, l’argent. » (p. 325). Le joueur « questionne » ainsi son destin: « Ma vie, a-t-elle de la valeur ou pas ? »

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06Paradoxes de l’« indépendance »
Lorsque l’auteur affirme que l’acte du toxicomane peut être interprété comme une tentative de poser une limite entre le sujet et l’autre, de « dire non » à la société, de s’extraire d’un système qu’il vit comme une imposition intolérable, il souligne aussi le paradoxe que cette tentative implique. L’auteur caractérise ce genre de « refus » : « Refus de se situer comme sujet, non seulement en fonction de la parole, mais refus de se situer avant tout dans ce discours où se réalise pour nous la réalité » (p. 182).

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07Conclusion
Bien que la problématique de la toxicomanie présente beaucoup de complexités, très différentes selon les sujets, l’auteur fait émerger des éléments récurrents issus de sa pratique. Ainsi, il avance l’hypothèse que le recours à la drogue relève de la « nécessité » pour certains sujets, afin d’être normaux, de ne pas devenir fous. Recours nécessaire pour suppléer à leur défaillance narcissique, se manifestant notamment lors dudit « état de manque ». Recours nécessaire aussi afin d’éviter des liens insoutenables pour le sujet.

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08Conclusion
Patrick Petit, et d’autres cliniciens soutiennent l’idée que le « toxique » peut résider à l’intérieur du sujet lui-même. En ce sens, le recours à la drogue ne devient nécessaire que pour certains « usagers », plus particulièrement, quand le sujet n’a pas pu avoir recours à la parole, à savoir à une médiation symbolique de quelque chose d’intolérable. Cette idée est aujourd’hui très controversée, car l’on préfère mettre l’accent sur la toxicité du produit et l’on estime que l’état de dépendance est susceptible de se manifester de manière systématique chez tout sujet, d’où la distinction entre dépendance physique et psychique.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Être toxicomane ? Psychanalyse et toxicomanie, Patrick Petit, Toulouse, érès poche, coll. Psychanalyse, 2019.

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