
Est-ce déjà demain ?
Le monde paradoxal de l’après-Covid 19
Description
Loin d’être seulement sanitaires, les conséquences de la pandémie de Covid 19 sont innombrables. Retracer l’expérience qu’en font les populations, mesurer les implications idéologiques et sociologiques du confinement. C’est la tâche que s’est donnée Ivan Krastev.
Ses travaux antérieurs sur le nationalisme, le populisme et le libéralisme lui ont inspiré ce petit livre, dense et stimulant. Ses réflexions sur les libertés fondamentales menacées par le virus et sur le rôle de l’Union européenne dessinent de nouvelles perspectives après la crise. Pour finir, il dégage sept paradoxes qui marqueront notre avenir.
Sommaire
01Introduction
Ivan Krastev, dès les premières pages de cet ouvrage, postule que le monde va changer profondément à la suite du passage de la pandémie de la Covid-19. Il entend faire la chronique de sa transformation. Peu d’experts ont tenté de mesurer l’impact du changement politique induit par une telle crise sanitaire.
Pourtant il y a un précédent souvent oublié : la grippe espagnole entre 1918 et 1920, qui a tué au moins 50 millions de personnes dans le monde. Or, le premier effet des décisions des gouvernements, souvent le décret d’un état d’urgence assorti d’un confinement, affecte d’abord les libertés fondamentales des individus. Il cite encore le prix Nobel de littérature, Joseph Brodsky, qui décrivait la prison comme « un rétrécissement de l’espace, causé par un étirement du temps », qui conduit chacun à se retrouver impuissant et isolé.
L’auteur évoque donc la théorie développée par le statisticien Nassim Nicholas Taleb, celle du cygne noir, dont il fait ici un cygne gris. L’oiseau incarne le surgissement d’un évènement très improbable qui entraîne des conséquences d’une portée considérable. C’est ainsi que le premier confinement a fait cesser toute activité publique normale dans une démocratie. Le confinement chez soi et le retour d’un certain nationalisme ont achevé de bouleverser la vie de tous.

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02La démocratie peut-elle résister à la contamination ?
Une maladie contagieuse affecte d’abord des individus et modifie leur comportement, altère leurs relations interpersonnelles mais aussi menace leur organisation politique. L’une des thèses essentielles de l’ouvrage est que la démocratie elle-même peut être mise en péril. « Les pandémies infectent la société en lui inoculant le virus de la peur », souligne l’auteur. Machiavel, écrit-il, illustre ainsi l’anarchie et la corruption du corps politique et Camus, dans La Peste, offre une parabole du fascisme. Un rapport publié par le site britannique Open Democracy, en avril 2020, dénombre, en temps de Covid, deux milliards d’individus sur la planète vivant reclus dans des pays où les parlements ont ralenti ou restreint leur activité, où les tribunaux fonctionnent difficilement, où les élections ont été suspendues ou retardées, où les médias ne travaillent plus normalement et où l’économie est en train de sombrer.
Krastev exprime donc une crainte qui désormais le tenaille : la pandémie de la Covid 19 peut-elle annoncer un déclin des démocraties occidentales ? Beaucoup d’analystes considèrent que cette situation réunit toutes les conditions de l’avènement de régimes populistes. Selon eux, les législations restreignant les libertés publiques (confinement, contrôle des déplacements, interdiction de sortie du pays) pourraient demeurer bien après la fin de l’épidémie. La crise sanitaire déclencherait une crise économique qui déclencherait une crise politique. Donald Tusk, l’ancien président du Conseil européen, a déclaré à propos du Premier ministre populiste hongrois, Viktor Orban, que « Carl Schmitt serait très fier de lui ! ». Schmitt était ce juriste, philosophe et intellectuel catholique allemand qui soutint le régime nazi et articula son œuvre autour d’une souveraineté étatique absolue. Il serait plus juste, selon Krastev, de dire que Orban utilise la crise sanitaire pour montrer à Bruxelles qu’il peut violer les règles de l’Union européenne en toute impunité.

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03La Chine autoritaire et les foules démocrates
C’est là que tout aurait commencé. Si la ville de Wuhan, dont un hôpital avait hébergé le premier cas de Covid 19, a tourné la page de la pandémie, l’histoire n’est pas terminée. Ivan Krastev se demande à quel point la crise sanitaire mondiale va affecter Pékin. Dans un premier temps, la menace avait semblé légitimer la rigueur implacable des États autoritaires comme la Chine. Mais, le temps passant, il n’est pas certain que la plus grande puissance d’Asie reste gagnante.
Le coronavirus aura surtout dévoilé la face sombre de la Chine au monde entier : les circonstances de l’apparition du virus occultées, le nombre réel de victimes dissimulé, et ensuite les pressions exercées sur des personnalités allemandes pour qu’elle fasse l’éloge de la gestion sanitaire chinoise.
À ces pratiques déloyales, vient s’ajouter un phénomène nouveau : la démondialisation. Ce n’est pas un des moindres effets du virus qui touche l’appareil de production de « l’usine du monde ». Pour la première fois, depuis Mao, la Chine a enregistré en 2020, un recul majeur de son produit intérieur brut. Il faut y ajouter la fin de la coopération sino-américaine, initiée par Donald Trump et renforcée par la pandémie. Si une guerre froide entre les deux pays est improbable, car les deux pays partagent le même modèle économique, il reste possible de voir la tension augmenter, le gouvernement chinois pourrait trouver commode d’attiser « un nationalisme anti-occidental ». Mais lorsqu’on se tourne vers le fonctionnement des démocraties authentiques, les motifs d’inquiétude persistent. Le distanciation sociale destinée à lutter contre la contagion interdit aux foules de se réunir. Or, toute démocratie repose sur la participation de ses citoyens à des élections, et donc à des rassemblements. La démocratie ne fonctionne que si les gens sortent de chez eux. En fait, les peuples en ont profité pour comparer les méthodes et les pratiques administratives de leurs gouvernements respectifs. Les citoyens, selon l’auteur, se sont encapacités en comparant les performances des différents pays. Et cela comptera lorsque viendra, un jour, l’heure des bilans.

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04Le nationalisme du « restez chez vous »
Ivan Krastev relève, à la suite d’une journaliste italienne, Chiara Pagano, en avril 2020 que « l’Italie est désormais plus fermée que Matteo Salvini ne l’aurait jamais rêvé ». Avec 97% du trafic aérien paralysé et de peuples terrés chez eux, incapables de sortir du pays, faut-il comprendre que le coronavirus a aussi infecté le continent avec un nationalisme qui pourrait aller jusqu’à déstabiliser l’Union européenne ?
Tandis qu’on recommande à chacun de rester chez soi, les réactions nationalistes et xénophobes se manifestent partout. Le nationalisme « du restez chez vous » est très différent du nationalisme ethnique, au point qu’il faut distinguer désormais entre l’étranger bienfaisant, généralement, le touriste, et le réfugié, qui incarne l’aspect menaçant de la mondialisation. La crise économique engendrée par la crise sanitaire devrait toucher les pays du sud et augmenter la pression aux portes de l’Europe.

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05Conclusion
Krastev se dit inspiré par le roman de l’écrivain portugais, José Saramago, L’Aveuglement. L’écrivain y décrit une société atteinte par une mystérieuse épidémie de cécité. Or, la cécité serait un trait commun à toutes les maladies contagieuses. On est aveugle parce qu’on n’a pas vu la maladie venir. Krastev tire donc sept leçons, sept paradoxes, issus de cet aveuglement.
Premier paradoxe, cette pandémie révèle la face cachée et obscure de la mondialisation qui a rendu la pandémie possible, mais ce paradoxe est aussi un vecteur de la mondialisation, rappelant à tous que nous vivons dans un monde commun.
Le deuxième paradoxe tient dans l’émergence de réflexes nationalistes qui n’empêchent pas cette crise de souligner l’interdépendance des peuples et des pays.
Le troisième paradoxe est que la maladie a été à l’origine d’un sentiment d’unité nationale tout en aggravant les divisions sociales par la suite.

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06Zone critique
Ivan Krastev a écrit un essai imposé par les circonstances exceptionnelles qui ont affecté toute la planète. Il donne à penser ce que l’angoisse et l’inquiétude des populations empêche de penser : l’aggravation d’une crise qui nous fait côtoyer la mort. Sans doute, aurait-il été utile de considérer aussi comment chaque pays fait face à cette tragédie universelle dans ces circonstances.

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07Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Ivan Krastev, Est-ce déjà demain ? Le monde paradoxal de l’après-Covid 19, Paris, Premier Parallèle, 2020.
Du même auteur – Collectif, L'Âge de la régression, Paris, Premier Parallèle, 2017. – Le Destin de l'Europe, Paris, Premier Parallèle, octobre 2017. – Avec Stephen Holmes, Le moment illibéral Paris, Fayard, 2019.

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