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Couverture de 'Etat de vigilance'

État de vigilance

Michaël Fœssel

Réflexions sur la société contemporaine

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Description

Sécurité alimentaire, sécurité énergétique, sécurité des parcours professionnels, sécurité informatique… La banalité sécuritaire ne s'exprime pas que par des mots. Elle suscite des lois, des normes, et conduit à une vigilance supposée vertueuse pour parer aux dangers qui nous entourent.

Invités à considérer l'avenir comme une menace, nous sommes ainsi investis d'une mission historiquement et institutionnellement dévolue à l’État : assurer la sécurité. Mais s'agit-il de nous protéger ou de permettre le fonctionnement sans heurts de l'économie de marché ? « L'évidence sécuritaire » caractérise les discours et les pratiques d'un État libéral-autoritaire, qui instrumentalise les peurs et remet en cause nos libertés.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Le supposé « retour de l'État », après les attentats terroristes de 2001 et la crise économique de 2008, annonce bien autre chose que la restauration de son autorité. Il correspond à l'émergence d'une figure politique particulière, que l'auteur définit comme « État libéral-autoritaire ». La contradiction n'est qu'apparente, pour peu qu'on se penche sur la notion de sécurité, à l'articulation de l'anthropologie, de la politique et du droit.

Chez Kant, la sécurité apparaît comme une clause minimale de sûreté, qui permet au sujet de faire l'expérience de la liberté . « Ce qui est une manière de dire que la sécurité ne suffit pas à circonscrire le champ de ce qui est moralement ou politiquement souhaitable » (p. 89). Ce n'est donc pas une norme, et ce l'était encore moins chez les Grecs, rappelle l'auteur. Dans l'Antiquité en effet, la sécurité désignait un état d'esprit, celui du sage, dont l'âme tranquille échappait aux tourments qui l'entouraient. D'un point de vue métaphysique ou éthique, la sécurité désignait ainsi une fin en soi, une fin hautement désirable.

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02

Au fondement de l'État

Tout se passe aujourd'hui, comme si à la sécurité pour quelque chose, liée à une attente précise, s'était substitué un idéal sécuritaire, valorisé comme tel, dans toutes les dimensions de l'existence : sécurité alimentaire, sécurité des diplômes, sécurité sanitaire… Comment expliquer cette évolution, qui a conduit à faire entrer le concept de « sécurité humaine » aux Nations Unies ?

L'exigence de sécurité permet de donner un contenu concret et moins formel aux droits de l'homme. Elle formalise désormais ce qui est exigible, physiquement et socialement. La vulnérabilité de l'individu face à certains États est donc reconnue, mais cette banalisation sécuritaire provoque une sorte d'égalisation des menaces, sans hiérarchie. Et finalement un risque pour la démocratie. Car une sécurité totale impliquerait une restriction illimitée des droits : il faudrait tout encadrer. À qui, d'ailleurs, confier le pouvoir de définir l'insécurité, c'est-à-dire ce qui fait peur ? Une politique sécuritaire réussie signifierait la mort du politique.

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03

La sécurité n'est plus l'affaire du politique

La modification du concept de sécurité correspond à l'émergence d'une nouvelle forme d'État. Dans un monde globalisé où les frontières ne sont plus nécessairement nationales, l'institution moderne n'est plus celle de Hobbes, où la sécurité consistait à protéger ses sujets contre d'autres États, à affirmer sa puissance pour éviter la guerre. Le danger est devenu transnational. Il prend la forme de la pandémie ou de la dissémination nucléaire. Il n'a plus la figure du soldat du pays voisin, mais celle, plus floue, de l'immigré ou du trafiquant, devenu indésirable sur tous les sols.

Dans ces conditions, les barrières contemporaines ne sont plus celles d'hier. Si les murs, qui s'érigent à la frontière mexicaine ou sud-africaine, territorialisent encore le pouvoir, ils ne font que pointer la perte de souveraineté des États, en raison de la mondialisation des échanges. Ils signalent aussi que la barrière sécuritaire opère comme un filtre : le danger qu'arrêtent ces murs, ce sont les pauvres et les demandeurs d'asile, qui perturbent l'économie de marché et ses institutions.

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04

La marque du néo­li­bé­ra­lisme

Une autre différence avec Hobbes, qui écrivait au XVIIe siècle, sur fond de profonde transformation économique et de guerre civile, porte sur la relation à l'économie. La souveraineté politique mise en avant par Hobbes peut en effet être comprise comme une mise en cause de la légitimité du marché (alors sans entraves), même si pour le philosophe anglais, l'enrichissement constituait le seul moyen de se prémunir contre les inquiétudes, l'accumulation de richesses permettant d'affirmer sa puissance et de dissuader ainsi tout agresseur potentiel.

Rien de tel aujourd'hui, souligne Fœssel. Le jeu de la concurrence, jugée bonne par principe, n'appelle plus un règlement politique. Au contraire. Pour la théorie néolibérale, incarnée par Hayek en particulier, le marché permet de pacifier les relations entre individus, car il participe de la rationalisation. Le désir de sécurité se trouve ainsi assouvi par une accumulation que permettent les informations objectives du marché. En d'autres termes, il appartient aux individus eux-mêmes d'être vigilants pour organiser leur propre sécurité.

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05

Un nouveau régime de res­pon­sa­bi­li­té

On comprend que l'injonction généralisée et permanente à la vigilance transforme le lien de sujétion avec l’État. L'obéissance n'est plus de mise. À la suite de Foucault qui considérait le néolibéralisme, moins comme une idéologie que comme un art de diriger les individus, Fœssel souligne que dans le mode de gouvernement qui en résulte, « les contraintes se logent dans la capacité des acteurs à se doter eux-mêmes de règles » (p 41). On peut donc dire que les individus n'ont jamais été aussi libres que dans les sociétés néolibérales...

À condition de préciser que le contrôle se loge désormais dans le rapport qu'ils entretiennent avec eux-mêmes, contrôle « qui s'élabore autour de critères de performance et de productivité » (p. 41). Participant d'une société de l'attention permanente, la vigilance prend un caractère normatif pour départager les perdants des gagnants : ceux qui ont su être attentifs aux opportunités.

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06

De la sécurité à la légitimité

Reste que le sécuritaire agit à fois comme contrainte et comme désir. Pourquoi les murs sont-ils devenus populaires ? La sécurité n'est plus l'apanage d'un discours autoritaire, explique l'auteur. Mais ce n'est pas la seule raison. Le discours sécuritaire s'adresse à la part la plus désocialisée de l'individu, et la vigilance produit aussi de l'attachement aux institutions.

Comme on l'a vu, la légitimité politique de l'État s'est érodée. L'État qui ferait son retour n'est ni l'État providence, ni l'État de droit des libéraux. C'est un « État libéral-autoritaire » qui, au nom d'une certaine idée de la liberté, considère que la sécurité est une fin en soi de l'action politique (contrairement à Hobbes, qui passe pourtant pour adepte d'un État autoritaire). D'où l'apparition d'un autoritarisme d'un genre nouveau…

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07

Restaurer la puissance

La politique sécuritaire se déploie ainsi au détriment d'une autorité affaiblie, autorité sociale comprise. Car la multiplication des dispositifs sécuritaires va de pair avec l'affaiblissement des protections sociales, services publics compris. Bref, l'insécurité contre laquelle luttent les États se limite à une insécurité physique, celle des corps, conformément à une logique qui considère les sujets entrepreneurs d'eux-mêmes, et partant, libres de toute appartenance sociale.

Ainsi, le mouvement auquel on assiste depuis 40 ans – moins de social, plus de politique sécuritaire – ne correspond pas à un retour du politique. Là où l'État-providence était confronté à une société civile questionnant son autorité, l'État sécuritaire n'a plus que deux vis-à-vis : les menaces qui le mettent en cause et les citoyens ramenés à leurs peurs. La politique sécuritaire ne concourt pas au rétablissement d'une autorité défaillante, elle vise à restaurer la puissance de l'État. Il faut y voir l'adaptation à un monde mondialisé, où « l'apparat de la puissance tient vient en lieu et place de l'indépendance d'autrefois » (p. 77) Les murs en sont un bon exemple.

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08

Conclusion

La peur ayant délivré un message sur leur vulnérabilité, les hommes ont décidé de s'unir pour garantir collectivement la paix au travers de l'État. Nous assistons aujourd'hui à ce qui pourrait être une dépolitisation de la peur. Les peurs sont requises comme instruments de mobilisation permanente, y compris dans le quotidien (management par la peur…). Leur « bénéfice » n'aboutit plus à une confiance mutuelle, mais à une défiance généralisée. Le danger que ces peurs désignent n'est plus un autre, mais le réel social, où tout devient danger en puissance, car l'affaiblissement du politique estompe la barrière entre le dehors dangereux et le dedans apaisé.

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09

Zone critique

« La société néolibérale est une société de l'attention et de la mobilisation permanente » (p. 44). Le néolibéralisme n'est donc pas le libéralisme classique rappelle l'auteur, en signalant que, liée à une philosophie pessimiste de l'histoire, la question de la sécurité est sans doute ce qui les sépare. Il s'agit in fine de remplacer le jugement par le calcul, la loi par le « normal », pour favoriser la sécurité économique dans un monde concurrentiel.

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10

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – État de vigilance. Critique de la banalité sécuritaire, Paris, Le Seuil, 2016.

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