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Et ils mirent Dieu à la retraite

Didier Le Fur

Une brêve histoire de l'histoire

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Description

L’histoire de l’humanité fit très tôt l’objet d’un récit, mais ce dernier fut longtemps arrimé à la chronologie biblique et privilégia le plus souvent personnages célèbres et hauts faits. Dès la Renaissance, l’élargissement du monde connu, l’essor des sciences et l’émancipation de l’esprit critique commencèrent à le libérer de cette influence. L’histoire se dota de méthodes rationnelles et diversifia son objet.

L’individu et les sociétés, analysés dans leur contexte, recélaient désormais en eux-mêmes leur propre intelligibilité. Cela constitue un fait de civilisation majeur et nécessite, en soi, d’en retracer l’émergence.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

En 1943, par la bulle Divino afflante Spiritu, le pape Pie XII admettait qu’il était légitime d’appliquer au texte biblique la théorie des genres littéraires, qui consistait à lire la Bible en tenant compte des styles variés de ses auteurs et du contexte de rédaction. Le cadre chronologique proposé par le livre sacré, que l’historien pouvait dès lors examiner librement, ne fournissait plus les repères a priori incontestables de l’histoire humaine, même si la Bible restait Parole de Dieu aux yeux du croyant.

Mais pour que l’Église catholique acceptât officiellement de soumettre l’Écriture sainte à la critique scientifique, il avait d’abord fallu que l’histoire gagnât son autonomie en définissant sa nature, sa matière et ses méthodes, ce que, dès la Renaissance, l’essor de la raison lui avait permis de faire peu à peu. Cette conquête résulta d’une lente émancipation, en premier lieu à l’égard de la théologie, puis de la philosophie. Parallèlement, l’objet de l’histoire, longtemps cantonné aux puissants et à leurs exploits, s’étendit à l’humanité, idéalement appréhendée sans préjugés et dans les limites imposées par la documentation. L’historien dut donc renoncer aux mythes, jusque-là très sollicités, et s’en tenir aux éléments vérifiables.

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02

L’histoire, reflet du progrès humain

Du XVe au XVIIe siècle, l’Occident a connu une révolution scientifique avec la découverte du Nouveau Monde, l’imprimerie, la dissection et, surtout, la cosmologie héliocentriste de Copernic (†1543), Kepler (†1630) et Galilée (†1642). Giordano Bruno (†1600) émettait même, de son côté, l’hypothèse d’un monde infini. La Terre, donc l’homme, n’était plus au centre de l’univers, où régnaient les lois de la mécanique, approfondies par Descartes (†1650), et où s’exerçait la loi de la gravitation, formulée par Newton (†1727). En retard sur ces évolutions, la papauté n’adhéra à la thèse copernicienne que sous le pontificat de Benoît XIV (1740-1758).

Par ses progrès dans les sciences expérimentales, l’humanité semblait en tout cas agir sur sa propre destinée. Puisque la vision religieuse du monde, héritée de l’Antiquité et du Moyen Âge, était obsolète, l’histoire de l’homme devait-elle toujours être appréhendée comme une longue marche rythmée par les étapes de la Révélation et guidée par la Providence, depuis la faute originelle, d’ailleurs niée dans le protestantisme, jusqu’à la fin du monde que devait précéder un empereur chrétien annonciateur du Messie ? Au péché lavé par la souffrance purificatrice paraissait succéder un optimisme, une bonté et une liberté qui n’étaient plus ceux de Dieu, mais pouvaient découler d’un progrès humain chargé de promesses. De cela aussi, l’histoire devait rendre compte. Signe de l’importance de l’histoire officielle, élaborée pour conserver la mémoire des princes et de l’Église, les grandes chroniques royales de France, rédigées dès le XIIe siècle, ont donné naissance au premier ouvrage imprimé dans ce pays (1476). Toutefois la raison commençait à faire vaciller les fondements d’un récit contaminé par l’imaginaire, où s’étaient durablement installés des mythes comme celui de l’origine troyenne des Francs, dénoncé par Étienne Pasquier (†1615) dans ses Recherches de la France.

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03

Les prémisses d’une science autonome

Certes méfiant vis-à-vis de l’histoire, Descartes n’en avait pas moins insisté sur la notion d’intelligibilité. Or c’est par la compréhension et par le « progrès du savoir » (p. 49), analysé par Francis Bacon (†1626), que la connaissance historique se développerait. Il ne s’agissait d’ailleurs plus, pour Bacon, de privilégier les faits majeurs ou de mettre en lumière les grands hommes.

Le philosophe proposait que l’histoire fût écrite en fonction de la diversité des sujets abordés : la nature, les lettres, la vie politique, l’Église ou encore la vie quotidienne des hommes. C’était là un pas décisif par rapport à une histoire jusqu’alors essentiellement limitée aux faits politiques, militaires ou religieux et rédigée sous la forme de chroniques ou d’annales. Bien plus, Spinoza (†1677) affirmait dans son Traité de théologie politique (1670) que la Bible elle-même devait être soumise à la critique rationnelle. Pour autant, l’influence du traditionnalisme se faisait encore sentir. Giambattista Vico (†1744), à Naples, intégrait ainsi dans sa réflexion le concept de progrès, mais, convaincu de l’historicité du Déluge, il pensait encore que ce progrès, non linéaire selon lui, avait été marqué par les interventions de la Providence.

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04

Raconter l’histoire de l’homme ou la penser ?

C’est par le biais des progrès de la raison que les philosophes contribuèrent à l’essor de la réflexion historique. Vico, dans sa Scienza nuova (1744), avait évoqué le rôle d’une sorte de sens commun à toute l’humanité, complété par la Providence, dans l’évolution des sociétés humaines. Voltaire (†1778) laïcisa cette approche dans La Philosophie de l’histoire (1765). Laissant de côté le Déluge et la Providence, il diversifia le champ d’investigation de l’historien, désormais étendu au peuple.

Dans une lettre adressée le 26 janvier 1740 au seigneur d’Argenson, il déclara : « On n’a fait que l’histoire des rois, mais on n’a point fait celle de la nation » (p. 89). Cela le conduisit à hiérarchiser les nations en fonction de l’usage qu’elles firent de la raison. Les Hébreux n’auraient ainsi fait qu’imiter leurs voisins en s’inspirant de leur littérature, et il alla jusqu’à douter de l’existence historique de Moïse, tandis que les Chinois se seraient au contraire développés en toute indépendance.

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05

L’histoire : science humaine et discipline enseignée

Le progrès mesurait donc le perfectionnement des sociétés, envisagé comme l’accès graduel au bonheur collectif, un sens qu’exprimait un terme nouveau : celui de « civilisation », entré au dictionnaire académique en 1798.

François Guizot s’en fit « l’un des premiers promoteurs » (p. 159) dans son Histoire de la civilisation en France (1840), où il tenta de montrer que ce pays était une « entité particulière » (p. 161), dotée d’un génie propre. Le sentiment national y occupait une place de choix, comme dans l’œuvre de Jules Michelet († 1874), qui inventa la notion de « Renaissance » en discréditant le Moyen Âge et en plaçant la liberté au cœur du processus de construction de l’État-nation.

Le thème était politiquement sensible. Or, dès 1818, l’histoire fut enseignée au collège et des professeurs rédigèrent des manuels, par exemple Michelet et, à la charnière des XIXe-XXe siècles, Ernest Lavisse († 1922). Les commissions mandatées par le pouvoir politique attendaient d’eux un « support idéologique » (p. 169) destiné à conforter l’amour de la patrie, diffuser une morale citoyenne et attester du rayonnement de la civilisation européenne. Une chose est certaine : dès les années 1830, « Dieu…avait perdu sa place » (p. 169) en tant que source autorisée de la connaissance historique.

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06

Conclusion

L’émancipation du jugement personnel à l’égard des données de la foi avait eu un impact sur l’écriture de l’histoire dès la Renaissance. Toutefois, il s’agissait d’une telle révolution mentale que la discipline historique mit longtemps à gagner son indépendance à l’égard de sciences aussi prestigieuses que la théologie et la philosophie. L’historien disposait désormais de sources accessibles en grand nombre par le biais des éditions de textes et des progrès de l’érudition. C’est en faisant la démonstration de la solidité rationnelle de sa propre démarche qu’il conquit même le droit de critiquer le cadre historique décrit par la Révélation, alors qu’il en avait dépendu servilement pendant des siècles.

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07

Zone critique

Exposer les principes d’une science est une chose. Montrer comment celle-ci accède à un statut épistémologique en est une autre, et c’est l’objet privilégié par Didier Le Fur.

L’ouvrage, passionnant, mérite son titre : il s’agit bien d’une « histoire de l’histoire » et il apporte sa contribution à la didactique de la discipline. L’approche retenue, à savoir la conquête de l’indépendance de l’histoire vis-à-vis d’une « histoire révélée », est très intéressante. Elle permet à l’auteur de porter de manière agréable et solidement étayée à la connaissance du grand public les principales étapes de la constitution de l’histoire comme science humaine, discipline scolaire et formation universitaire.

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08

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Et ils mirent Dieu à la retraite. Une brève histoire de l’histoire, Paris, Passés Composés, 2019.

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