
Être forêts
La forêt, un territoire de résistance
Description
Dans cet ouvrage, Jean-Baptiste Vidalou dénonce la vision asphyxiante de l’aménagement du territoire, qui se résume à gérer l’espace en intensifiant les circulations — il s’agit ainsi de rendre les hommes et les choses gouvernables. Contre cette logique sécuritaire et calculatrice, l’auteur fait de la forêt un territoire de résistance.
« Être forêt », c’est opposer à la rationalité économique un autre mode d’existence, ancré dans le monde, qui, irrésistiblement, déborde tous les cadres.
Sommaire
01Introduction
Notre civilisation extractiviste – qui repose sur l’exploitation des ressources naturelles – court à sa perte. « 70 milliards de tonnes de matières extraites par an ! » (p. 159). Pétrole, charbon, gaz, minerais, roches et uranium... Des ressources dont la formation aura pris plusieurs millénaires ont été extraites en seulement deux siècles.
Évidemment, l’exploitation du sous-sol suppose de détruire les habitats naturels qui sont juste « au-dessus ». Ajoutez à cela les ravages de l’agriculture industrielle et vous aurez une idée de la pression qui pèse sur les forêts mondiales. Rien qu’en Amazonie, qui représente la moitié des forêts tropicales restantes sur la planète, l’équivalent d’un terrain de football disparait toutes les sept secondes !

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02Un essai foucaldien
« Voilà l’idée de ce pouvoir gouvernemental : tout prévoir, tout calculer, c’est-à-dire tout réduire à de l’économie. » (p. 18) Ce pouvoir « gestionnaire », au nom de la rentabilité, cherche à administrer les corps, les populations et les écosystèmes. L’essai de Jean-Baptiste Vidalou s’inscrit donc dans la continuité des travaux de Michel Foucault.
Lors de ses cours donnés au Collège de France entre 1977 et 1978, dont résulte l’ouvrage Sécurité, Territoire, Population (2004), le philosophe analyse l’évolution des manières de gouverner. Après la « souveraineté » puis la « discipline », il définit la « sécurité » : une nouvelle forme de pouvoir, inspirée de l’économie et de la biologie. Tandis que la « souveraineté » et la « discipline » cherchaient à assurer, par la contrainte, l’obéissance totale des gouvernés, la « sécurité », elle, met en œuvre des procédés de contrôle plus souples. À la suite de Foucault, l’auteur situe l’apparition de ce mode de gouvernement avec l’émergence en France des physiocrates à la fin du XVIIIe siècle. Pour ce courant dont François Quesnay et le marquis de Mirabeau sont les plus illustres représentants, la politique et l'économie constituent des forces physiques qu’il s’agit de déchiffrer. Ainsi, « toutes les relations sociales ou politiques se traduisent en fonction de qui produit quoi, qui dépense quoi, qui fait circuler quoi et où » (p. 76). Conformément à l’adage libéral « Laissez-faire, laissez-passer ! », il s’agit dorénavant de ne pas trop gouverner ; de laissez-jouer ces processus considérés comme naturels en venant se calquer sur eux.

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03L’aménagement du territoire comme une vision colonisatrice
L’aménagement du territoire français trouve son origine dans une logique de conquête militaire. Afin de rendre le royaume plus gouvernable, il a fallu perfectionner son maillage administratif et développer un important réseau logistique. L’histoire de France se résume donc à un lent processus de colonisation de l’espace. Mais pour conquérir le territoire, encore faut-il le rendre lisible. Pour cela, les représentations cartographiques ont été des instruments essentiels. Les cartes servent un projet de domestication du territoire : repérer les villes, la dispersion des villages, les zones enclavées ou infranchissables. Elles ont pour fonction de rationaliser et d’aplanir la géographie de territoires périphériques, afin d’y mener des actions efficaces.
Cette « mise au plan du territoire » a vu le développement de savoirs et de techniques perfectionnés. C’est la naissance des ingénieurs qui, à eux seuls, portent cette entreprise stratégique de rationalisation. « À l’âge des Lumière, [...] l’ingénieur d’État, l’ingénieur des Ponts et chaussées, [...] à travers la construction et l’entretien des voies de circulation, va élaborer des procédures de planification et de contrôle de plus en plus larges. » (p. 112). Dans ce contexte, la forêt est un espace « chaotique » qu’il s’agit de mieux gouverner. On dessine des « pénétrantres », ces grandes routes forestières qui relient les bourgs entre eux, afin de favoriser la circulation des biens et des personnes.

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04Vers une « mystique de l’interconnexion »
Cette stratégie d’homogénéisation des territoires ruraux connait aujourd’hui un saut qualitatif et quantitatif. Avec l’émergence du développement durable, ce rapport à l’espace s’est aggravé. Alors même que nous détruisons la planète, la télédétection par satellite nous permet de mesurer, en temps réel, chaque pixel de forêt détruite.
Autrement dit, la prise de conscience de notre potentiel destructeur a considérablement accru notre volonté de contrôle et de rationalisation. L’imagerie satellite continue de lisser notre représentation du monde. Cette vision « d’en haut » nourrit une logique de gouvernement gestionnaire qui cherche à tout contrôler.
En effet, nous observons la naissance de nouvelles ingénieries. On construit ainsi des indicateurs de séquestration de carbone afin de créer de nouveaux marchés. En mesurant la quantité de carbone capté par une forêt privée, on calcule des flux de compensation permettant à son propriétaire d’accroitre ses activités polluantes.

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05La forêt comme rempart
Face à cette volonté pluriséculaire de gestion du territoire, la forêt a toujours constitué un rempart. En effet, « les montagnes, les forêts, depuis toujours, semblent se dresser et offrir un abri à ceux qui ne veulent plus être gouvernés » (p. 40). Depuis très longtemps, les « communaux » – ces espaces gérés collectivement par les paysans pour la cueillette, la chasse ou l’approvisionnement en bois – sont des lieux autogérés qui permettent aux plus pauvres de survivre en tissant des liens de solidarité. La forêt constitue donc un espace « en-dehors », qui résiste à la colonisation du pouvoir. Ainsi, « les différents codes forestiers qui se succèdent en France du XVIIe au XIXe siècle correspondent aussi aux moments où les insurrections paysannes furent les plus intenses » (p. 102) . Car en effet la forêt est attachée à un imaginaire insurrectionnel. Pour Robin des Bois, elle n’est pas seulement un lieu de refuge, mais surtout un espace de résistance à un système injuste. Les espaces sauvages ont ainsi toujours constitué des terreaux favorables aux révoltes. En 1701, l’insurrection des « camisards » protestants contre les persécutions qui suivent la révocation de l’Édit de Nantes , voient huit années de guérilla dans les montagnes cévenoles. Comme le remarquent les autorités royales, les Cévennes sont «“un pays pas comme les autres”, où le relief est tout à fait propice à la guerre d’embuscades avec sa succession de fonds de vallée et de lignes de crêtes » (p.22). Cette histoire insurrectionnelle plonge ses racines jusque dans les Caraïbes et en Amérique latine, où les forêts ont constitué des lieux de fuite pour les esclaves noirs – ce que l’on a appelé les vagues de « marronnage ». Ainsi, la forêt s’oppose-t-elle radicalement à l’espace esclavagiste de la plantation.

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06Une nouvelle géographie
Pour Jean-Baptiste Vidalou, cette tendance à aplanir le monde sous forme de cartes trahit une aliénation propre au monde occidental. Notre géographie planificatrice souffre d’un biais de perception : à l’instar d’une photographie aérienne, nous regardons les choses « par le haut » – comme s’il s’agissait de « ressources extérieures ». Implicitement donc, nous agissons comme des êtres détachés du monde.
De là peut-être la vision négative de la forêt qui a irrigué les représentations occidentales – cette dernière étant perçue comme un espace « trop anomique, irrationnel, enchevêtré, touffu, chaotique, [...] finalement trop singulier » (p. 123).

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07Conclusion
Dans cet essai, Jean-Baptiste Vidalou réalise une surprenante généalogie de l’aménagement du territoire français. Il montre ainsi que notre rapport à la géographie prend sa source dans une vision militaire, qui cherche rationaliser l’espace vide. Dans ce contexte, la forêt doit assurer le bon cours des circulations économiques.
À l’ère du développement durable, ce rapport à l’espace s’est amplifié. Tantôt qualifiée de réserve de biosphère ou de puits de carbone, la forêt est devenue l’emblème de cet « environnement-global-à-gérer » ! Face à cette « rationalité quadrillante », l’auteur rappelle que la forêt est un espace où la vie prolifère.

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08Zone critique
Cet ouvrage frappe par son interdisciplinarité. À la frontière de la philosophie, de l’histoire et de la géographie, l’auteur livre une analyse richement documentée qui actualise la pensée de Michel Foucault. En s’inspirant largement de son ouvrage Sécurité, Territoire, Population (2004), l’auteur parvient à appliquer sa description des mécanismes de « sécurité » à la « gouvernance mondiale de la biodiversité » !

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé — Être forêts. Habiter des territoires en lutte, Paris, Éditions La Découverte, coll. « Zones », 2017.

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