
Essai sur l’entendement humain
Les fondements de la pensée empirique
Description
D’où nos idées proviennent-elles ? Comment notre esprit fonctionne-t-il ? John Locke se propose de répondre à ces questions, essentielles avant de bâtir de nouvelles connaissances. Il y prend le contrepied de la tradition cartésienne, qui faisait de la raison la source de toutes nos connaissances.
Pour lui, ce serait au contraire de l’expérience que proviendraient toutes nos idées. Avec cette thèse, l’ouvrage est devenu le grand classique de la philosophie empiriste.
Sommaire
01Introduction
Avant de se lancer dans une construction, il faut déjà bien connaître ses instruments. Pour l’ouvrier de la connaissance qu’est John Locke, ce sont donc nos facultés qu’il faut commencer par examiner. Son ouvrage a ainsi pour ambition de comprendre leur fonctionnement et leurs limites.
Mais l’entendement (autre nom de la raison) est comme l’œil : il nous permet de voir les choses, mais il ne se regarde pas spontanément lui-même. C’est donc à cette tâche difficile qu’il faut s’atteler avant d’espérer pouvoir découvrir de nouvelles connaissances dans les domaines scientifiques, philosophiques ou politiques.

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02D’où proviennent nos connaissances ?
Il existe deux grandes réponses à cette question. La réponse rationaliste nous dit que nous connaissons grâce à notre raison, ratio en latin. Tandis que la réponse empiriste affirme que nous connaissons grâce à l’expérience, empeiria en grec. Jusqu’à Locke, c’est la première qui fut privilégiée par les philosophes. Ceux-ci se méfient en effet de l’expérience, dans tous les sens du terme. L’expérience au sens courant du vécu n’est pas nécessairement bonne : elle suppose de déjà posséder des connaissances afin de la guider.
C’est également le cas de l’expérience au sens de l’expérimentation scientifique : elle doit être guidée par des principes et des théories afin d’établir un protocole expérimental pertinent. Enfin, l’expérience au sens philosophique de l’expérience sensible, c’est-à-dire de l’accès au monde par l’intermédiaire de nos cinq sens, varie d’une personne à l’autre et même d’une seconde à l’autre chez une même personne. Elle est par ailleurs très souvent trompeuse (on peut notamment le voir dans les cas des illusions d’optique). Alors pourquoi John Locke veut-il réhabiliter l’expérience ? D’abord parce qu’il s’intéresse au fonctionnement de nos facultés et pense que si nous pouvions avoir des « idées innées », comme les appelait Descartes, c’est-à-dire présentes en nous, avant toute expérience, alors nous n’utiliserions jamais nos facultés. Si nous sommes des hommes dotés de raison, de mémoire ou encore d’imagination, c’est que nos facultés ont été stimulées par le monde extérieur, et ont reçu de lui des informations à exploiter. Ensuite, Locke pense que toutes nos opérations de l’esprit peuvent se réduire à deux types d’expérience : l’expérience que nous faisons du monde (la sensation) et celle que nous faisons de nous-mêmes (la réflexion). L’esprit serait comme une page blanche, sur laquelle viendraient s’imprimer les caractères de l’expérience. On pourrait lui objecter que certaines idées, comme les idées mathématiques, ne semblent pas provenir de l’expérience. On oppose en effet spontanément ce qui est concret (et dont on fait l’expérience) à ce qui est abstrait (et qui provient de l’esprit, comme les mathématiques).

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03Peut-on être certain de nos expériences ?
Contrairement à la tradition rationaliste qui considère que l’expérience est incertaine, instable et trompeuse, Locke pense qu’elle peut nous fournir des connaissances certaines. La première certitude est l’effet que les choses produisent sur nous, et cet effet est garanti par Dieu. Locke prend ici bien garde, afin de ne pas s’attirer les critiques des théologiens, de ménager une place à l’action de Dieu.
Mais celle-ci n’a plus le même rôle que chez Descartes : elle ne garantit plus la présence d’idées innées en nous ou l’existence des choses extérieures auxquelles ces idées correspondent, elle garantit désormais l’effet que les choses ont sur nous. C’est-à-dire l’expérience. Et celle-ci est indubitable. Si par exemple j’ai chaud, je ne peux me tromper sur le fait de ressentir cette sensation et cela n’aurait pas de sens de me contester. L’effet est donc certain mais constitue le plus faible degré de connaissance : la connaissance sensitive.
Mais la connaissance sensitive est-elle fiable ? Il se peut en effet que j’aie chaud alors que la température extérieure est faible. Ou que je voie un objet plus grand qu’il ne l’est réellement. Dans ce cas, la certitude de mon expérience ne m’est pas d’un grand secours pour obtenir des connaissances sur le monde. La question est donc de savoir si les sensations, dont nous sommes certains, ne nous illusionnent pas. Si l’expérience permet réellement de connaître et non pas seulement de croire aux choses.

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04Qu’est-ce qu’une personne ?
Qu’en est-il de la connaissance que nous avons de nous-mêmes, de notre identité ? Une personne n’est pas qu’un corps matériel, on ne peut la réduire à des formules mathématiques. C’est ce qu’on nomme en philosophie le problème de « l’identité personnelle ». L’identité d’une personne pose en effet problème car elle désigne l’ensemble des caractéristiques permettant de la distinguer de toute autre, et ces caractéristiques doivent être permanentes dans le temps, malgré les changements que nous subissons au cours d’une vie.
Car on ne cesse pas d’être une personne ou on ne devient pas quelqu’un d’autre lorsqu’on modifie notre apparence, nos vêtements ou que nos goûts alimentaires changent. La réflexion philosophique sur l’identité personnelle est ainsi complexe car elle se propose de définir ce qui est permanent chez une personne alors même que rien ne semble l’être. Finalement, la seule chose véritablement permanente serait notre code génétique, mais outre le fait que sa découverte intervient plusieurs siècles après l’œuvre de Locke, il s’agit d’autre part d’une réponse scientifique et non philosophique. Et on peut douter que la personne que l’on est soit vraiment réductible à des séquences d’ADN. C’est de ce problème complexe que Locke choisit de s’emparer dans son ouvrage. En 1694, soit cinq ans après la première publication de l’Essai, il ajoute un chapitre, intitulé « identité et différence », afin de mieux le traiter. Il s’oppose encore une fois à la position cartésienne. Celui-ci se fondait non pas sur l’expérience mais sur la raison et pensait que celle-ci parvenait à concevoir notre identité sous la forme d’une « substance » qui resterait permanente sous les changements apparents. Mais pour Locke, cette idée de substance est obscure et ne fait qu’affirmer qu’il y a de la permanence en nous sans dire précisément ce en quoi elle consiste.

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05Comment communiquer nos idées aux autres ?
Pour fonder la connaissance, il ne faut pas seulement que les idées viennent à l’esprit, mais également que l’on puisse les communiquer. C’est ce que l’on fait à travers le langage, dont Locke propose une analyse au Livre III de l’Essai. Pour lui, les mots ne se rapportent pas directement aux choses mais aux idées que nous avons des choses. « Les mots ne signifient autre chose dans leur première et immédiate signification, que les idées qui sont dans l’esprit de celui qui s’en sert. » (III, 2, §2) De même, les propositions verbales (les phrases que l’on prononce) correspondent à nos propositions mentales (les liens logiques entre nos idées).
Cette conception peut toutefois sembler problématique puisque nous devons utiliser les mêmes mots pour nous comprendre, alors que nous n’avons pas nécessairement les mêmes idées. Et il est par ailleurs impossible, du fait de notre mémoire limitée, de trouver un mot pour chaque idée correspondant à chaque chose. Locke répond à ce problème que tous les mots (excepté les noms propres) sont généraux et renvoient à des idées générales. Comment se forment les idées générales que l’on exprime par le langage ? Elles se forment par l’opération nommée « abstraction ».
Elle consiste à considérer un ensemble d’expériences particulières et à isoler de ces expériences seulement ce qui est commun à toutes. Par exemple, l’utilisation du mot « chien » ne rend pas compte de la singularité de chaque chien que l’on a pu voir durant notre vie, mais seulement de ce qu’ils ont en commun en tant qu’espèce. D’après Locke, le langage ne désigne ainsi que l’essence « nominale » des choses, c’est-à-dire la catégorie verbale à laquelle elles appartiennent. Mais pas leur essence « réelle », c’est-à-dire leur constitution singulière.

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06Conclusion
En commençant par s’interroger sur la nature et le fonctionnement des facultés humaines avant de les employer à trouver de nouvelles connaissances métaphysiques et scientifiques, Locke a ainsi entrepris une démarche de fondation de la pensée. Celle-ci serait comparable à celle mise au point par Descartes quelques décennies plus tôt dans les Méditations métaphysiques, si Locke ne se fondait pas sur l’expérience.

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07Zone critique
Si l’ouvrage semble difficilement contestable lorsqu’on partage les thèses empiristes de son auteur, il fût en revanche l’objet de grandes attaques de la part des philosophes rationalistes. Leibniz a notamment entrepris d’écrire un ouvrage entier en réponse à Locke, intitulé Nouveaux essais sur l’entendement humain. Il y mène une critique point par point de l’Essai de Locke, sous la forme d’un dialogue entre un empiriste (figurant Locke) et un rationaliste (incarnant Leibniz). Il est impossible de trancher entre les vues des deux auteurs sans s’être au préalable fait une idée quant à la source de la connaissance (expérience ou raison).

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – John Locke, Essai sur l’entendement humain [1689], trad. par J.-M. Vienne, Paris, Éditions Vrin, coll. « bibliothèque des textes philosophiques », 2006.
Du même auteur – De la conduite de l’entendement, Paris, Éditions Vrin, coll. « bibliothèque des textes philosophiques », 1990.

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